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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga


par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
  

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II.2.2 L'univers spatial dans La Vie et demie

L'espace narratif est beaucoup plus significatif dans le roman négro-africain, surtout de la deuxième génération où nous plaçons La vie et demie de Sony Labou Tansi. Rappelons tout d'abord avec Bernard Mouralis que :

« Un des traits les plus marquants dans l'évolution littéraire africaine est sans aucun doute l'intérêt croissant que les écrivains et notamment les romanciers portent, depuis le début des années 60, à la question des nouveaux pouvoirs indépendants»52(*).

Nous savons jusqu'alors, à partir même de cette citation de Mouralis, qu'à travers cette thématique de l'indépendance et cette focalisation sur les nouveaux pouvoirs africains, se manifeste une réflexion sur la question du politique. Ceci revient à dire que le roman de cette époque constitue une excellente introduction à la compréhension de ce type de problème.

Ainsi, ce problème politique chez ces écrivains va de pair avec le choix du cadre spatial, où vont se dérouler les exploits de leurs héros. Les uns choisissent de situer l'action de leur roman dans un cadre socio-politique aisément identifiable et que le lecteur a tout loisir de retrouver sur la carte de l'Afrique. Les autres, en revanche, préfèrent un espace imaginaire pour mettre en évidence cette question du politique, cette incessante interrogation sur la nature de l'indépendance et cette dénonciation d'une réalité socio-politique jugée intolérable. C'est dans cette deuxième perspective que nous trouvons, pour ne citer que cet exemple typique, Sony Labou Tansi et La Vie et demie. Dans ce roman, l'histoire se déroule dans un pays dénommé la Katalamanasie, un pays imaginaire qu'on ne peut classer ni en Afrique ni ailleurs dans le monde.

Cependant, pour quelques romans, il est toujours possible au lecteur, se référant à un certain nombre d'indices pouvant se trouver dans les textes comme les toponymes, ethnonymes, anthroponymes, zoonymes, hydromynes ou quelques allusions historiques, de reconnaître un tel ou tel pays. Mais ceci n'est pas le cas dans La Vie et demie de Sony Labou Tansi. Ce roman ne produit aucun message bien clair qui autoriserait le lecteur à établir une identification complète de l'espace imaginaire représenté dans la fiction et de l'espace socio-politique correspondant à tel ou tel pays.

Ceci étant dit, les toponymes comme Katalamanasie, Kawangotara, Darmellia, Yourma, Félix-ville et les antroponymes comme Obramoussando Mbi, Martial, Chaïdana, Layisho, Jean-oscar-Coeur-de-père, Jean Canon, Jean Calcium, etc. ne permettent pas d'établir les rapports de la société romanesque avec la société de référence. Disons plutôt que seule la quatrième de la couverture nous renvoie au moins à l'Afrique. C'est là où nous lisons les mots suivants : « Grandeur et décadence de la Katalamanasie, immense pays d'Afrique noire soumis à la plus sanglante mais aussi la plus absurde des dictatures ».

En effet, cette technique romanesque qui permet d'empêcher une identification complète de l'espace imaginé avec un espace national bien précis, n'est pas une défaillance du côté d'un romancier, mais une stratégie préméditée qui vise à généraliser son point de vue. Laissons Bernard MOULARIS nous expliquer :

« Si l'espace représenté dans la fiction n'est pas identifiable avec un pays particulier, il peut se révéler en revanche tout identifiable avec les pays africains en général, voire même les pays du tiers monde »53(*).

C'est d'ailleurs dans le même ordre d'idées que Sony Labou Tansi, refuse l'étiquette d'écrivain congolais ou africain. Il déclare dans une interview accordée à Jacques Chevrier : « Je n'écris pas en tant que congolais, pour les Congolais ou pour les Africains. Je pars d'une expérience humaine, et cette expérience humaine peut être vécue par un Africain, par un Européen ou par un Asiatique »54(*).

Si nous revenons enfin à l'espace intra-textuel de La Vie et demie, c'est-à-dire cet espace qui entretient un rapport entre les personnages et l'action, quatre lieux essentiels ont retenu notre attention. Il y a d'abord le palais présidentiel où l'on trouve la chambre ouverte des guides, l'hôtel « La vie et demie » qui est un abri sûr de Chaïdana, la prison qui est le lieu de ceux qui ne sont pas d'accord avec le régime du guide. Il y a ensuite la forêt où vivent les pygmées et les autres qui veulent échapper à la cruauté des guides.

Parlant du palais présidentiel dans La Vie et demie, on remarque tout d'abord que c'est un palais somptueux qui a coûté plusieurs milliards du budget national ou de recettes perçues sur les impôts des paysans. C'est un lieu réservé uniquement aux guides, seuls y ont accès ceux qui sont à torturer ou les jeunes filles et femmes qui y sont appelées pour satisfaire les désirs charnels des guides. Ce palais est divisé en plusieurs compartiments, car il y a la chambre pour les repas du guide, celle pour ses pratiques amoureuses, celle pour la torture. Bref, c'est un immeuble très spacieux comprenant même une arrière-cour avec des lacs artificiels où le guide va se divertir dans ses heures de repos.

La chambre à coucher du guide providentiel est connue sous le nom de chambre excellentielle où ont été torturés successivement Kassar Pueblo le cartomancien du guide, le docteur Tchi et Layisho. Ce palais apparaît comme un lieu de la violence la plus excessive, un lieu de la mort car celui qui y est appelé pour comparaître devant le guide n'en revient jamais. Ceux qui y sont convoqués, sont tous tués.

Le palais présidentiel est aussi un lieu où le guide prend ses repas prolongés et où se déroulent ses longs préparatifs avant d'entamer tout acte sexuel. Il y est massé par des masseurs étrangers, jouissant du statut de coopérants, qui sont engagés pour nettoyer le corps du guide, réviser toutes les parties de son corps.

Ce palais présidentiel dans La Vie et demie a une signification claire, car il met en évidence un écart très remarquable entre les dirigeants et le peuple. Il montre une distance insurmontable et inaccessible entre les nouveaux dirigeants et leurs compatriotes qui, auparavant, partageaient le même sort.

Le second lieu qui revêt un caractère significatif dans La Vie et demie est l'hôtel « La vie et demie ». Ce qu'il faut signaler c'est que cet hôtel porte le nom du titre de l'ouvrage. Cet hôtel est un lieu de rendez-vous sûr pour Chaïdana où elle exerce sa vengeance. Tous les partenaires sexuels de Chaïdana y viennent sans crainte et se sentent en sécurité à côté de ce jeune corps. Les autorités de la République Katalamanasienne favorisent les responsables de cet hôtel parce que ces derniers servent de trait d'union entre la Katalamanasie et la puissance étrangère. L'hôtel « La vie et demie » est un Etat dans un Etat. Il appartient à des gens qui ne veulent pas suivre les lois dictées par le guide. Nous apprenons à la page 63 que « malgré le bannissement du noir en Katalamanasie, le drapeau noir et jaune de l'hôtel continuait de flotter dans l'immeuble » (V.D. : 63). L'hôtel « La vie et demie » constitue un lieu où se cachent ceux qui ne respectent pas la loi. C'est un abri sûr, car les autorités leur laissent la paix. Ceux qui y vivent y compris le personnel de l'hôtel échappent aux lois absurdes du guide.

Cependant, le jour où Obramousando Mbi se rendit compte que la fille avec laquelle il allait partager le lit dans l'hôtel « la vie et demie » était Chaïdana, son épouse qu'il avait cru morte ou disparue, il détruisit l'hôtel au moyen d'une dynamite. Beaucoup de personnes périssent dans cet incendie. La destruction de cet hôtel est une perte énorme pour le pays. Le personnel, les clients, les patrons y trouvent la mort. Et le pays acquiert une mauvaise réputation. Ce qu'il faut dire alors sur cette barbarie du guide, c'est qu'elle traduit l'inhumanité et le non-respect des droits de l'homme de la part des nouveaux dirigeants africains qui ne cessent d'éliminer les innocents pour les raisons non-fondées ou imaginaires, afin de se maintenir au pouvoir.

Un autre lieu qui retient notre attention dans cette étude sur l'univers spatial de La Vie et demie est la prison. Dans cette république katalamanasienne, la violence, la torture des guides n'épargnent personne, ni les paysans, ni les étudiants. N'importe qui, est soupçonné d'être en désaccord avec le régime en place. Celui qui ose s'opposer aux lois en exercice, est arrêté et jeté en prison. A Yourma, il y a une prison centrale où tous les détenus sont transférés pour y être gardés.

Dans La Vie et demie, la prison est donc une cellule au fond de laquelle on est coupé du monde extérieur, où l'on vit dans une pénombre éternelle, où l'homme perd le sens de la réalité, le sens de lui-même. C'est ainsi que ceux qui font partie de la classe des élus du peuple libèrent leurs frères, leurs connaissances et leur trouvent des remplaçants innocents dans la masse paysanne. Le passage qui suit en dit long :

« Souvent quand ça raillait, ceux des grands qui avaient leurs cousins sur la liste des condamnés à être passés par les armes leur trouvaient des remplaçants obscurs parmi les prisonniers pour non-paiement d'impôts. Les condamnés de marque allaient alors continuer la prison pour l'à-exécuter de promotion. Ils en sortaient, le calme revenu, et continuaient à vivre sous l'identité du mort en attendant les faveurs d'un nouveau trafic d'identité. Parfois, l'exécuté en titre gardait simplement l'état civil de son donneur d'identité » (V.D. : 122-123).

Le dernier espace très remarquable dans La Vie et demie est la forêt. Ceci apparaît comme un lieu privilégié non seulement pour les pygmées, mais aussi pour les autres voulant échapper à la torture et à la violence des dirigeants comme nous l'avons mentionné bien avant.

A part les pygmées qui considèrent la forêt comme leur milieu naturel où ils vivent paisiblement de la chasse et des fruits sauvages, Chaïdana et ses descendants la trouvent aussi favorable et accueillant. Ainsi, Chaïdana aux-gros-cheveux et Martial Layisho regagnent la forêt après l'arrestation de leur bienfaiteur Layisho. Celui-ci avait hébergé leur mère quelques années avant sa mort. N'ayant personne pour s'occuper d'eux, ils partent dans la forêt suivant les directives de leur grand-père Martial. Celui-ci leur donne ce dont ils ont besoin dans cette forêt naturelle. Ils marchent pendant longtemps avant d'atteindre un endroit propice pour y construire leur case. Le narrateur nous apprend qu'ils se nourrissaient des fruits sauvages. Là, ils sont à l'abri de la méchanceté humaine et se sentent protégés par le calme de la forêt. La forêt est alors, pour eux, comme une mère providentielle, protectrice et nourricière.

* 52 MOURALIS, B., « Pays réels, pays d'utopie », in Notre librairie, n° 84, juillet - septembre 1986, p. 52.

* 53 Idem, p. 54.

* 54 CHEVRIER, J., cité par RWANIKA, D., Op. cit., p. 9.

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