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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga

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par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
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II.2.3 Le narrateur dans La Vie et demie

Il n'est pas rare que les lecteurs non avertis saisissent mal la distance qui existe entre l'auteur c'est-à-dire l'écrivain et le narrateur, celui qui, dans le roman, joue le rôle de rapporteur. Cette confusion, assez commune, conduit assez souvent à des erreurs d'interprétation. L'auteur est celui qui a conçu l'histoire, celui qui l'a imaginée. C'est alors l'écrivain. Tandis que le narrateur est celui qui prend en charge de présenter les événements. Il assume la narration, pour dire la transformation de l'histoire élémentaire en récit structuré.

Cependant, il est fort possible que le narrateur et l'auteur coïncident en un seul personnage. Selon Gérard GENETTE, ces deux formes narratives de base, que nous venons de voir, qui résultent de cette distinction sont nommées respectivement la narration hétérodiégétique et homodiégétique. Ainsi, pour bien expliquer ce statut du narrateur interrogeons Figure III, où Gérard GENETTE parle d'un tableau à double entrée ayant quatre types fondamentaux du narrateur, c'est-à-dire extra-hétérodiégétique, extra-homodiégétique, intra-hétérodiégétique et intra-homodigétique :

« Si l'on définit, en tout récit, le statut du narrateur à la fois par son niveau narratif (extra ou intradiégétique) et par sa relation à l'histoire (hétéro ou homodiégétique), on peut figurer par un tableau à double entrée, les quatre types fondamentaux du statut du narrateur :

1) Extradiégétique - hétérodiégétique [...] narrateur au 1er degré qui raconte l'histoire d'où il est absent ;

2) Extra-diégétique - homodiégétique [...] narrateur au 1er degré qui raconte sa propre histoire ;

3) Intradiégétique-hétérodiégétique [...] narrateur au second degré qui raconte une histoire d'où il est généralement absent ;

4) Intradiégétique-homodiégétique [...] narrateur du second degré qui raconte sa propre histoire »55(*).

Dans La Vie et demie, il n'est pas question de voir ces quatre types fondamentaux de statut du narrateur ; contentons-nous de sa relation à l'histoire narrée. De ce fait, dans ce roman, le narrateur reste toujours à l'extérieur de l'histoire qu'il raconte. Il est donc absent du monde narré dans la mesure où il rapporte des événements auxquels il ne participe pas, dans ce cas, il sera qualifié d'extradiégétique. Ceci se montre par la prédominance de la troisième personne du singulier où le narrateur s'efface pour laisser les personnages jouer et s'exprimer en présence du lecteur. Le narrateur fait une sorte de représentation, de démonstration.

« Le docteur savait seulement qu'elle avait un corps farouche [...] Il la comparait à une fleur au milieu des flammes, qui ne se brûlait pas [...] Il n'était pas bon, mais peu laid non plus » (V.D. : 22).

Cependant, dans La Vie et demie de Sony Labou Tansi, la première et la deuxième personnes interviennent pour donner place aux discours des personnages :

« Ce fut à cette époque que Chaïdana demanda au guide providentiel l'autorisation d'aller visiter ses parents en Katalamanasie maritime.

- Ton odeur ! Il m'arrive plus à me passer de ton odeur amère. Mes narines y sont accoutumées.

- Rien que trois jours.

- Que veux-tu que je fasse ? Tu es devenu moi-même. Il enfonça la tête dans ses cuisses pour prendre une bonne dose de cette odeur vitale.

- C'est un miracle : moi qui n'ai jamais aimé une femme ! » (V.D. : 57).

Du point de vue de « la principale détermination (qui) est évidemment sa position par rapport à l'histoire »56(*), la narration que représente La Vie et demie est ultérieure, c'est-à-dire que le récit s'articule au passé. Son incipit le montre clairement : « C'était l'année où Chaïdana avait eu quinze ans [...] C'était le temps où la terre était encore ronde, où la mer était la mer » (V.D. : 11).

Un autre aspect du narrateur dans La Vie et demie ne manque pas à attirer notre attention. Il s'agit de cette tendance que le narrateur adopte dans son récit d'occuper la place d'un conteur. En effet, l'on serait amené à reconnaître la façon qu'il a d'interpeller, d'associer le lecteur, de solliciter son intelligence, la première proprement africaine de présenter le récit. Le lecteur dans La Vie et demie se situe par rapport au narrateur de ce récit comme un véritable auditeur. Cette caractérisation est vraiment remarquable dans ce roman, au point qu'on aurait la tentation de se demander s'il n'est pas la transcription graphique d'un récit qui a d'abord été véhiculé oralement. Les exemples suivants en disent long :

- « Merveilleuse nuit, elle reçut d'adorables décharges de chaleur dans les reins. Six fois, elle avait crié le ho-hi-hi final avant de commencer une véritable rafale de ho-hou-ha-hé » (V.D. : 118).

- « Pendant trois bonnes minutes, le colonel Greenman écouta, balançant continuellement des ouis de la tête avant de lâcher le « compris » final suivi de « your majesty » (V.D. : 54).

- « Monsieur l'Abbe terminait toutes ses phrases par un « vous comprenez ce que je veux dire ? ». Mais qui comprendrait ce qu'il allait dire ? » (V.D. : 171).

On aurait pu multiplier les citations pour illustrer ce point de vue, tout le texte en comporte un grand nombre. Mais les quelques-unes qui viennent d'être données et les proverbes, les mythes, les chants garnis ici et là dans La vie et demie, suffisent amplement pour montrer combien le narrateur accapare son lecteur, le prend à partie et sollicite de façon fort renouvelée sa connivence, ce qui résume en gros le rôle d'un conteur face à son auditoire.

Conclusion partielle

Au bout de cette analyse sur l'histoire et les structures narratives de La Vie et demie de Sony Labou Tansi, nous remarquons que l'histoire politique qui est mise en jeu suit deux grands parcours. Il y a tout d'abord le parcours narratif dominé par le guide providentiel animé d'un esprit et d'une volonté de dominer le monde de la République fictive de la Katalamanasie. Celui-ci est aidé, dans cette entreprise, par la puissance étrangère et sa dictature violente. Il y a ensuite un autre parcours narratif contre le pouvoir du guide ; celui-ci est dirigé par Martial et le peuple est rangé derrière lui.

Au cours du cheminement de l'histoire de La Vie et demie, beaucoup de personnages interviennent. Il y a ceux qui participent activement à l'évolution de l'histoire et d'autres qui n'ont pas un rôle bien défini. Il y a même ceux qui changent souvent de position qu'il n'est pas facile de savoir qui est héros et qui est anti-héros. Ceci est clair, parmi le peuple, il y a ceux qui luttent pour leur libération et leur survie. D'autres sont toujours amorphes et attendent toujours ce qui leur arrivera. Il y a même ceux qui n'ont aucune ligne de conduite, qui sont toujours versatiles.

L'univers spatio-temporel de La Vie et demie est beaucoup plus complexe. Le temps, au lieu de situer clairement le récit, contribue à le déstabiliser et à le rendre irréel, souvent par des marques temporelles imprécises. L'espace intra-textuel est très riche dans La Vie et demie. L'histoire se joue tantôt dans le palais présidentiel, tantôt à l'hôtel « La vie et demie », tantôt dans la forêt, tantôt en prison et ailleurs.

Le narrateur extradiégétique, par le fait qu'il raconte une histoire dont il est absent, nous réserve une narration manifestement ultérieure à l'action ; mais le foisonnement des scènes dialoguées, rapportées souvent au présent et au discours direct, crée une narration simultanée.

* 55 GENETTE, G., Op. cit., pp. 255-256.

* 56 GENETTE , G., Op. cit., p. 228.

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