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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga

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par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
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CHAP. III ECRITURE REVOLUTIONNAIRE ET LA DYNAMIQUE DES GENRES DANS LA VIE ET DEMIE

III.0. Introduction

Dans La vie et demie, Sony Labou Tansi adopte une écriture particulière. C'est une écriture qui correspond aux thèmes qu'il développe c'est-à-dire la révolte contre les nouveaux maîtres. Et dans ce roman, Sony Labou Tansi revêt un caractère novateur par le fait qu'il semble renoncer au beau style déjà existant. Le français employé par Sony, mime les langues africaines, leur emprunte des tournures, y puise des comparaisons. Il excelle, comme le souligne Marie-Noëlle Vibert à : « secouer d'inertie du langage, animer les mots en leur donnant une vie propre, réveiller la langue en lui donnant un souffre nouveau »57(*), car selon Sony Labou Tansi lui-même, il faut : « faire écraser cette langue frigide qu'est le français, lui prêter la luxuriance et le pétillement de notre tempérament tropical, les respirations haletantes de nos langues et la chaleur folle de notre moi vital58(*) ».

Cette innovation de Sony a fait couler beaucoup d'encre pour le féliciter de ce qu'il venait d'apporter à la littérature africaine. Citons pour illustrer ces propos les exclamations de Malanda en ces termes :

« Sony, vous êtes pour moi une énigme pure dans le domaine que constitue la littérature africaine. Vous apportez à cette littérature un style, un lexique, des thèmes et des personnages singuliers. Tout cela, cette littérature avait peur de l'inventer jusqu'ici59(*) ».

La nouveauté de l'entreprise scripturale de Sony Labou Tansi a retenu aussi l'attention de Genies lorsqu'il affirmait :

« Sony, le public français l'a d'abord découvert à travers son roman : La vie et demie (1979) [...] une véritable révélation. Celle d'un écrivain qui semble venir de partout à la fois. On le savait congolais et jeune, on le devinait intrépide et vorace. Mais ce qui surprenait [...] c'était un ton, une voix inimitable [...] absurde des situations, absurde d'une langue à qui il tord le coup. La réalité devient ici une forme exécutoire, immense champ de bataille où les mots se chevauchent, dérapent, glissent, se percutent de plein fouet. L'exercice est dangereux parce qu'il nécessite un perpétuel renouvellement. Une énergie brutale. On ne touche pas à une langue sans se brûler les doigts »60(*).

Disons alors à partir de ces observations que Sony, à travers La vie et demie, se montre comme l'écrivain le plus doué de sa génération, possédant une grande faculté d'invention qui se manifeste par un style et un lexique propres aux thèmes. Pour mieux comprendre cette écriture particulière, nous allons interroger le texte du point de vue scripturale et jeter aussi un coup d'oeil sur le mélange des genres dans La vie et demie que l'auteur, l'éditeur et la critique considèrent comme un roman.

III.1 Ecriture

Le texte de La vie et demie est truffé de beaucoup d'éléments remarquables. Les mots se chevauchent et prennent d'autres sens souvent par le recours aux parodies discursives, aux tons comiques et tragiques, voire à la présence du surnaturel. Aussi faut-il signaler encore que cette écriture sonienne est beaucoup plus caractérisée par un grand nombre de figures de rhétoriques qui s'étendent dans tout le texte. Ceci a un grand impact sur la phrase dans La vie et demie surtout sur le choix des mots, c'est-à-dire le lexique.

Cette écriture de Sony Labou Tansi, son choix de mots, son agencement, son art de la suggestion voire l'insertion des langues imaginaires sont peut-être dus à son éducation ou à sa conception de la langue française que nous voulons d'abord essayer de brosser en peu de mots avant de développer les poins susdits.

III.1.1 Sony Labou Tansi, son éducation et le français

Il est à noter qu'à l'école, les premières années de Sony Labou Tansi se sont faites en Kikongo, sa langue maternelle. D'après le témoignage de Jean Michel Devésa, Sony a commencé à apprendre le français, seulement lorsque son oncle a décidé de le transférer au Congo Brazzaville où vivait sa famille maternelle. Ceci ne lui a pas été très facile, car lors d'un entretien avec Carcasso, il dira :

« Là, moi qui ne connaissais pas un mot de français, j'ai découvert un ami : « le symbole ». C'est-à-dire qu'aux enfants qui faisaient des fautes de français, on accrochait autour du cou une boîte de « merde » pour les punir. Ils la gardaient jusqu'à ce qu'un autre la mérite. J'étais un spécialiste du « symbole », la cible préférée, bien que j'essayais de me taire le plus possible. Je passais beaucoup de temps aux toilettes parce qu'au moins là, on me laissait tranquille. Petit à petit, j'ai fini par apprendre »61(*).

Tout en faisant l'école du type occidental, Sony poursuivait son éducation informelle en Kikongo auprès de sa grand-mère. D'après toujours Devésa :

« De ces premières années passées au village, au contact des anciens, Sony a hérité d'une grande maîtrise du Kikongo, de son usage symbolique et crypté, de ses tournures métaphoriques et oraculaires complètement hermétiques pour le locuteur pratiquant la langue comme un simple outil de communication »62(*).

Au sujet de cette éducation, nous remarquons qu'il lui est resté un attachement à la culture africaine qui paraît évident dans son roman La vie et demie, surtout l'imaginaire qui transparaît dans cette oeuvre plus ou moins proche du conte. C'est également à la culture traditionnelle que Sony Labou Tansi doit probablement l'art de suggérer ce qu'il y a au-delà du langage comme il le dira lui-même : « Dans la langue de ma mère est posé le langage un sous langage, sous le dire un sous-dire qui agit de même manière que le sucre dans l'amidon :il faut mâcher fort pour qu'il sorte »63(*).

Du point de vue du français qui est un moyen le plus privilégié, Sony en donne quelques raisons : « J'écris en français, parce que c'est dans cette langue-là que le peuple dont je témoigne a été violé, c'est dans cette langue que moi-même j'ai été violé. Je me souviens de ma virginité. Et mes rapports avec la langue français sont des rapports de force majeure»64(*).

A d'autres occasions aussi, Sony faisait comprendre que le français était pour lui une langue imposée : « Je n'ai jamais eu recours au français, c'est lui qui a eu recours à moi »65(*). Lors d'une rencontre avec des étudiants en France, il est allé jusqu'à affirmer : « ce n'est pas moi qui ai besoin de la langue française, c'est elle qui a besoin de moi »66(*).

Malgré cette déconsidération de Sony Labou Tansi vis-à-vis du français, il devait quand même l'utiliser car son pays le privilégiait à cause de la colonisation et celui-ci faisait partie de la réalité congolaise. Sur ce, dans un entretien avec Bernard Magnier, il dit :

« je suis africain ; je vis africain. Je suis à l'aise dans ma peau d'africain où que je sois. Cependant, j'ai des choses à dire et ces choses je vais les dire à ceux qui ont choisi le français comme compagnon d'existence. Ma réalité congolaise se vit en français. L'école, les discours, la constitution sont en français. La rue vit en français. J'ai donc envie d'écrire en français pour ces gens-là »67(*).

Cependant, même s'il était nécessaire à Sony Labou Tansi d'écrire en français, il ne s'agissait pas pour lui, le français des Français ; il s'agissait plutôt de proclamer ses droits, de faire dire ce qu'on a à dire à une langue façonnée à d'autres usages. Dans un entretien avec M. ZALESSKY, il dira : « Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d'aménagement de cette langue »68(*). Dans le même entretien, Sony continue à dire en ce qui concerne la langue française que : « la francophonie, c'est le courage qu'auront les Français de savoir que les hommes font l'amour avec leur langue. Toute langue est le premier lieu d'exercice de liberté. La liberté fait la promotion de la différence, en naturalisant la ressemblance »69(*).

Sans aller trop loin, nous voyons que Sony Labou Tansi n'a jamais accepté le modèle de langue littéraire tel qu'il venait de l'ancienne métropole. Pour lui, le français était une réalité qui s'inventait chaque jour qu'on devait l'utiliser pour dire ce qu'on voulait dire. Selon toujours lui :

« la langue, c'est la poésie et les idées qu'il y a derrière, ce n'est pas le dictionnaire ni par la syntaxe d'ailleurs. Je crois plutôt qu'il faut inventer un langage. Or, ce qui m'intéresse, moi, ce n'est pas la langue française, c'est le langage que je peux y trouver, à l'intérieur, pour arriver à communiquer »70(*).

D'ailleurs c'est pour cette raison que Sony critiquait ses prédécesseurs en ces termes :

« Il est vrai que les écrivains africains avaient tendance à imiter les modèles français dont ils étaient imprégnés par leur lecture. Par respect pour une langue qu'ils ne maniaient pas. Je pense qu'il faut essayer de souffler dans les mots, dans la syntaxe et créer sa propre langue »71(*).

Vu alors cette conception de Sony Labou Tansi vis-à-vis de la langue française, revenons sur l'écriture de La vie et demie, qui est l'objet de notre étude. C'est un roman écrit en français, mais métissé en certains endroits par le fait qu'il y a interpellation des langues imaginaires ou locales et la syntaxe y relative. Le roman est écrit dans une langue où beaucoup de mots prennent un autre sens que le premier souvent par le recours aux autres discours existants voire même l'enchevêtrement de plusieurs procédés littéraires ; ce qui constitue son style particulier.

* 57 Vibert, M-N, Op.cit, p. 122

* 58 Jacques Chevrier cité par Vibert, M-N, Op.cit. p. 122

* 59 Malanda, A.S, cité par Rwanika, D., Op. cit., p 7

* 60 DENIS, B., cité par RWANIKA, D., Op. cit., p. 7.

* 61 CARCASSO, J.G., cité par DEVESA, J.M., Sony Labou Tansi. Ecrivain de la honte des rives magiques du Congo, Paris, l'Harmattan, 19963, p. 61.

* 62 DEVESA, J.M., op. cit., p. 61.

* 63 NGAL, G., cité JUNUSZ KRZYWICK (Internet) http://www.uwa.edu.au/motspluriels/MP1099SLT. Html ; fri, 10 aug 2001 13 :02 :30+0200 (CEST).

* 64 ORISHA, I., « Sony Labou Tansi face à douze mots », in Equateur, n° 1, 1986, p. 30.

* 65 Idem, p. 31.

* 66 JANUSZ KRZYWICKI, op. cit., p.4.

* 67 MAGNIER, B., « je ne suis pas à développer mais à prendre ou à laisser », in Notre librairie, n° 79, juillet - septembre 1986, p. 14.

* 68 ZALESSKY, M., Cité par JANUSC KRYWICKI, Op. cit., p. 5.

* 69 Idem, p. 6.

* 70 Ibidem.

* 71 Idem, p. 7.

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