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Le politique et l'écriture a travers La vie et demie de Sony Labou Tansi sous la supervision de prof. Josias Semujanga

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par Emmanuel NDUNGUTSE
Université Nationale du Rwanda - Licence en Langue et Litterature francaise 2001
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III.1.5 L'horreur et l'humour

La première impression qu'un lecteur de La Vie et demie ressent, est un malaise. Celui-ci est dû à la violence que charrient les mots et les structures. Les scènes de tortures dont nous avons parlé, la description des crimes, s'éparpillent ici et là dans le roman. Le viol des femmes qu'on décrit en long et en large, l'exploitation et la misère du peuple, bref tout ce qui revêt un caractère d'horreur, ne laisse personne indifférent.

Cependant, Sony amortit le choc par son art particulier de conter. C'est grâce au mélange de tons qu'il parvient à accaparer le lecteur, à aller même jusqu'à lui arracher un sourire et parfois un grand rire. La Vie et demie pourrait s'appeler à juste titre « un pleurer-rire »90(*), car comme l'indique Charles BONN, « Le comique et le rire font beau ménage chez Sony Labou Tansi »91(*). Cela constitue son talent particulier comme nous le révèle Francis Kpatindé en ces termes :

« Le talent de Sony Labou Tansi consiste à faire sourire, sinon rire de certains drames. Dans un style alerte, incisif, cynique et chantant [...] on rit à défaut de pleurer et on pleure de trop rire »92(*).

Pour illustrer ces tons humoristiques dont nous parlons ici, des exemples viennent aisément. Observons ceux qui suivent : Chaïdana et son frère étaient seuls dans la forêt et pour

« éviter de franchir la frontière des choses et tomber dans cette tentation dont le pasteur Dikabana leur parlait si souvent à l'école moyenne protestante, ils dormaient toujours la tête de l'un dans les jambes de l'autre. Ils avaient confectionné des culottes tellement grossières qu'elles leur brûlaient des reins plus qu'elles ne les cachaient » (V.D. : 90).

Toujours, par ce comique des mots, le narrateur nous apprend à la page 90 que quand Chaïdana et son frère Layisho étaient encore dans la forêt, ils

« pleuraient à tour de rôle. Le soir en rentrant de la chasse ou de la pêche, Martial disait avec un rire franchement jovial : c'était le tour de ma soeur. Elle prenait son tour [...] Le matin était toujours le tour de Martial Layisho. Il pleurait avant de partir à la chasse. » (V.D. : 90).

Ajoutons pour illustrer l'humour se trouvant dans La Vie et demie, le passage où le narrateur raconte par exemple les ratés de la construction d'un hôpital de luxe en pleine brousse pour des pygmées, que ceux-ci désertent parce que : « le quinoforme qu'on y donnait toujours affaiblissait le sexe chez l'homme et rendait les femmes stériles » (V.D. : 113). Et parce que le « garçon de salle, cousin de Sir Amanazavou qu'on y avait envoyé avec la mention de docteur [...] plaçait [...] le fémur au cou et l'omoplate au ventre, et [parce que] les quatre-vingt-treize infirmières [servaient] de simples meubles aux séjours répétés des hautes personnalités et [...] donnaient de la nivaquine pour soigner les plaies ».

Cependant, dans La Vie et demie, le rire est beaucoup plus exagéré allant même jusqu'« au grotesque des corps et leur laideur comme réalité du monde »93(*). « Un souverain nu, c'était le sommet de la laideur » (V.D. : 57). Ce corps nu jusque dans ses parties les plus intimes, que d'habitude le discours officiel n'aborde pas, devient l'objet du regard privilégié du narrateur : « la chose qu'on fait avec les femmes » (V.D. : 64). Le même langage se poursuit dans le passage suivant : « Chaïdana était nue, avec deux coupes de champagne, l'une posée sur le sein droit et l'autre sur le sexe. Elle garda les yeux fermés. Le Guide allait aux toilettes pour une dernière vérification de ses armes. Il s'y déshabilla » (V.D. : 68).

La raison, pourrait-on dire, de ce grotesque, est le désir acharné de vouloir nommer toute chose, car, pour Sony, la littérature « c'est l'acte de nommer - certains disent la bagarre de nommer. Je crois franchement qu'on ne peut pas s'engager dans une telle bagarre sans risquer de nommer le sexe de sa mère »94(*). Selon toujours Sony Labou Tansi lui-même :

« de l'homme il n'y a rien à cacher. Le caca est en nous, à côté des sucs digestifs. En quoi le caca serait-il inférieur aux sucs et aux vitamines ? C'est l'homme. Le vagin est un temple, pourquoi le cacher ? C'est le lieu des naissances »95(*).

Toujours, de cette technique de nommer dans son oeuvre, Sony continue à donner des témoignages : « En tant qu'écrivain mon travail consiste à nommer. Nommer la peur, nommer la honte, nommer l'espoir pourquoi pas ? Et je crois que dans tout ce que j'ai écrit, j'ai nommé »96(*). La raison majeure de nommer toute chose se clarifie bien dans un entretien avec Bernard Magnier :

« J'ai l'ambition horrible de chausser un verbe qui nomme notre époque [...] Mon culte de la vie ne me laisse pas une autre voix que celle du bouche à bouche avec la lucidité. On ne change pas les choses tant qu'on ne les a pas nommées, tant qu'on ne les a pas appelées par leur nom »97(*).

Il est évident donc que « nommer » dans le langage ou sous la plume de Sony Labou Tansi signifie autre chose que donner un nom. Paradoxalement, appeler les choses pour les communiquer, c'est une attitude révolutionnaire et individuelle qui consiste à refuser l'acceptation passive des règles imposées par les autres ; car la nouvelle conception de l'écriture, selon toujours lui, il s'agit de donner libre cour à l'imagination créatrice en se passant de toute censure. L'écriture constitue un choix : « J'éprouve un certain besoin d'amplifier les mots, de les tendre comme des cercles de guitare. Pour moi, le style se traduit comme un choix. Choix de la parole, choix de souffre [...]. Pour l'écrivain, le style c'est sa manière de respirer. On n'a pas le temps de soigner sa respiration [...] moi qui écris au galop, je n'ai pas toujours le temps d'être coquet avec mon temps »98(*).

En définitive, disons avec Josias SEMUJANGA, pour mettre fin à ce point, que le mélange des accents risibles et tragiques donnent à La Vie et demie une véritable dimension romanesque : dire l'indicible, nommer l'innommable en faisant cohabiter, comme dans la vie de tous les jours, le philosophique au trivial, le sérieux au banal, et l'absence au rationnel. Selon le même auteur, ce roman incarne l'esprit du roman en général, qui est un mélange de description d'un univers social fictif par la médiation du narrateur analyste et critique de la vie et ses styles. Remarquons toujours que ce mélange de tons que nous venons de remarquer dans La Vie et demie va de pair avec le mélange des genres que nous allons passer en revue dans les lignes suivantes.

* 90 Nous empruntons ce terme au roman d'Henri LOPES, Le pleurer-rire, Paris, Seuil, 1980.

* 91 BONN, C., Littérature francophone, Paris, Hatier, 1977, p. 271.

* 92 KPATINDE, F., cité par RWANIKA, D., Op. cit., p. 10.

* 93 SEMUJANGA, J., Op. cit., p. 145.

* 94 NDZANGA KONGA, A., « Sony Labou Tansi : un homme à la recherche de l'homme perdu », in Recherche pédagogique et culture, n° 64, 1983, p. 72.

* 95 NZUJI, Mukala Kadima, cité par SEMUJANGA, J., Op. cit., p. 145.

* 96 ORISHA, I., Op. cit., p. 31.

* 97 MAGNIER, B., « Je ne suis pas à développer, mais à pendre ou à laisser », in Notre Librairie, n° 79, 1986, p. 16.

* 98 MAGNIER, Op. cit., p. 17.

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