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L'amour humain et l'amour divin dans "la porte étroite" et "la symphonie pastorale" d'André Gide

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par Aleksandra Cvorovic
Université François Rabelais - Master 2 en Lettres Modernes 2015
  

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1.2.Les lois humaines et les lois de Dieu

« Dès l'enfance, combien de fois sommes-nous empêchés de faire ceci ou cela que nous voudrions faire, simplement parce que nous entendons répéter autour de nous : il ne pourra pas le faire ? »45(*) Le Pasteur se pose cette question au moment où une nouvelle tâche apparaît sur son chemin - s'occuper de Gertrude. Il opère ainsi une sorte de confession, il reconnaît qu'il s'est souvent adapté aux autres, à ce qui semble digne de respect à leurs yeux. Il avoue d'une certaine manière que la confiance en soi dépend fortement de la confiance que les autres ont en nous. Gide ne voulait pas reconnaître l'idéal au nom duquel on défend à l'homme de vivre selon sa nature, et il nous transmet ses propres pensées à travers les doutes du Pasteur, ainsi qu'à travers ceux d'Alissa : « Il y a quelques fois, dans le cours de la vie, de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis. »46(*) Les contraintes religieuses nous interdisent la liberté totale en exigeant certains sacrifices au nom de Dieu, les sacrifices de tout ce qui à ses yeux est pêcheur et immoral. Et nos personnages en sont conscients, et ils cherchent toujours des raisons pour se soumettre aux lois divines même si cela signifie la négation de leur nature et de leur bonheur.

Dans la Symphonie pastorale on peut deviner qu'il y a peut-être des lois qui sont au-delà des lois humaines et religieuses, celles de la nature. Gertrude se demande si les aveugles naissent aveugles nécessairement, et le Pasteur lui donne la plus naïve réponse qu'il pouvait trouver, qu'il faut être marié pour pouvoir avoir des enfants. Gertrude sait que ce n'est pas vrai. Le Pasteur lui dit : « Je t'ai dit qu'il était décent de te dire. Mais, en effet les lois de la nature permettent ce qu'interdisent les lois des hommes et de Dieu. »47(*) D'un autre côté, Alissa, une âme enfantine et propre, ne connaît pas encore ce que représentent les lois des hommes. Son éducation est fondée sur les paroles du Livre saint qui lui a appris que les lois de Dieu sont celles mêmes de l'amour. L'amour pour Dieu représente quelque chose d'autre, au-delà de l'amour des hommes. L'amour ne figure pas dans les lois sociales qui réduisent les rapports des hommes et des femmes à une déclaration, le mot qui semble « si improprement brutal ».48(*)

Le Pasteur, l'homme qui a, comme on l'a déjà vu, a toujours modelé sa conduite sur les paroles du Christ, ne voit pas clairement la faute dans ce qu'il éprouve pour Gertrude, même s'il est en même temps soumis aux lois sociales :

C'est que, tout à la fois, je ne consentais point alors àreconnaître d'amour permis en dehors du mariage, et que, dans le sentiment qui me penchait si passionnément vers Gertrude, je ne consentais pas à reconnaître quoi que ce soit de défendu.49(*)

Le Pasteur reconnaît ici que les sentiments d'amour échappent aux règles et principes imposés à l'âme, et il sent que ce sentiment noble et beau ne peut pas être considéré comme néfaste et mauvais. Il reconnaît les restrictions que l'homme fait à l'amour : « S'il est une limitation dans l'amour, elle n'est pas de Vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! Dites-moi qu'aux vôtres il est saint ! »50(*) On peut dire que le personnage du Pasteur incarne la confrontation entre idéalisme et réalisme, entre le désir de toujours s'échapper vers l'abstraction euphorisante de l'Evangile, et l'obligation de tenir compte des données du réel.51(*)

La question du rapport entre l'image que se font les hommes et celle qu'on peut avoir aux yeux de Dieu est abordée dans une conversation entre Alissa et son père à propos de Jérôme : « Mais on peut être très remarquable sans qu'il y paraisse, du moins aux yeux des hommes...très remarquable aux yeux de Dieu. »52(*) Et c'est être remarquable aux yeux de Dieu ce qui constitue l'objectif d'Alissa, mais aussi de tous les autres héros de ces deux ouvrages. Tous sont conscients des différences entre ce que dictent à l'homme les principes et les contraintes morales d'une part et les dogmes et les doctrines contraignantes d'autre part. Et ils privilégient les contraintes de Dieu contre celles de la société. Alissa répugne à l'idée de se soumettre aux lois sévères et absurdes qui étouffent et banalisent l'amour :

Ne nous suffit-il pas de savoir que nous sommes et que nous resterons l'un à l'autre, sans que le monde en soit informé ?... des voeux sembleraient une injure à l'amour... Je ne désirerais me fiancer que si je me défiais d'elle...53(*)

Dans la relation entre Amélie et le Pasteur, le temps et l'expérience ont laissé de grandes traces. Des enfants et des tâches quotidiennes ont épuisé en eux les moindres sensations qui forment les nuances de leurs esprits et ils sont devenus pragmatiques et pratiques. Ce qui était le premier moment d'euphorie et de passion (s'il y en avait) est devenu une routine insupportable au point qu'ils se sentent étrangers en restant seuls l'un avec l'autre : « J'éprouvais aussi, devant que de parler, à quel point deux êtres, vivant somme toute de la même vie, et qui s'aiment, peuvent rester (ou devenir) l'un pour l'autre énigmatiques et emmurés. »54(*) Ainsi, le Pasteur avoue qu'avec le temps, tout perd le sens, la forme, la signification, si on répète tous les actes de la vie sans cesse ; ici, il s'agit de la répétition de toutes les activités qui font une vie normale, socialement acceptable et décente. Amélie est devenue pour lui une personne qu'il ne reconnaît plus autant qu'il la connaît parfaitement bien.

Mais, la distance physique peut faire de l'amour presque la même chose : faire pâlir les sensations qu'on sentait auparavant dans la présence de la personne aimée, ainsi que remplir l'air d'angoisse et de malaise lors de la rencontre prochaine. Jérôme craignait de ne plus reconnaître Alissa quand il la verrait la prochaine fois, car pour lui, elle a commencé, peu à peu, à perdre les couleurs qui étaient celles qu'elle avait dans son coeur. Leur première rencontre après un long silence est muet, et leur mains, dans un moment accrochées l'une à l'autre, se laissent déprendre et tomber tristement. Et plus tard, la lettre d'Alissa à Jérôme constatait : « Mon ami, quel triste revoir !... Et maintenant je crois, je sais qu'il en sera toujours ainsi. Ah ! Je t'en prie, ne nous voyons plus ! Pourquoi cette gêne, ce sentiment de fausse position, cette paralysie, ce mutisme, quand nous avons tout à nous dire ? »55(*) Elle savait, elle sentait, qu'ils resteraient toujours éloignés et leur correspondance était, pour elle, un grand mirage. Elle avait l'impression que chacun d'eux n'écrivait qu'à soi-même. La distance est une épreuve qu'Alissa-même imposait à leur amour, et elle savait bien ce que cela a provoqué dans l'âme de Jérôme et comment il en souffrait. Mais, elle ne pouvait vivre son amour autrement :

Oh ! Je ne t'aime pas moins, mon ami ! Au contraire, je n'ai jamais si bien senti, à mon trouble même, à ma gêne dès que tu t'approchais de moi, combien profondément je t'aimais, mais désespérément, vois-tu, car, il faut bien me l'avouer, de loin, je t'aimais d'avantage.56(*)

Même s'il souffre trop, Jérôme ne veut pas renoncer à son amour, au contraire, il devient plus fort à chaque nouvel obstacle qu'Alissa invente pour empêcher sa réalisation. Il a du mal à comprendre ses raisons et explications :

Quelle affreuse réalité tu donnes à ce qui n'est qu'imaginaire et comme tu l'épaissis entre nous !... Dès que je veux raisonner, ma phrase se glace ; je n'entends plus que le gémissement de mon coeur. Je t'aime trop pour être habile, et plus je t'aime, moins je sais te parler.57(*)

Et puis, il ajoute une phrase qui décrit parfaitement ce que tout cela a fait de leur amour, qui était si pur, si innocent et sincère : « La chute dans la réalité ensuite nous a si durement meurtris. »58(*) Leur amour n'est pas meurtri. Ce sont leurs esprits et leur volonté qui sont morts, surtout la volonté de Jérôme. Il déplore la dépoétisation de visage d'Alissa, et le fait qu'il ne peut plus la reconnaître, mais il ne l'accuse pas. Parfois, il doute s'il n'a pas inventé sa misère, car Alissa se montre habile à feindre de ne pas la comprendre. Et un autre sentiment propre à l'être humain apparaît en lui - le désir de se venger : « J'aurais voulu la décevoir, comme elle aussi m'avait déçu. »59(*)

Dans le Journal d'Alissa on trouve une confession par laquelle elle a essayé d'expliquer sa vision de l'amour :

Parfois, j'hésite si ce que j'éprouve pour lui c'est bien ce que l'on appelle de l'amour - tant la peinture que d'ordinaire on fait de l'amour diffère de celle que je pourrais en faire. Je voudrais que rien n'en fût dit et l'aimer sans savoir que je l'aime. Surtout je voudrais l'aimer sans qu'il le sût. »60(*)

Dans ce passage de son journal, on peut reconnaître de nouveau le trait de l'amour platonique. L'amour d'Alissa le devient de plus en plus avec chaque nouvelle épreuve et chaque nouvel obstacle qu'elle pose à elle-même. Elle avoue finalement son besoin de vaincre et tuer en soi les sentiments humains qui peuvent la détourner du chemin vers Dieu :

...la légère difficulté dans la poursuite du sens et de l'émotion, l'inconsciente fierté peut-être de la vaincre et de la vaincre toujours mieux, ajoute au plaisir de l'esprit je ne sais quel contentement de l'âme, dont il me semble que je ne puis me passer.61(*)

A travers de nombreux exemples, on a vu combien Alissa, Jérôme, le Pasteur, Amélie et Gertrude souffrent pour réconcilier la raison, le coeur et les lois. Dans la Symphonie pastorale c'est le Pasteur qui détermine les règles selon lesquelles l'âme de Gertrude va être éduquée, il dessine dans ses yeux le monde sans lois humaines, le monde qui fonctionne selon les lois de l'amour, amour de Dieu. Mais, lui seul ne réussit pas à fuir à tout ce qui est faux et immoral. Nous verrons plus tard ce qui va advenir de ce monde qu'il a essayé de créer pour elle. Dans la Porte étroite, c'est Alissa qui détermine la voie de l'amour entre elle et Jérôme, et elle le fait en posant toujours des entraves, des empêchements entre eux, en essayant de tester sa persistance et sa vaillance. Mais, elle réussit seulement à blesser celui qu'elle aime en le poussant jusqu'aux frontières de sa persévérance. Est-ce que le Pasteur et Alissa, voulant créer un nouveau monde qui à leurs yeux serait un monde parfait, sans influence des hommes, réussissent seulement à commettre des crimes impardonnables envers les personnes qui n'éprouvent pour eux que l'amour, et, ce qui est peut-être encore moins pardonnable, envers eux-mêmes ?

* 45 SP, op.cit., p. 10.

* 46 PE, op.cit., p. 166.

* 47 SP, op.cit., p. 112.

* 48 PE, op.cit., p. 73.

* 49 SP, op.cit., p. 86.

* 50 Ibid., p. 116.

* 51 MASSON, Pierre et Jean-Michel WITTMANN, Dictionnaire Gide, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 399.

* 52 PE, op.cit., p. 34.

* 53 Ibid.,p. 49.

* 54 SP, op.cit.,p. 70.

* 55 PE, op.cit.,p. 119.

* 56Ibid.,p. 121.

* 57Ibid.,p. 122.

* 58Ibid.,p. 123.

* 59 PE, op.cit.,p. 149.

* 60Ibid.,p. 163.

* 61Ibid.,p. 163.

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