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L'amour humain et l'amour divin dans "la porte étroite" et "la symphonie pastorale" d'André Gide

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par Aleksandra Cvorovic
Université François Rabelais - Master 2 en Lettres Modernes 2015
  

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Chapitre II

L'amour divin

Pour étudier la thématique de l'amour divin, il faut trouver le rapport entre ce qu'on considère comme l'amour humain, charnel, et un amour qui s'oriente vers une autre, dimension supérieure du monde des sens et des limitations de la raison. Dans le monde littéraire de Gide, l'amour divin se manifeste à travers l'interprétation même de la religion, du christianisme. La religion répond à un besoin spirituel de l'esprit et de l'âme, pour donner sens à l'irrationalité du monde et doter l'homme d'une foi, et à ce titre, Gide estime la religion chrétienne préférable aux autres, d'une profondeur métaphysique supérieure. Gide considère que le besoin religieux est naturel à l'homme et qu'il contribue à le développer et l'élever.82(*)

Pour montrer quelle place occupe la spiritualité dans la vie des personnages dont on parle il faut souligner la différenciation qu'ils font entre les caractéristiques physiques, superficielles, et celles d'une vraie valeur qui se cache derrière ce qui est visible. D'abord il faut voir quel rôle dans ces deux récits joue la notion de beauté physique. Elle reste derrière les valeurs de l'âme de la personne aimée pour les héros. Elle apparaît parfois comme obstacle pour le raisonnement, mais jamais comme la caractéristique la plus honorée de l'objet de l'amour. Jérôme par exemple ne se rend pas compte de la beauté d'Alissa tout de suite. C'est quelque chose d'autre, de plus profond et de plus admirable qui lui attire vers elle : « Qu'Alissa Bucolin fût jolie, c'est ce dont je ne savais m'apercevoir encore, j'étais requis et retenu près d'elle par un charme autre que celui de la simple beauté. »83(*) Pourtant, même s'il ne donne pas beaucoup de valeur au côté physique de l'être aimé, il décrit attentivement la ligne de ses sourcils, écartés de l'oeil en grand cercle :

Je n'ai vu les pareils nulle part... si pourtant dans une statuette florentine de l'époque de Dante ; et je me figure volontiers que Béatrix enfant avait des sourcils très largement arqués comme ceux-là.84(*)

La beauté d'Alissa reste pour Jérôme quelque chose de divin, et n'a jamais réveillé en lui le désir physique à la posséder. Tout au long du récit cette beauté n'est pas très souvent évoquée, comme c'est le cas avec les autres vertus qu'Alissa possède.

En ce qui concerne la notion de beauté dans La symphonie pastorale, elle est un peu plus souvent présente dans les descriptions de Gertrude. Mais sa beauté n'est pas non plus la raison principale pour la naissance des sentiments amoureux du Pasteur et de Jacques. Quand elle demande si elle était jolie, le Pasteur lui répond : « Un pasteur n'a pas à s'inquiéter de la beauté des visages (...) Parce que la beauté des âmes lui suffit. »85(*) Même si le Pasteur est parfaitement conscient de la grande beauté de sa pupille, c'est la pureté de son âme et l'appel de Dieu qui ont éveillé en lui le sentiment de l'amour pour elle. Alors, la beauté des visages, même si présente et indéniable dans ces deux histoires, n'est jamais au même niveau avec les qualités spirituelles et morales des personnages évoqués.

Chez Gide, la religion et les désirs charnels ont conjugué leurs influences contradictoires pendant toute sa vie. Il s'opposait en effet à une religion qui exige la soumission des hommes en exigeant d'eux la négation de l'individualisme ; il méprisait le christianisme conventionnel où il ne voyait qu'un égoïsme et des restrictions et limites. Dans certains moments de sa vie, il se tourne vers une nouvelle religion, celle de la nature et de la terre qu'il exalte dans Les Nourritures terrestres86(*)et décide d'écouter l'appel des désirs naturels. Mais, il n'a pas tourné le dos à la religion, il a retenu d'elle ce qui peut lui servir à fortifier son individualité. Il écrit dans son Journal  en 1916:

C'est par l'homme que Dieu s'informe, voilà ce que je sens et crois, et ce que je comprends dans la parole « Créons l'homme à Notre image »... Voilà la porte par où j'entre dans le lieu saint, voilà la suite de pensées qui me ramène à Dieu, à l'Evangile etc.87(*)

Nous verrons comment le Pasteur, Alissa et Jérôme incarnent ou nient cette thèse, à travers leurs actes dans les relations amoureuses.

Gide a toujours oscillé entre deux positions en ce qui concerne la religion : le besoin d'une religion personnelle pour élever son âme et donner un sens profond à sa vie - d'où son amour pour le Christ, réaffirmé mille fois, et sa condamnation de la religion chrétienne comme institution humaine aliénante, qui, dans la lignée de saint Paul, multiplie les prescriptions et les règles qui asservissent et oppriment. Nous verrons comment le Pasteur perçoit les paroles de saint Paul, et comment le rapport de la doctrine du Christ et les mots de saint Paul vont être l'objet d'une discussion sérieuse entre lui et son fils Jacques. Le Pasteur comprend qu'il confondait le plan divin et le plan humain, et afin de concilier passion et religion, il va pratiquer à dessein une interprétation toute personnelle des Ecritures, contraire à celle de Jacques, fondée sur la soumission.88(*) Pour Gide, ce qui importe, c'est une spiritualité personnelle, intime, nourrie par sa lecture de la Bible. Les paroles du Christ selon lui, sont très émancipatrices. A cause de cela, il les met souvent dans la bouche de ses personnages.

La question de la religion dans la vie de Gide a été très importante. Elle l'est aussi quand on analyse son oeuvre, surtout ses personnages et leurs croyances. Le sentiment religieux crée en eux l'image d'un amour qui a pour son aboutissement la réalisation en Dieu. On a déjà vu comment cette vision de l'amour ne pouvait pas échapper aux limitations et à la banalisation que lui donnent les exigences purement humaines issues du besoin, de l'égoïsme, de la possession, de l'obsession et du peur. Nous consacrerons la partie qui suit à l'idéal d'amour que les personnages se font à partir de leurs croyances et de leurs espérances, et nous verrons comment cet idéal restera pour eux un but irréalisable et inaccessible.

Amour sacré et amour profane, Titien, 1514. Les spécialistes de Titien considèrent souvent que la figure nue représente l'amour céleste, et celle qui est habillée l'amour terrestre. On trouvera dans le célèbre recueil d'emblèmes de Cesare Ripa, à la fin de la Renaissance, deux personnages féminins, deux allégories qui auraient la plus grande ressemblance avec les deux femmes représentées dans le tableau de Titien, en particulier pour ce qui relève des attributs : la flamme, symbole de l'amour de Dieu, dans la main droite de la jeune femme nue, et le somptueux costume profane de la seconde. Ces deux figures ont des valeurs morales différentes et désignent le Bonheur éternel (Felicita eterna) et le Bonheur fugitif (Felicita breve).

2.1.La reconnaissance

Pour les personnages de La symphonie pastorale et de La porte étroite, l'amour est la raison d'être. Tout ce qu'ils font est destiné aux personnes aimées, à les rendre heureuses et à diminuer leurs troubles. Une des premières particularités du caractère d'un amour profond et sincère se manifeste par la générosité, et on le sent fortement dans les paroles de Jérôme : « J'aurais donné ma vie pour diminuer son angoisse.»89(*)Il parle de l'angoisse qu'Alissa sentait à cause de sa soeur, dont elle connaissait l'amour qu'elle éprouvait pour Jérôme. Alissa voulait sacrifier son propre bonheur pour laisser la place à sa soeur, mais Juliette ne voulait pas accepter ce sacrifice. Dès le début, dès la première fois que Jérôme a senti la détresse de sa bien-aimée, son âme s'est orientée vers un but sublime, qui consistait à dévouer tout son être à un amour élevé, divin. C'est son âme qui dirige sa vie : « Je ne trouvais d'autre raison à ma vie que mon amour, me raccrochais à lui, n'attendais rien, et ne voulais plus rien attendre qui ne me vînt de mon âme. »90(*) Ce qui donne le vrai sens à sa vie c'est Dieu et le fait qu'Alissa cherche aussi en Dieu la consolation pour sa peine, fortifie son sentiment de reconnaissance pour que Dieu mette sur son chemin ce devoir grandiose, de l'aimer :

C'est vers Dieu que je tournai mes regards, vers Celui « de qui découle toute consolation réelle, toute grâce et tout don parfait ». C'est à lui que j'offris ma peine.Jepensais qu'Alissa se réfugiait aussi vers Lui, et de penser qu'elle priait encourageait, exaltait ma prière.91(*)

Tandis que Jérôme éprouve une reconnaissance envers Dieu pour lui avoir donné l'occasion d'aimer, le Pasteur cherche la permission de Dieu pour pouvoir aider et sauver une âme abandonnée qu'il a placée sur son chemin :

Hôtesse de ce corps opaque, une âme attend sans doute, emmurée, que vienne la toucher enfin quelque rayon de votre grâce, Seigneur ! Permettez-vous que mon amour, peut-être, écarte d'elle l'affreuse nuit ?92(*)

Et il va le faire, mais d'une manière qui va conduire Gertrude vers la connaissance douloureuse que le monde n'est pas construit seulement de vertus.

La reconnaissance de ces personnages est toujours éprouvée pour Dieu, même si le bien dont ils sont reconnaissants vient des hommes, des personnes qui leur sont proches. Le sentiment chrétien de la reconnaissance pour tout ce qu'on a, même si c'est peu, est présent chez nos héros, mais se confond très souvent avec le besoin et l'espoir. Jérôme écrit dans une lettre à Alissa : « L'admiration, chez les âmes bien nées93(*), se confond avec la reconnaissance. »94(*) Pour lui et pour Alissa, les âmes bien nées sont des âmes qui s'inclinent vers la vertu divine, et c'est exactement l'objectif qu'ils se sont imposé. C'est surtout Alissa qui ressent la reconnaissance pour la beauté des choses qui l'entourent et qui lui permettent de sentir toute la splendeur des moments de grâce qu'elle partage avec celui qu'elle aime :

Te souviens-tu, du temps que nous étions enfants, dès que nous voyions ou entendions quelque chose de très beau, nous pensions : Merci, mon Dieu, de l'avoir créé... Cette nuit, de toute mon âme je pensais : merci, mon Dieu, d'avoir fait cette nuit si belle. Et tout à coup je t'ai souhaité là, senti là, près de moi, avec une violence telle que tu l'auras peut-être senti.95(*)

Alissa est reconnaissante à Dieu pour lui avoir permis d'avoir près d'elle une personne très proche de l'idéal divin. Ce qui unit elle et Jérôme c'est la même ambition, pure et vraiment essentielle - d'atteindre la vraie vertu et le bonheur céleste. On a vu comment Alissa testait son amour, mais il y a aussi des moments où elle se sent rassurée car Dieu accorde à Jérôme des qualités qui le rapprochent de la gloire vraie et éternelle, et elle en ressent une profonde gratitude : « Merci, mon Dieu, d'avoir élu Jérôme pour cette gloire célestielle auprès de laquelle l'autre n'est rien. »96(*)

Le Pasteur de La Symphonie pastorale est lui aussi reconnaissant pour le moment où le visage de Gertrude émet les rayons de l'amour. Il est reconnaissant parce que la grâce divine a finalement touché l'âme de cette jeune fille malheureuse qui ne connaissait point les émotions nobles qui se trouvaient hors du monde obscur dans lequel elle vivait jusqu'à ce moment. Il en est sincèrement reconnaissant car c'était exactement son objectif : rendre Gertrude sensible à l'amour, à cette bienveillance magnifique et parfaite qui remplit l'âme d'une vraie jouissance et d'une richesse insaisissable. Cette bienveillance est, bien sûr, offerte par le Seigneur auquel est destinée la reconnaissance : « Alors, un tel élan de reconnaissance me souleva, qu'il me sembla que j'offrais à Dieu le baiser que je déposai sur ce beau front. »97(*)

Tous les actes des personnages de ces deux récits commencent et finissent par le sentiment de la reconnaissance. Ils sont reconnaissants pour l'habileté qui leur est donnée de voir et reconnaître les vraies valeurs et la véritable richesse à laquelle aspirent leurs âmes. Jérôme est reconnaissant pour pouvoir aimer Alissa et l'abriter de la détresse. Alissa est reconnaissante pour que Jérôme prétende à un but élevé, idéal. Le Pasteur est reconnaissant du fait que le Dieu a permis à l'âme de Gertrude de sentir et reconnaitre le vrai amour. Et elle est reconnaissante pour cette découverte généreuse qui lui a permis de voir le beau visage du monde qui l'entoure. La reconnaissance est un principe porteur de l'esprit et elle l'ouvre à un univers riche et bienheureux. Elle va ouvrir l'esprit de ces personnages vers un bonheur supérieur, généreux et grandiose mais aussi lointain et inaccessible - la sainteté.

2.2. Un autre bonheur

Dans La porte étroite et La symphonie pastorale on rencontre une vision de bonheur qui diffère de celle d'un monde matérialiste et opportuniste, une vision personnelle et à la fois universelle, une vision divine et sacré, d'un bonheur qui se trouve hors du monde sensoriel et illusoire. Alissa croit que « nous sommes nés pour un autre bonheur » et ce qui la tourmente c'est ce que les hommes meurent et ne sont pas heureux. Le Pasteur croit que le bonheur de Gertrude se trouve dans son infirmité, dans son impossibilité de témoigner de tout ce qui est mauvais et mensonger dans le monde et il veut préserver ce bonheur en elle, sans laisser passer une seule trace de peine, de trouble et d'imperfection de la réalité. Leur voyage se fait dans une seule direction dirigé vers une perfection absolue que conçoit leur esprit, et cet absolu est dérivé de l'enseignement chrétien qui exige la soumission complète à un ordre et des sensations naturelles.98(*) La matière chrétienne de l'histoire paraît anachronique à Gide. Ce qui l'intrigue dans la vie humaine, c'est moins le mécanisme des aventures où le besoin d'une éthique logique qui détruit l'homme. Ce qui l'intéresse, c'est l'aventure elle-même et les voies où elle mène l'homme.99(*) Mais dans la vie de ces personnages cette éthique semble essentielle. Elle est à la base de tous leurs choix et de tous leurs actes.

Jérôme sentait dès son enfance que sa liaison avec Alissa était différente de celle qui liait deux humains ordinaires qui ressentent l'un pour l'autre la sympathie et l'affection. On a déjà vu comment s'occuper d'Alissa et la protéger devenait son devoir supérieur et sacré. Le titre de ce récit réfère à la parabole de l'Evangile selon Luc100(*), mais aussi à la porte de la chambre d'Alissa. Pour Jérôme, cette porte est le symbole de son bonheur désiré mais lointain et chimérique. Cette porte est étroite pour lui, il est difficile d'y entrer. Elle obtient pour lui la même signification que lui donne la parabole biblique : c'est le chemin vers la sainteté et le bonheur divin :

Et cette porte devenait encore la porte même de la chambre d'Alissa ; pour entrer je me réduisais, me vidais de tout ce qui subsistait en moi d'égoïsme (...) et par-delà toute macération, toute tristesse, j'imaginais, je pressentais une autre joie, pure mystique, séraphique et dont mon âme déjà s'assoiffait.101(*)

Le symbole de la porte joue un rôle multiple dans le roman et permet à Gide de peindre l'idéalisation qui est indispensable dans l'art. Sa valeur symbolique dans l'histoire, comme on l'a déjà vu, est multiple et ambiguë : image freudienne, image morale, image spirituelle, image ironique...102(*) Pour Jérôme, cette porte exige de lui la purification de tous les défauts, de tous les vices qui assaillent son âme, car Alissa présente un idéal saint et parfait. Il évoque l'enseignement et la discipline puritaine à laquelle ses parents ont soumis les premiers élans de son coeur, et qui achevait de l'incliner vers la vertu :

Cette rigueur à laquelle m'asservissait, loin de me rebuter, me flattait. Je quêtais de l'avenir non tant le bonheur que l'effort infini pour l'atteindre, et déjà confondais bonheur et vertu. (...) Bientôt mon amour pour Alissa m'enfonça délibérément dans ce sens. Ce fut une subite illumination intérieure à la faveur de laquelle je pris conscience de moi-même.103(*)

Cet enseignement préparait et disposait naturellement son âme au devoir. Il est évident que pour lui l'amour pour Alissa présente une délibération des troubles provoquées par les contraintes et les obligations. L'amour lui a ouvert une nouvelle porte vers la beauté, vers la joie et vers la conscience de lui-même.

Le thème du sujet de bonheur dans l'amour n'est pas aussi profondément traité dans La symphonie pastorale. Le Pasteur ne peut pas reconnaitre tout de suite la nature de ses sentiments pour Gertrude, il n'y voit rien d'étrange, rien qui s'oppose aux lois de Dieu. L'entrée de Gertrude dans sa vie pour lui est une sorte de renaissance, un nouveau sens, une nouvelle source de joie. Mais il n'en jamais parle ouvertement à Gertrude, il le montre avec les petits gestes de l'amour et de l'amitié : « Je portai sa main à mes lèvres, comme pour lui faire sentir sans le lui avouer que partie de mon bonheur venait d'elle... »104(*) Le bonheur du Pasteur provient de sa nature humaine, même s'il lui donne une valeur spirituelle et sacrée. A ce point de la recherche morale gidienne du bonheur, l'accord enfin trouvé avec la nature individuelle entraîne un puissant mouvement de joie.105(*) Selon Moutote, La symphonie pastorale propose la méditation d'un rêve, celui d'une existence avant la faute, dans la plénitude du coeur, dans l'oubli de la conscience et de la loi des hommes et de Dieu : « Pasteur d'une loi nouvelle, un homme tente l'aventure d'une vie où les sens ne seraient donnés que pour savourer le bonheur, contempler les êtres et les choses, s'élancer vers la joie dans la légèreté sans faute de l'instant. »106(*)

Le point de contestation entre le Pasteur et son fils est la question du bonheur des âmes. Jacques est, selon son père, une de ces âmes qui se sentent moins perdues auprès des autorités et qui ne tolèrent pas trop la liberté chez autrui. Il croit que le bonheur se trouve dans la soumission à Dieu, et le Pasteur croit que le bonheur se trouve dans le chemin vers lui :

-Mais, mon père, moi aussi je souhaite le bonheur des âmes. - Non, mon ami ; tu souhaites leur soumission. - C'est dans la soumission qu'est le bonheur. - (...) Je sais bien que l'on compromet le bonheur en cherchant à l'obtenir par ce qui doit au contraire n'être que l'effet du bonheur - et que s'il est vrai de penser que l'âme aimante se réjouit de sa soumission volontaire, rien n'écarte plus du bonheur qu'une soumission sans amour.107(*)

Le Pasteur affirme de nouveau qu'il faut poursuivre la voie de sa propre nature, et que le bonheur ne se trouve que dans la tendance à l'obtenir. On retrouve cette pensée dans les mots de Jérôme, au moment où il revoit Alissa après longtemps : « Voici l'instant, pensai-je, l'instant le plus délicieux, peut-être, quand il précéderait le bonheur même, et que le bonheur même ne vaudra pas. »108(*) Pour lui, le bonheur se trouve dans l'attente, dans l'espoir. Il faut cultiver en nous cette aspiration et l'ambition pour ce qu'on veut obtenir. Mais une fois que l'on l'obtient, il n'est plus de désir et de penchant dans notre âme, et elle devient vide et sèche. Ce qui donne le sens à la vie c'est l'objectif vers lequel on est dirigé. Même si l'on ne l'atteint jamais, c'est la prétention de l'atteindre qui nous motive, inspire et réjouit.

Alissa sent que le bonheur n'est pas réservé à ceux qui cultivent la spiritualité de l'âme. Elle pense que le bonheur terrestre, profane n'est pas celui qu'il faut souhaiter. C'est un autre objectif vers lequel l'âme pure doit pencher : « Je me sens plus heureuse auprès de toi que je n'aurais cru qu'on pût être...mais crois-moi : nous ne sommes pas nés pour le bonheur. - (Jérôme) Que peut préférer l'âme au bonheur ? - La sainteté... »109(*) Dans son journal, elle ajoute encore :

 Et je me demande à présent si c'est bien le bonheur que je souhaite ou plutôt l'acheminement vers le bonheur. O Seigneur ! Gardez-moi d'un bonheur que je pourrais trop vite atteindre ! Enseignez-moi à différer, à reculer jusqu'à Vous mon bonheur.110(*)

Le bonheur terrestre ne nous permet pas de sentir le bonheur absolu, d'appréhender le sens de la vie au-delà des faux-semblants courants. Alissa prétend à une perfection absolue, et à cause de cela elle rejette la réalisation de son amour pour Jérôme ici, sur la terre :

S'il ne suffit pas, ce ne serait pas le bonheur - m'avais-tu dit, t'en souviens-tu ? (...) Jérôme, il ne doit pas nous suffire. Ce contentement plein de délices, je ne puis le tenir pour véritable. Nous sommes nés pour un autre bonheur.111(*)

Ce qui différencie les croyances de Jérôme de celles d'Alissa, est la foi dans le pouvoir d'atteindre la vertu ensemble, par amour. Pour lui la vertu est l'amour :

Contre le piège de la vertu, je restais sans défense. Tout héroïsme, en m'éblouissant, m'attirait - car je ne le séparais pas de l'amour...Dieu sait que je ne m'efforçais vers plus de vertu, que pour elle. (...) Il me paraît souvent, que mon amour est ce que je garde en moi de meilleur ; que toutes mes vertus s'y suspendent ; qu'il m'élève au-dessus de moi, et que sans toi je retomberais à cette médiocre hauteur d'un naturel très ordinaire. C'est par l'espoir de te rejoindre que le sentier le plus ardu m'apparaîtra toujours le meilleur.112(*)

Jérôme considère son amour comme une illumination, comme quelque chose qui lui permet de voir le vrai visage et la vraie beauté du monde, ainsi que de mieux se connaître lui-même. On a vu plusieurs fois que tout ce qu'il faisait était pour et à cause d'Alissa. Elle croit qu'il faut s'anéantir devant Dieu :

(Les pauvres âmes) elles s'inclinent devant Dieu comme des herbes qu'un vent presse, sans malice, sans trouble, sans beauté. Elles se tiennent pour peu remarquables et savent qu'elles ne doivent quelque valeur qu'à leur effacement devant Dieu.113(*)

Et Jérôme s'efface devant elle, en lui offrant tout son coeur, tous ses efforts, mais dans un moment il se sent épuisé à cause de toutes les épreuves imposées par Alissa, et il ne voit en elle qu'un personnage médiocre et ordinaire. Le voile fait de l'idéalisation et de la perfection qu'il a mis sur son visage, est tombé :

Ah ! Combien cet effort épuisant de vertu m'apparaissait absurde et chimérique, pour la rejoindre à ces hauteurs où mon unique effort l'avait placée. Un peu moins orgueilleux, notre amour eût été facile...mais que signifiait désormais l'obstination dans amour sans objet ; c'était être entêté, ce n'était plus être fidèle. Fidèle à quoi ? - à une erreur.114(*)

Il a compris que son bonheur dépendait d'une personne dont les idéaux étaient difficilement réalisables. Même s'il partageait avec Alissa la vision d'une vertu supérieur, même si c'est cette ambition commune qui les a unis, même si l'incident avec Lucile Bucolin de son enfance a tracé dans leurs yeux une obstination vers le plaisir charnel de l'amour, il souhaitait un autre bonheur que celui qu'elle lui imposait : il souhaitait être avec elle, pouvoir la regarder, pouvoir la toucher, c'est-à-dire il voulait le bonheur humain. C'est exactement cela qu'Alissa ne pouvait pas lui pardonner : « Aie pitié de nous, mon ami ! Ah ! N'abîme pas notre amour ! »115(*) A la fin, de nouveau, dans une lettre pour Jérôme, Alissa se justifie. Elle répond à la question pourquoi elle a toujours repoussé son amour :

Grâce à toi, mon ami, mon rêve était monté si haut que tout contentement humain l'eût fait déchoir. J'ai souvent réfléchi à ce qu'eût été notre vie l'un avec l'autre ; dès qu'il n'eût plus été parfait, je n'aurais plus pu supporter...notre amour.116(*)

Et ici on voit une autre fois son désir pour la perfection qui ne peut pas être réalisée dans la vie humaine, sur la terre. Cette vie donnerait à leur amour une dimension profane et frivole qui ne serait que l'obstacle dans le chemin sur lequel elle marche, ou croit marcher. Mais, le caractère ambigu d'Alissa, mainte fois confirmé, se manifeste de nouveau. Elle ne peut pas échapper au doute, à la faiblesse, aux questions. Elle avoue qu'elle tient toujours à la perfection à cause de Jérôme, mais qu'elle n'y voit pas toujours la raison et le sens :

Il me semble à présent que je n'ai jamais « tendu à la perfection » que pour lui. Et que cette perfection ne puisse être atteinte que sans lui, c'est, ô mon Dieu ! celui d'entre vos enseignements qui déconcerte le plus mon âme. Combien heureuse doit être l'âme pour qui vertu se confondrait avec amour ! Parfois je doute s'il est d'autre vertu que d'aimer ; d'aimer le plus possible et toujours plus...Mais certains jours, hélas ! La vertu ne m'apparaît plus que comme une résistance à l'amour. Eh quoi ! Oserais-je appeler vertu le plus naturel penchant de mon coeur ! O sophisme attrayant ! Invitation spécieuse ! Mirage insidieux du bonheur !117(*)

Alors, Alissa résiste mal à ses sentiments, elle y voit, comme Jérôme, la vraie vertu parfois, et elle la confond avec l'obligation. Ce qui l'empêche d'être heureuse c'est le doute. Le bonheur détendu, humain, qu'elle voit autour d'elle, présente pour elle une énigme et constitue un défi.118(*) Elle le ressent comme une tentation et une chose peu étrangère à l'âme. Mais en même temps, comme on l'a déjà vu, elle refuse la médiocrité. Jérôme ne peut pas remplir l'attente d'Alissa et elle cherche à réaliser seule cet autre bonheur promis par l'Evangile. Elle transforme l'amour de Jérôme en obstacle au bonheur - ce qu'il est d'ailleurs - mais, en le combattant, elle se donne l'illusion qu'il existe. « Hic incipit amor Dei »119(*), le dieu d'Alissa est un dieu équivoque. L'amour refoulé d'Alissa la lance héroïquement sur la voie de la sainteté. Malgré le doute intérieur qui parfois la déchire, Alissa est la plus touchante des créatures gidiennes.120(*)

D'un autre côté, on a un personnage tout à fait différent : Amélie. La plainte et la tristesse constituent un trait essentiel de sa personnalité. Elles l'identifient même comme un personnage antiévangélique aux yeux du Pasteur. Il oppose l'esprit de sa femme  qui, selon lui, ne pratique pas la bonne lecture du texte sacré: « Mais Amélie n'admet pas qu'il puisse y avoir quoi que ce soit de déraisonnable ou de sur-raisonnable dans l'enseignement de l'Evangile ».121(*) Le Pasteur voudra soulever chacun jusqu'à Dieu, surtout « la pauvre Amélie » qui est peu apte au bonheur tel qu'il le conçoit. C'est une femme des soucis, des récriminations, et son mari la caractérise par « les soucis de la vie matérielle, et j'allais dire la culture des soucis de la vie (car certainement Amélie les cultive). »122(*) Le Pasteur oppose Amélie à Gertrude, jeune fille qu'il veut initier à son propre bonheur ainsi qu'à celui des autres :

Ne suis-je pas plus près du Christ et ne l'y maintiens-je point elle-même, lorsque je lui enseigne et la laisse croire que le seul péché est ce qui attente au bonheur d'autrui, ou compromet notre propre bonheur ?123(*)

Il admire la bonté infinie de Gertrude, et il croit qu'elle peut, grâce au malheur qui l'a touchée dès sa naissance, atteindre ce bonheur tant souhaité par tous les personnages dont on parle. C'est pourquoi il tâche de l'élever vers Dieu, vers la vertu, sans lui montrer le malheur et l'injustice. On retrouve dans les paroles du Pasteur l'opposition d'une âme heureuse à celle de sa femme :

Et de même que l'âme heureuse, par l'irradiation de l'amour, propage le bonheur autour d'elle, tout se fait à l'entour d'Amélie sombre et morose. Amiel écrirait que son âme émet des rayons noirs.124(*)

Le Pasteur, ainsi qu'Alissa, croit qu'on ne peut pas connaître le vrai bonheur dans les plaisirs superficiels, et que la joie que l'amour nous fait sentir doit être due à Dieu. On revient à Alissa et à sa peur que son amour ne l'éloigne du ciel : « Je le sens bien, je le sens à ma tristesse, que le sacrifice n'est pas consommé dans mon coeur. Mon Dieu, donnez-moi de ne devoir qu'à Vous cette joie que lui seul me faisait connaître »125(*) Elle insiste de nouveau sur la croyance que si on laisse à l'amour qui vient d'un homme occuper toute l'âme et l'esprit, on peut s'éloigner du bonheur divin. Au moment où elle reconnait chez Jérôme le manque de vigueur et le doute, elle lui conseille : « Oh ! Si tu savais quel prix tu acquerras et quelle joie tu donnerais aux autres t'avançant dans la vertu, je m'assure que tu y travaillerais avec plus de soin. »126(*) Alissa, la source des contradictions du récit La porte étroite, ne cesse pas d'exiger de son âme les réponses aux questions qu'elle pose à Dieu. On a constaté que son désir était d'atteindre la sainteté, et que c'était la raison de son refus de l'amour humain. Mais en même temps on pouvait voir comment les doutes déchiraient son esprit, les incertitudes quant à la lumière céleste dont elle attendait qu'elle illumine son chemin. Même la vertu est mise en question dans son âme : « Quel besoin devant lui d'exagérer toujours ma vertu ? De quel prix peut être une vertu que mon coeur tout entier renie ? »127(*) Mais tout de suite, en devenant consciente de ses paroles blasphématoires, elle les regrette : « O trop humaine joie que mon coeur imprudent souhaitait... »128(*) Ces oppositions que la joie humaine attirante, séduisante et la perfection comme le but supérieur et exigeant forment dans son coeur, vont mener Alissa vers une fin tragique.

* 82 MASSON, op.cit., p. 344.

* 83 PE, op.cit., p. 21.

* 84 Ibid., p. 22.

* 85SP, op.cit., pp. 48-50.

* 86 Cette oeuvre d'André Gide a été publiée en 1897. Gide y développe le thème du rapport aux éléments naturels. L'oeuvre est remplie d'un enthousiasme extatique pour la vie, et représente une sorte d'évangile de l'éveil des sens. Les Nourritures rappellent parfois des textes bibliques, notamment le Cantique des Cantiques.

* 87 GIDE, André, Journal, Une anthologie (1889-1949), choix et présentation de Peter Schnyder avec la collaboration de Juliette Solvès, Paris, Gallimard, 2012, p. 166.

* 88 DAMBRE, Marc, La symphonie pastorale d'André Gide, Paris, Gallimard, 1991, p. 68.

* 89PE, op.cit., p. 85.

* 90 Ibid., p. 88.

* 91Ibid., p. 89.

* 92 SP, op.cit., p. 17.

* 93 Citation de Le Cid de Pierre Corneille, l'oeuvre qu'Alissa lisait avec passion. C'est Jérôme qui la lui a découverte. « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées la valeur n'attend point le nombre des années. »

* 94PE, op.cit., p. 100.

* 95Ibid.,p. 100.

* 96Ibid.,p. 107.

* 97SP, op.cit.,p. 34.

* 98 BREE, op.cit.,p. 192.

* 99Ibid.,p. 193.

* 100 Parabole de la porte étroite qui parle de l'importance de la foi. Voir L'amour et la Bible.

* 101PE, op.cit., p. 28.

* 102 BREE, op.cit., p. 200.

* 103Ibid.,p. 30.

* 104SP, op.cit.,p. 48.

* 105 DAMBRE, op.cit., p. 49.

* 106 MOUTOTE, Daniel, Le Journal de Gide et les problèmes du Moi (1889-1925), Genève, Slatkine Reprints, 1998, p. 464.

* 107SP, op.cit., p. 92.

* 108PE, op.cit., p. 126.

* 109Ibid.,p. 129.

* 110Ibid.,p. 162.

* 111Ibid.,p. 130.

* 112Ibid.,p. 131.

* 113Ibid.,p. 140.

* 114Ibid.,p.145.

* 115Ibid.,p. 151.

* 116Ibid.,p. 152.

* 117Ibid.,p. 165.

* 118 BREE, op.cit., p. 203.

* 119 Ici commence l'amour de Dieu. (lat.)

* 120 Ibid.,p. 203.

* 121SP, op.cit.,p. 22.

* 122 DAMBRE, op.cit., p. 116.

* 123 SP, op.cit., p. 100.

* 124 SP, op.cit., p. 100 ; Amiel est écrivain et philosophe suisse romand. Ses Fragments d'un journal intime Gide évoque dans son propre Journal, mais ici ce n'est pas exactement la citation d'Amiel. C'est plutôt à la manière de. (C. Martin, op.cit., p. 103)

* 125PE, op.cit., p. 169.

* 126Ibid.,p. 169.

* 127Ibid.,p. 174.

* 128Ibid.,p. 176.

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