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L'amour humain et l'amour divin dans "la porte étroite" et "la symphonie pastorale" d'André Gide

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par Aleksandra Cvorovic
Université François Rabelais - Master 2 en Lettres Modernes 2015
  

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2.3. L'amour et la mort

La pensée de la mort est récurrente dans l'oeuvre d'André Gide, surtout dans son Journal. Elle devenait même obsédante aux époques où Gide traversait les crises pénibles, sur le plan personnel comme sur le plan spirituel. Pourtant, même si cette idée le poursuivait, elle ne l'accablait jamais. Le sentiment que sa propre mort pourrait être imminente détermine une réaction d'une manière positive, comme si la mort à venir donnait seule à la vie tout son prix et toute sa saveur.

La mort met ses personnages dans une situation assez trouble, qui les menace continuellement, et contre laquelle tous leurs efforts demeurent vains. Elle est partout et surgit à n'importe quel moment. En ce qui concerne le lien entre l'amour divin et la mort, il est évident que c'est le sujet très important dans ces deux récits, puisque c'est le thème auquel on revient sans cesse et par lequel l'histoire de La porte étroite et La symphonie pastorale s'achève. Ce thème est traité d'une manière différente dans ces oeuvres, mais ce qui leur est commun est la vision de la mort comme une unification, un retour au commencement, un retour à soi. Alissa et Gertrude meurent tragiquement. On peut dire que la première se suicide par la vision d'une sainteté obligatoire, et la deuxième est tuée par la vérité insupportable du monde qui était longtemps cachée d'elle. En cherchant sa place dans le monde sur terre, et en essayant de rester intactes par l'erreur et le péché, elles s'orientent vers le Christ dont les paroles leur promettent le bonheur éternel. Mais le suicide, n'est-il pas le plus grand péché aux yeux de Dieu ? Nous analyserons les passages de deux récits où la pensée sur la mort est présente et concerne la vision de la vie bienheureuse, la vision qui va les conduire à la détresse et à la fin infortune.

Dans La porte étroite on témoigne d'un amour éternel, qui dépasse les frontières de l'humanité, et qui cherche sa réalisation dans une autre dimension, lointaine et spirituelle, où tout ce qui vit sont les sentiments, et pas les raisonnements. Cette donnée a été révélée à Alissa par un rêve, où Jérôme était mort. Ainsi, ils étaient séparés, et elle s'était réveillée en essayant de trouver comment le rejoindre. Elle restait sous l'impression de ce rêve, car il lui semblait qu'ils étaient séparés encore, et le restaient longtemps. Toute la vie il faudrait faire un grand effort pour les rejoindre. Ce rêve est une sorte de prédiction d'une histoire d'amour de deux êtres séparés pendant la vie, mais ce qui les sépare en vérité n'est pas la mort de l'un d'eux, mais une vision trompeuse de l'amour céleste qui unit ceux qui s'aiment après la mort.

Alissa croyait que ce rêve cachait un message pour elle, en lui montrant la direction où elle devrait pousser ses sentiments. Cette idée de la mort unificatrice a déterminé peut-être tout ce qu'elle entreprenait pour rester loin de celui qu'elle aimait afin de les préserver tous deux pour le vrai bonheur qui les attendait. Elle dit à Jérôme : « Tu crois que la mort peut séparer ? (...) Je pense qu'elle peut rapprocher, au contraire... Oui, rapprocher ce qui a été séparé pendant la vie. »129(*) Cette vision de la vie après la vie terrestre maintient en elle la conviction qu'il faut s'abstenir de tous les plaisirs humains qui détournent l'âme des vrais trésors que Dieu sauve pour les hommes, ou pour ceux qui sont prêts d'imposer à la chair et à l'ambition des restrictions afin de vivre la vraie joie après.

Dans le journal d'Alissa on lit des parties touchantes sur la peine que cette contrainte a fait de son âme. Dans sa version de dernier rencontre avec Jérôme, elle reconnaît que ses deux « hommes » l'abandonnent - Jérôme incapable de lire le sentiment derrière son incapacité de s'exprimer, et Dieu comme celui qui rompt leur couple. L'essai de parler directement à Dieu reste sans réponse, et elle retourne à la forme écrite pour se rassurer. Soudainement, elle réalise qu'il n'y a pas de lecteur - ses dernières paroles sont qu'elle aimerait bien mourir vite, avant de comprendre encore une fois qu'elle est seule. Pour la première fois, elle écrit non pas en utilisant la deuxième, mais la première personne. Il n'y a personne : ni le divin, ni l'amoureux perdu, même pas le miroir, car il n'y a rien à refléter. Dans cette pensée, Maja Vukusic Zorica voit la version féminine de la mort.

On découvre ainsi Alissa humaine, sensible, incertaine et douteuse. Ce journal était à la disposition de Jérôme après que Juliette l'avait informé de la mort d'Alissa. Lors de sa dernière visite, Jérôme a refusé de prendre la petite croix d'améthyste qu'elle lui offrait. Elle rêvait que cette croix appartiendrait un jour à la fille de Jérôme, la fille qu'il aurait avec une autre femme qui le rendrait heureux, pas avec elle. Avant de quitter ce monde, Alissa demandait à Juliette de lui mettre au cou cette croix d'améthyste, qui jouait un rôle étrange dans sa relation avec Jérôme. La mort d'Alissa n'est pas beaucoup élaborée dans le récit, et à cause de cela, elle est mystérieuse est étrange. S'il n'y avait pas de fortes croyances religieuses, on pourrait même croire qu'Alissa, de désespoir, s'est suicidée :

J'ai bien écrit un testament, mais j'ignore la plupart des formalités nécessaires, et hier je n'ai pu causer suffisamment avec le notaire ; craignant qu'il ne soupçonnait la décision que j'ai prise...130(*)

Ce qui est sûr est qu'elle savait qu'elle mourrait bientôt. Ses efforts d'atteindre l'idéal de sainteté l'ont épuisée et lui prenaient le dernier souffle. Dans les dernières pages de son journal, on trouve : « Mon Dieu, conduisez-moi sur ce rocher que je ne puis atteindre, je sais bien qu'il a nom : bonheur. »131(*) La mort prenait la signification du mot bonheur, car c'est elle qui le promet. Alissa se sent prête à mourir et à enfin être heureuse :

Dois-je attendre jusqu'à la mort ? C'est ici que ma foi chancelle. Seigneur ! Je crie à vous de toutes mes forces. Je suis dans la nuit ; j'attends l'aube. Je crie à Vous jusqu'à mourir. Venez désaltérer mon coeur. De ce bonheur j'ai soif aussitôt... Ou dois-je me persuader de l'avoir ? Et comme l'impatient oiseau qui crie par devant l'aurore, appelant plus qu'annonçant le jour, dois-je n'attendre pas le pâlissement de la nuit pour chanter ?132(*)

Elle a lutté toute sa vie contre les imperfections de son âme, profondément touchée par l'amour indicible pour Jérôme, contre le doute et la méfiance qui tourmentaient parfois son esprit. Son désir de monter sur ce rocher près du ciel a vaincu sa nature humaine à la fin, et elle s'est sentie finalement libre et heureuse : « Heureux dès à présent, disait Votre sainte parole, heureux dès à présent ceux qui meurent dans le Seigneur. »133(*) L'heure qu'elle attendait est arrivée, et elle est partie. Mais elle a laissé Jérôme, ainsi que nous, les lecteurs, à se demander si elle est devenue joyeuse et si elle a enfin connu le bonheur divin.

Dix ans après sa mort, Jérôme a revu Juliette. Dans leur conversation on apprend qu'il ne s'est jamais marié et qu'il ne pouvait le faire. Même si la seule femme qu'il aimait dans sa vie est morte, son amour pour elle ne l'est pas :

(Juliette) : Alors, tu crois qu'on peut garder si longtemps dans son coeur un amour sans espoir ? - Oui, Juliette. - Et que la vie peut souffler dessus chaque jour sans l'éteindre ?134(*)

Jérôme prouve qu'aimer quelqu'un signifie lui donner la vie éternelle. Les amoureux sont souvent affamés de présence objective, palpable. Mais l'absence, pour cause de maladie, de séparation ou de mort, est ce qui révèle l'amour authentique. Jérôme a compris à la fin qu'il était inutile de vouloir palper, toucher l'être aimé. Alissa morte vivra avec lui dans le mystère dont l'homme ne se laisserait pas comme ce sera le cas avec le monde que le mystère aurait déserté.135(*) Le propos d'éternité caché dans l'amour n'est pas un leurre. Ainsi, la mort, est-elle une épreuve qui révèle si l'amant recherchait vraiment l'amante, ou s'il n'est jamais resté qu'aux frontières du royaume de l'amour. On conclut que l'amour de Jérôme est véritablement fort et imperceptible à toutes les épreuves, et la dernière d'elles, la plus difficile - la mort, le détermine comme éternel.

L'idée de rapprochement en mort de ceux qui étaient séparés pendant la vie est aussi présente dans La symphonie pastorale. Il s'agit de Gertrude et Jacques, qui étaient séparés par le Pasteur qui gardait jalousement la jeune fille pour lui-même, en la protégeant de tous ceux qui pouvaient abuser sa fragilité et sa pureté. Il pensait qu'il contrôlait tout en justifiant ses actes par la parole divine qui lui est mise dans la bouche. Mais à la fin, quand Gertrude récupère la vue, les mensonges du Pasteur sont découverts, ainsi que la vraie nature de son esprit et de ses intentions. La notion de péché est révélée à Gertrude, et elle comprend tout de suite qu'elle péchait depuis longtemps en laissant l'épouse du Pasteur souffrir. Péripétie intérieure, la découverte de l'amour aggravait la menace du tragique, puisque la lucidité engendrait une tromperie délibérée. Cette lucidité de Gertrude entraîne sa mort volontaire.136(*)

Gertrude décide de se suicider car elle ne peut pas saisir le nouveau caractère du monde qu'elle considérait jusqu'alors l'endroit parfait, d'une beauté splendide dont chante tout l'univers. La mort représente pour elle la libération du péché, la purification du mal, mais aussi le chemin vers le bonheur qui lui échappait sur terre. Lors de la dernière conversation avec elle, le Pasteur découvre que son fils s'est converti au catholicisme et a décidé d'entrer dans les ordres. Alors, c'était trop tard pour eux deux d'être heureux pendant la vie. Après une nuit de délire et d'accablement, Gertrude est morte. Le Pasteur est enfin conscient que ceux qu'il a séparés afin de satisfaire les besoins de sa propre âme, lui fuient, là où il ne pourra jamais plus les atteindre : « Ainsi me quittaient à la fois ces deux êtres ; il semblait que, séparés par moi durant la vie, ils eussent projeté de me fuir et tous deux de s'unir en Dieu. »137(*) Unis en Dieu, ils pourront jouir leur amour éternellement, et ce sera la récompense pour les peines qu'ils éprouvaient à cause de leur désunion durant la vie parmi les hommes.

Pour Alissa, Jérôme, Gertrude, Jacques et le Pasteur, la mort a la signification de Dieu. Pour eux ce sont des synonymes. La mort ne désigne pas la fin de la vie, mais le commencement de la vraie vie où tout ce qui nous n'était pas donné sur terre sera le nôtre. L'espoir de ces personnages est fondé sur la vérité chrétienne que, par la foi dans le Christ, l'homme s'ouvre à la vision perpétuelle de Dieu dans lequel toutes les choses seront accomplies. La vie qui les attend après la mort, n'est que la vie pour laquelle l'homme se prépare durant son existence charnelle. C'est la croyance qui nourrit en eux l'espérance que l'amour qui leur était interdit d'une certaine manière, sera le leur éternellement dans le Royaume de Dieu.

Pour conclure cette partie, nous pouvons dire qu'à partir des paroles de ces personnages le vrai amour n'exige pas d'être réalisé. Il exige seulement d'être, d'exister. La question qu'on peut poser est de savoir si la réalisation de l'amour humain l'anéantit en même temps. Si la joie se trouve dans l'acheminement vers le bonheur, dans l'espoir et l'attente, est-ce qu'on peut sentir ce bonheur une fois que le but est atteint ? Est-ce qu'on peut décaler la réalisation de ses désirs afin de prolonger et préserver l'état de joie que nous donne l'espoir ? C'est peut-être cela qu'Alissa a entrepris durant toute sa vie. Selon les mots du Pasteur, les plus heureux sont ceux qui souffrent selon leur volonté. Les plus douces douleurs sont ceux qu'on impose à soi-même, mais aussi les plus fortes et les plus difficiles. Cette sorte de douleurs n'est destinée qu'aux âmes les plus persistantes et les plus fortes. Ce sont des âmes qui cherchent à se connaître et à se réaliser. A se découvrir et se développer. C'est un paradoxe, une illumination sombre. On peut se demander pourquoi ces personnages doivent souffrir pour atteindre la lumière ? Gide a remercié Saint-Exupéry d'éclairer cette vérité paradoxale « que le bonheur de l'homme n'est pas dans la liberté mais dans l'acceptation d'un devoir ».138(*) On peut dire que cette citation résume toute la philosophie de ces personnages gidiens.

* 129Ibid.,p. 47.

* 130Ibid.,p. 175.

* 131Ibid.,p. 177.

* 132 Ibid., p. 177.

* 133 Ibid., p. 177.

* 134 Ibid., p. 182.

* 135 MOELLER, Charles, Littérature du XX siècle et christianisme, I Silence de Dieu, Tournai, Casterman, 1967, p. 172.

* 136 DAMBRE, op.cit., p. 69.

* 137 SP, op.cit., p. 130.

* 138 MARTIN, op.cit., p. 93.

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