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L'amour humain et l'amour divin dans "la porte étroite" et "la symphonie pastorale" d'André Gide

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par Aleksandra Cvorovic
Université François Rabelais - Master 2 en Lettres Modernes 2015
  

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Chapitre III

L'amour aveugle

On dit souvent qu'en amour ce n'est pas la raison qui gouverne et que l'amour empêche de voir les défauts de l'être aimé. En ce sens, l'amour est aveugle et souvent ne nous permet pas de voir clairement la réalité. Ce proverbe - l'amour est aveugle139(*)joue sur le sens propre et figuré de la cécité. Il peut sous-entendre que l'important dans l'amour, c'est d'aimer. La thématique de la cécité est très importante dans l'analyse des personnages de ces deux récits car elle se manifeste sur plusieurs niveaux. Elle est essentielle dans La symphonie pastorale, évidemment dans le cas de jeune Gertrude qui est née aveugle et dont l'éducation et le développement de l'âme dépendent de son infirmité. Le Pasteur profite de son don de Dieu pour créer pour elle un monde idéal, sans se rendre compte qu'il développera ainsi une double cécité de jeune fille, en ne pas lui permettant de connaître l'image réelle de ce qui l'entoure. Le Pasteur est aveugle aussi parce qu'il ne sait pas toujours reconnaître la nature de ses propres sentiments et il ignore le mal que sa relation avec Gertrude fait à sa femme. Dans La porte étroite Jérôme est aveuglé par son amour pour Alissa. On a déjà vu comment il a soumis tout ce qu'il faisait au désir de la rendre heureuse et de la sauver de sa détresse. Et Alissa elle-même est aveuglée par les lois qu'elle impose à son esprit et qui l'empêchent d'être heureuse. Amélie, l'épouse du Pasteur est aveuglée par le côté pratique de la vie, par les lois sociales et religieuses, et à cause de cela elle n'est pas capable d'atteindre ce qui est, selon le Pasteur, le vrai bonheur. On peut dire que la cécité est la caractéristique principale de tous ces personnages, car elle détermine la voie de leur vie vu qu'elle provient de leurs propres peurs, désirs et rêves.

Outre la cécité dans l'amour, on rencontre une vraie cécité des yeux de chair chez Gertrude :

Elle ne connaît pas sa musique intérieure et la vision du péché n'a pas terni dans sa pureté enfantine. C'est la fille d'instinct, celle qui s'abandonne aux élans de son coeur, celle qui voit le monde non tel qu'il est aujourd'hui, mais tel qu'il était au premier jour de la création, dans sa beauté édénique.140(*)

Nous allons d'abord porter notre attention sur l'analyse de son infirmité pour éclairer la nature de l'obscurité dans laquelle elle habite ainsi que les autres personnages.

Dans La symphonie pastorale, à la première page du journal du Pasteur on lit : « J'ai projeté d'écrire ici tout ce qui concerne la formation et le développement de cette âme pieuse, qu'il me semble que je n'ai fait sortir de la nuit que pour l'adoration et l'amour. »141(*) Avant l'éducation proprement religieuse de Gertrude, il est évidemment question de l'effort premier du Pasteur pour faire remonter la jeune fille des ténèbres jusqu'au seuil humain de l'intelligence.142(*) Une fois lavée, décemment habillée et même humanisée par le don d'un prénom, Gertrude demeure doublement emmurée par sa cécité et son néant intérieur. Elle était toujours dans la seule compagnie de sa vieille tante sourde qui ne lui a jamais adressé la parole. Son visage est obtus, absolument inexpressif et il ne manifeste que des marques d'hostilité. L'événement décisif pour elle est la visite du Dr Martins, vieil ami du Pasteur, qui vient lui enseigner les principes d'une pédagogie essentiellement fondée sur l'exemple de Laura Bridgman (un cas analogue à celui de Gertrude). Le Pasteur commence à suivre les conseils de son ami et peu de temps après il va noter une date très importante qui décidera le commencement du progrès dans l'éducation de la jeune fille : « Le 5 mars. J'ai noté cette date comme celle d'une naissance. C'était moins un sourire qu'une transfiguration. Tout à coup ses traits s'animèrent... »143(*) C'était le moment où le Pasteur a senti que ses efforts avaient finalement commencé à donner des résultats et il en sentait une sincère reconnaissance à Dieu. L'éducation de Gertrude est un « tâche que lui a confiée le Seigneur ». Mais des glissements progressifs laissent percer une vérité différente : l'oscillation entre cette investiture spirituelle et la réalité d'un investissement personnel.144(*)

L'éducation que le Pasteur veut donner à la jeune fille est une initiation à l'harmonie profonde d'un univers fondé sur l'amour. Ainsi, quant à l'enseignement des couleurs, le Pasteur se sert avec bonheur des correspondances baudelairiennes et de l'audition colorée selon Rimbaud.145(*) Tous les rapports, pas seulement entre les hommes mais aussi dans la nature, sont fondés sur les correspondances, l'équilibre et l'harmonie qui sont à la base du vrai amour. Pour construire un tel monde dans l'esprit de Gertrude, le Pasteur lui enseigne les représentations du monde visuel en les liant aux sonorités. Il l'amène au concert à Neuchâtel, et lui apprend à distinguer le son de chaque instrument dans l'orchestre en le rapprochant d'une couleur. L'imaginaire harmonieux d'un monde idéal existe plus fortement en Gertrude que la réalité. Face à elle-même, elle ne peut voir un reflet vrai et à la fois rêvé du monde. Comme l'explique Marc Dambre, son incapacité fatale, développe toutes les harmonies du dilemme cécité-vue : jour/nuit, blanc/noir, beauté/mensonge, nature/loi, désir/chasteté, innocence/péché, vie/mort.

Le plus difficile pour le Pasteur était de décrire le blanc. Il le fait par un parallèle entre la lumière et l'obscurité : « Le blanc est la limite aigüe où tous les tons se confondent, comme le noir en est la limite sombre. »146(*) Le Pasteur se rend compte que le monde visuel est le monde des illusions et des apparences trompeuses, et qu'il diffère beaucoup de monde des sons, et il dit à propos de ce concert à Neuchâtel où on jouait La symphonie pastorale de Beethoven : « Ces harmonies ineffables peignaient, non point le monde tel qu'il était, mais bien tel qu'il aurait pu être, qu'il pourrait être sans le mal et sans le péché... »147(*) C'était le moment où le Pasteur a décidé d'essayer de réaliser ce monde pour Gertrude, ce monde différent, imaginaire, utopique, et sa cécité et le vide dans son âme le lui permettaient :

Je veux dire simplement que l'âme de l'homme imagine plus facilement et plus volontiers la beauté, l'aisance et l'harmonie que le désordre et le péché qui partout ternissent, avilissent, tachent et déchirent ce monde et sur quoi nous renseignent et tout à la fois nous aident à contribuer nos cinq sens.148(*)

Selon le Pasteur la réalité n'est jamais pure. Il est toujours recouvert d'une pellicule d'imaginaire ou divisé par les filets plus mesquins de mépris ou des dissimulations.149(*) Il considère la cécité de Gertrude comme un don de Dieu qui lui ouvrira les yeux de l'âme sur la beauté du monde pur et parfait. Il faut fermer les yeux de chair pour ouvrir les yeux de l'âme, pour atteindre le vrai bonheur et le vrai amour. En ce sens, Gertrude est dotée d'une disposition naturelle à ce qui échappe au plus grand nombre des hommes : un univers qui n'est visible qu'au coeur, univers tissé de l'amour et de la beauté, libre du besoin et de l'ambition humaine. Il croit que le plus désolant de nos sens et le plus décevant, le plus trompeur et même celui qui nous isole le plus et nous confine dans notre solitude est le sens de la vue. La vue n'établit qu'un faux contact, l'illusion ou l'espérance, trop souvent déçue, d'un réel attouchement. C'est le sens le plus superficiel, qui ne concentre mais dissipe notre attention au monde extérieur.150(*) « Ceux qui ont des yeux ne connaissent pas leur bonheur».151(*) C'est-à-dire qu'ils sont empêchés d'avoir conscience de leur bonheur naturel. C'est exactement cela que le Pasteur veut enseigner à Gertrude :

Je te l'ai dit Gertrude : ceux qui ont des yeux sont ceux qui ne savent pas regarder. Et du fond de mon coeur j'entendais s'élever cette prière : « Je te rends grâces, ô Dieu, de révéler aux humbles ce que tu caches aux intelligents ! »152(*)

Dans le première partie de La symphonie pastorale le Pasteur ne sait pas remarquer que son fils Jacques est amoureux de Gertrude, et Amélie attribue sa cécité au manque de l'intuition qui est propre aux femmes : « C'est un genre des choses que les hommes ne savent pas remarquer. »153(*) On a déjà évoqué dans le chapitre consacré à l'amour humain ce stéréotype de la supériorité des femmes sur les hommes. Amélie s'avère capable de causticité, et lance des avertissements pour dessiller les yeux de son mari. Elle met ainsi à jour l'inversion ironique fondatrice - cécité des voyants/vision des aveugles : « Que veux-tu, mon ami, m'a-t-elle répondu l'autre jour, il ne m'a pas été donné d'être aveugle. »154(*) Mais ce qu'Amélie regrette plus c'est que le Pasteur ne connaît pas ses propres sentiments. Avec un ton énigmatique et sentencieux, elle lui dit tristement : « Je songeais seulement que tantôt tu souhaitais qu'on t'avertisse de ce que tu ne remarquais pas. »155(*) Elle a évidemment compris la nature de ses sentiments pour la jeune fille tandis qu'il ne l'a pas encore comprise, et à cause de cela elle éprouve de la compassion pour lui.

L'antithèse entre la sincérité du Pasteur et l'hypocrisie d'autrui paraît idéale pour convaincre. Le Pasteur critique les âmes chrétiennes qui n'osent pas « parler franc ». Quant à lui, il a « trop de souci pour taire le fâcheux accueil » d'Amélie, ou il est « naturel trop franc » pour comprendre les critiques voilées contre sa relation avec Gertrude, ce que le lecteur commence à bien comprendre. Ainsi, le Pasteur revient à l'incapacité de son épouse à être joyeuse. La cécité d'Amélie consiste, selon lui, à cette attitude :

Je songe à ma pauvre Amélie. Je l'y invite sans cesse, l'y pousse et voudrais l'y contraindre. Oui, je voudrais soulever chacun jusqu'à Dieu. Mais elle se dérobe sans cesse, se referme comme certaines fleurs qui n'épanouit aucun soleil. Tout ce qu'elle voit l'inquiète et l'afflige.156(*)

Le Pasteur ne critique nullement sa conduite avant cette conversation avec Amélie. A partir de ce moment, ses yeux avaient en vérité commencé à se dessiller. Dans l'étude de Dambre on trouve cette explication :

S'il s'est montré jusque-là pur et naïf de coeur, c'est donc en s'abstenant délibérément de se percer à jour, par souci de restituer scrupuleusement la disposition d'esprit qui avait été la sienne ; puis, dès lors qu'il a rappelé le jour où l'ambiguïté a affleuré à la conscience, de façon à peine perceptible encore, il peut se permettre de mettre en relief, progressivement, le trouble qu'il a ressenti devant (...) telle réflexion d'Amélie, ajoutant chaque fois : « C'est ce qui ne devait s'éclairer pour moi qu'un peu plus tard » (p.66), « Les phrases d'Amélie, qui me paraissaient alors mystérieuses, s'éclairèrent pour moi ensuite » (p. 76)157(*)

Ce n'est que vers la fin tragique que le Pasteur commence à réaliser la vraie nature de sa relation avec Gertrude et son effet sur Amélie. Même si on comprend dès le début parfaitement ses sentiments pour la jeune aveugle, il semble que le Pasteur échappe à la compréhension qu'ils dépassent le rapport habituel d'un tuteur et de sa pupille. De cette manière, il est la victime de lui-même, d'une dérive religieuse ou d'un entraînement passionnel.158(*)

On rencontre la cécité dans La porte étroite chez Jérôme, qui ne comprend pas que Juliette, soeur d'Alissa, l'aime. Juliette passe beaucoup de temps avec lui, en écoutant l'histoire de leur amour et en lui donnant les conseils pour conquérir son coeur délicat. Il est très clair pour les lecteurs que Juliette éprouve des sentiments romantiques pour lui, mais Jérôme est tellement aveugle du fait de son amour pour Alissa qu'il ne voit en Juliette que quelqu'un à qui il peut dire tout ce qu'il ne peut pas dire à Alissa. Alissa elle-même a compris les émotions de sa soeur, et elle décide d'offrir son sacrifice pour qu'elle soit heureuse. Abel, ami de Jérôme qui est amoureux de Juliette, lui ouvre les yeux finalement : « Il faut être aveugle pour ne pas voir qu'elle t'aime. »159(*) Le sentiment de l'amour de Jérôme l'enrichit mais à la fois il lui nuit. Il l'empêche de voir la réalité et de reconnaître son rôle dans la vie des autres. C'est aussi un trait d'égoïsme dont nous avons déjà parlé, mais c'est un égoïsme involontaire, imposé par les lois du coeur. La vraie beauté et la vraie valeur de la personnalité de Juliette reste invisible pour Jérôme et sa bien-aimée car ils sont préoccupés des problèmes de leurs propres émotions, et ils ne voient qu'eux-mêmes dans l'univers qu'ils croient créé pour les élever vers Dieu et le paradis. C'est Abel de nouveau qui le leur reproche : « Alissa et toi, vous êtes stupéfiants d'égoïsme. Vous voilà tout-confits dans votre amour, et vous n'avez pas un regard pour l'éclosion admirable de cette intelligence, de cette âme! »160(*)

Le destin des personnages moins présents dans ce récit nous révèle dans quelle mesure les personnages principaux sont ensorcelés par l'éblouissement de l'amour, et combien ils sont incapables de percevoir l'influence de leurs actes sur les autres. Il s'agit toujours d'une sorte de la cécité. Le Pasteur veut aveugler la jeune Gertrude déjà aveugle, pour lui ouvrir les yeux sur le monde spirituel. Alissa et Jérôme sont aveuglés l'un par l'autre, tant qu'ils ne peuvent pas saisir les vibrations du monde extérieur. Il s'agit toujours de restreindre son monde à un être aimé ou à un idéal de son âme. C'est une des possibles définitions qu'on peut donner à l'amour éprouvé par ces personnages. « La réduction de l'univers à un seul être, la dilatation d'un seul être jusqu'à Dieu, voilà l'amour ».161(*)

3.1. La cécité bienheureuse

Nous avons déjà parlé de l'état de cécité dans lequel nous placent le sentiment de l'amour et le besoin de notre âme d'idéaliser et de pousser vers la perfection l'être aimé. En cherchant les termes idéaux pour définir l'amour, on peut dire que c'est une sorte de cécité bienheureuse qu'on impose à nous-mêmes et qui nous donne le sens de l'existence. Pour pouvoir être apte à reconnaître, nourrir et garder le vrai amour, il faut ouvrir les yeux sur la vraie beauté du monde. Mais ce n'est pas facile devant le spectacle de tant de laideurs et de misères qu'il nous présente. Il faut se créer un autre monde, personnel, parfait, libre, pour empêcher le monde extérieur de polluer notre esprit qui est naturellement prédestiné au bien. Nous avons vu comment, selon le Pasteur, le sens de la vue détourne l'homme de ce qui est vraiment essentiel, des valeurs qui doivent le guider, qualifier sa personnalité et indiquer le vrai chemin sur lequel il faut marcher. Nous nous demandons si cette sorte de rêve dans lequel on peut garder l'âme que caractérisent la bienveillance et la mansuétude, peut être une autre, même plus dangereuse sorte de cécité de celle que donnent les yeux de chair, et si elle peut éloigner l'homme de la réalité et masquer le vrai visage de monde et de la vie. La question que nous nous posons est la suivante : est-ce que le bonheur fondé sur l'ignorance est un vrai bonheur ?

Le personnage qui, si on ose de le dire, a eu de la chance est notamment Gertrude qui est naturellement disponible aux sentiments plus profonds, plus spirituels, non point touchés par les illusions proposées par la vue. Le monde que le Pasteur veut lui constituer est à l'abri du péché et de la souffrance. Bonne conscience et pharisaïsme lui auront permis de réaliser le projet, inavoué, d'évoquer un sentiment orienté vers Dieu qui est « l'amour »162(*). Il refuse de lui donner les passages de la Bible où elle peut lire sur la question du péché et il tâche de ne pas développer le doute et la dureté dans son coeur, les états tellement propres aux humains et qui empêchent l'état de joie :

Le péché, c'est ce qui obscurcit l'âme, c'est ce qui s'oppose à sa joie. Le parfait bonheur de Gertrude, qui rayonne de tout son être, vient de ce qu'elle ne connaît point le péché. Il n'y a en elle que de la clarté, de l'amour.163(*)

Le Pasteur veut préserver ce bonheur de Gertrude, et ainsi il veut se persuader que le vrai bonheur est possible, même s'il n'est pas destiné à tous les hommes. Il crée ce monde pour que Gertrude puisse y jouir, mais pas seule. C'est une joie qu'il veut créer pour lui-même aussi, la joie qui lui échappait pendant toute sa vie devant les devoirs habituels et triviaux qui lui a imposé la vie familiale ordinaire.

Le moment où cette idylle commence de se bouleverser est le moment où il apprend que la jeune fille est opérable. Selon Claude Martin, en Pasteur s'opérait une confusion des deux amours, d'Eros et d'Agapè164(*). Lui, qui a envié la cécité bienheureuse de son élève remarque maintenant : « Parfois il me paraît que je m'enfonce dans les ténèbres et que la vue qu'on va lui rendre m'est enlevée... »165(*) Le Pasteur ne veut pas troubler le bonheur qu'il a créé pour la jeune fille, et il ne veut pas lui dire la nouvelle avant qu'il en soit sûr : « Que servirait d'éveiller en Gertrude un espoir qu'on risque de devoir éteindre aussitôt ? Au surplus, n'est-elle pas heureuse ainsi ? »166(*) Il est gêné à l'idée d'être vu par Gertrude et il commence à redouter son regard. Il prend évidemment conscience de l'importance que va soudain avoir son aspect physique, mais une autre chose d'inavoué entre dans son sentiment : il craint que le regard de Gertrude ne perce brutalement à jour et n'objective sa trouble vérité.167(*) C'est justement cela qui est arrivé quand la jeune fille a récupéré sa vue. Les images et les représentations qu'elle a créées du monde beau et pur se sont confondues avec tout ce que le Pasteur cachait d'elle, et qui est maintenant devant ses yeux. En cherchant de savoir ce qu'elle ignorait jusqu'à ce moment, Gertrude se jette du roc au bord de la rivière. Lors de la dernière rencontre avec le Pasteur, elle lui a dit que c'était le souci sur les visages humains qu'elle n'imaginait pas auparavant et qui lui était étrange. Elle a finalement compris que son bonheur était fondé sur l'ignorance. La première chose qu'elle a vue était leur péché, leur faute. Ce qui l'attristait est qu'elle savait qu'elle occupait la place dans le coeur du Pasteur, la place qui appartenait à une autre, et que pourtant, elle laissait le Pasteur l'aimer. Quand elle a appris l'existence du péché parmi les hommes, et qu'elle faisait partie de ce monde marqué par le mal, elle ne pouvait plus supporter la présence du Pasteur qui ne lui enseignait que des mensonges. Même s'il savait que son fils aimait Gertrude, il a empêché leur amour. La faute du Pasteur consiste à travestir son immoralisme en soumission à une certaine morale. C'est la lâcheté de ne pas assumer en pleine lumière son instinct. Il s'est persuadé qu'il obéissait à un commandement divin qu'en réalité il inventait et précisait pour les besoins de sa cause.168(*) On peut dire que le titre de La symphonie pastorale ne s'explique pas seulement par l'image du monde « tel qu'il pourrait être sans le mal et sans le péché ». C'est aussi et surtout « la symphonie du Pasteur », comme le dit Claude Martin, « la musique suave et enveloppante qu'il compose et joue pour séduire Gertrude et s'enivrer lui-même ».169(*)

Alors, ce récit raconte conjointement l'émancipation illusoire d'une belle adolescente handicapée et le parcours trompeur d'un pédagogue amoureux, comme le craint à l'approche du dénouement le narrateur170(*) :

Et pourtant, si tant est qu'elle a voulu cesser de vivre, est-ce précisément pour avoir su ? Su quoi ? Mon amie, qu'avez - vous donc appris d'horrible ? Que vous avais-je donc caché de mortel, que soudain vous aurez pu voir ?171(*)

Apprendre et cacher, savoir et voir : tout se joue dans l'interaction entre l'amour et l'initiation au monde. Le Pasteur, lui, affronte à la fin le néant de sa vie.172(*) Ainsi l'illusion qu'il tâchait de réaliser pour Gertrude et pour lui-même a échoué. Son intention de former la jeune fille selon les lois de l'amour et de pureté divine était fondée sur son propre besoin d'aimer et d'être aimé. Cette cécité qu'il croyait bienheureuse a amené Gertrude à se suicider une fois confrontée à la vérité insupportable révélée par la vue retrouvée. Le verset fatal de Saint Paul révélé par Jacques et caché par le Pasteur s'accompagne du rappel de la parole du Christ notée par le Pasteur : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché. »173(*) Gertrude ne voit le jour que pour choisir la nuit définitive de la mort, qui renvoie le Pasteur à son aveuglement profond, à la nuit peut-être définitive d'une mort dans la vie. Son journal s'arrête sur le mot « désert ».174(*) Il prend la main de Gertrude, qui bientôt le reprend pour lui caresser le front. Elle la dégage une seconde fois quand le Pasteur couvre cette main de baisers et de larmes, et elle ferme par deux fois les yeux comme si elle mimait le retour à la cécité première par la mort.

Gertrude a découvert que l'amour né dans cet univers imaginaire fondé sur la tromperie du Pasteur était le mensonge aussi, car c'était Jacques, et non le Pasteur, dont l'image était dans son coeur. Mais, c'est la vue qui lui a fait apprendre la vérité, la vue que le Pasteur a défini comme le sens le plus désolant de tous les sens humains. Nous pouvons dire qu'il semble que cette cécité bienheureuse dans laquelle il croyait que le vrai bonheur et le vrai amour se trouvaient, est impossible, et qu'elle rend plus difficile la vie terrestre parmi les hommes.

D'une manière similaire mais moins hypocrite, Alissa est aveuglée par une idée de l'amour suprême qui doit remporter la victoire sur l'amour humain, fragile, incertain et éphémère. Ayant décidé de renoncer à l'être aimé, ce héros atteint alors un au-delà du désir et de l'amour, se sentant, dans cet extrême, extrait de la facticité propre à toute relation humaine. Dans les Entretiens Gide-Amrouche on trouve un passage qui nous explique ce renoncement :

Il faut ajouter à cela que si le renoncement est traversé par une dimension religieuse, il est, à l'inverse d'un refoulement dicté par le dogme ou d'une simple sublimation esthétique, une assomption paradoxale et brûlante du désir : un désir tout entier au secret, d'autant plus présent qu'on le dissimule.175(*)

Ce sont les lois de Dieu et de la religion, et les souvenirs douloureux du péché de sa mère, qui édifient en elle le mur presque indestructible contre le côté charnel et sensuel de l'amour. Aveuglée par l'idéal de l'amour divin, accessible seulement dans le ciel, Alissa ne voit pas, ou refuse de voir pour en jouir toutes les beautés et les charmes de la vie sur terre, la vie palpable et accessible aux sens humains, la vie pleine et libre au moment présent.

Nous avons vu comment Gertrude était heureuse dans ce rêve du monde sans péché et sans mal, avant qu'elle n'ait vu le vrai visage de la réalité grâce à la vue récupérée. Mais Alissa n'est pas heureuse dans son rêve de l'amour parfait et absolu. En lisant son journal à la fin du récit, on comprend qu'elle cachait ses vrais sentiments et ses vrais peurs et doutes de Jérôme et de tous les autres, même d'elle-même. La cécité d'Alissa se reflète dans son héroïsme envers les besoins et les désirs propres à la nature humaine. D'après Jean Jacques Thierry, il y a quelque chose d'excessif dans sa rigueur. Même Gide n'y trouvait pas d'autre mobile qu'une piété sans concession pour les faiblesses du coeur. Une note dans le Journal sans dates nous renseigne à cet égard :

Héroïsme gratuit, oui, sans doute. Alissa, je me souviens, si sensible et qui ne retenait pas ses larmes au départ d'un ami que pourtant elle devait bientôt revoir, Alissa restait les yeux secs à l'instant de quitter Jérôme, non par un grand raidissement intérieur ; mais parce que tout ce qui se rattachait à Jérôme restait pour elle entaché de vertu. La pensée de son amant appelait chez elle, une sorte de sursaut d'héroïsme, non volontaire, inconscient presque, irrésistible et spontané.176(*)

Cet héroïsme spontané est le résultat de l'aveuglement de son esprit. C'est le personnage le plus ambigüe de tous les personnages gidiens qui figurent dans notre analyse. Elle est à la fois aveugle par ses propres sentiments et par les lois divines dont elle a fait l'obstacle pour son amour. L'idée de la sainteté l'éblouit, ainsi que l'image idéalisée de Jérôme. Ce en quoi elle diffère de Gertrude c'est le sens de la vue. Elle crée dans ses yeux un monde parfait et pur vers lequel elle décide de marcher, mais elle connaît bien le péché et l'impureté de la nature humaine dont elle ne veut pas faire partie. Elle ne peut pas être heureuse sur la terre car elle sait que ce bonheur dont elle rêve est impossible parmi les saletés qui l'entourent. C'est ce qui fait la confusion dans son esprit et qui la pousse vers la vertu divine qu'elle ne peut atteindre qu'après la mort. Elle entrevoit, mais refuse la révélation d'une découverte intérieure, elle ne veut pas passer à travers la porte qui, s'ouvrant au-dedans d'elle-même, lui ouvrirait également l'accès à un monde renouvelé. Alissa n'ouvre pas la porte aux voyages, réels ou imaginaires ; elle n'inaugure qu'une autre vie dans un au-delà. Cet au-delà d'Alissa sous-entend son ascension dans les cieux.177(*)

Tandis que tout le bonheur de Gertrude est fondé sur l'harmonie dans la nature et dans l'amour qu'on ressent ici et maintenant, Alissa attend son bonheur ailleurs. Jérôme nous a présenté Alissa au début du récit par des mots suivants : « Tout en elle, n'était que question et qu'attente... Je vous dirai comment cette interrogation s'empara de moi, fut ma vie. »178(*) Il s'agit de l'attente d'un autre bonheur, de quelque chose de meilleur que Dieu a gardé pour elle. La tante Plantier pose la même question que nous nous posons ici : « Est-il permis de se gâter ainsi la vie ? »179(*)

Ce qui est évident, c'est que ces personnages tiennent leurs yeux fermés devant une vie bienheureuse grâce à leurs convictions et leurs croyances qui les hypnotisent. Ils souffrent tous de différentes sortes de la cécité. On peut les comparer et les différencier, mais ce qui est incontestable est le fait qu'il s'agit toujours d'une cécité envers le véritable amour. Gertrude est aveuglée par le Pasteur et son besoin de former un être humain selon le vrai bonheur. Cette illusion l'empêche de reconnaître celui qu'elle aime vraiment. Le Pasteur, en rendant aveugle sa protégée, aveugle lui-même aussi par cet idéal du bonheur absolu et sublime, au point qu'il ne se rend pas compte du malheur qu'il provoque pour sa femme et ses enfants. Jérôme est aveuglé par son amour pour Alissa à tel point qu'il voit dans son image son propre reflet. Mais sa cécité est moins dangereuse et destructive que celle d'Alissa, qui ne porte que les troubles et la peine dans la vie de tous les deux. Autant la double cécité de Gertrude vient de son infirmité naturelle et de la déception d'un homme, autant la cécité d'Alissa est imposée par elle-même, par les peurs qui tourmentent sa propre âme. Autant elle peut être considérée comme un état privilégié, autant la cécité peut aussi fermer l'âme devant ce qui est essentiel et digne dans la vie humaine. On l'a vu à travers l'analyse de la conduite d'Alissa et du Pasteur. Nous pouvons conclure cette partie avec un passage de La porte étroite, où Alissa évoque un jour où elle se promenait avec Jérôme au-dessus d'un mur. Elle avait alors le vertige, mais Jérôme l'a rassurée en lui disant : « Ne regarde donc pas à tes pieds !... Devant toi ! Avance toujours ! Fixe le but ! »180(*) Et c'est exactement ce que ces personnages n'ont pas compris : qu'il fallait ouvrir l'esprit à tout ce que donne le monde, qu'il fallait vivre selon sa propre nature et selon sa propre sensibilité. L'inaptitude à le comprendre et à diriger l'esprit vers ce qui est propre à l'âme humaine et non point vers les idéaux imposés par les dogmes et les contraintes, fait de tous ces personnages les héros tragiques, qui n'obtiennent jamais le bonheur souhaité.

* 139 On attribue souvent ce proverbe à Platon, car il écrit dans Les lois : « Celui qui aime s'aveugle sur ce qu'il aime ».

* 140 BASTIDE, Roger, Anatomie d'André Gide, Paris, Presses Universitaires de France, 1972, Chap. II, L'oeil crevé, pp. 41-42.

* 141 SP, op.cit., p. 4.

* 142 MARTIN, op.cit., p. LVI

* 143 SP, op.cit., p. 34.

* 144 DAMBRE, op.cit., p. 90.

* 145 MARTIN, op.cit., p. LX

* 146SP, op.cit.,p. 42.

* 147Ibid., p. 46.

* 148 Ibid., p. 28.

* 149MARTY, Eric, André Gide; Entretiens Gide-Amrouche, Tournai, La renaissance du livre, Collection Signatures, 1998, p. 35.

* 150 MARTIN, op.cit., p. LXV

* 151 SP, op.cit., p. 46.

* 152 Ibid.,p. 80.

* 153Ibid.,p. 72.

* 154Ibid.,p. 100.

* 155Ibid., p. 74.

* 156Ibid.,p. 100.

* 157 MARTIN, op.cit., p. CIV

* 158 DAMBRE, op.cit., p. 86.

* 159 PE, op.cit., p. 83.

* 160 Ibid., p. 67.

* 161 HUGO, Victor, Les misérables II, Paris, Le livre de poche, Classiques, 1998, p. 1260.

* 162 DAMBRE, op.cit., p. 56.

* 163 SP, op.cit., p. 94.

* 164 Agapè est le mot grec pour l'amour divin et inconditionnel. Pour Platon, c'est la troisième forme que prend l'amour après l'amour physique, Eros, et l'amour de l'esprit de l'autre, Philia. C'est un amour désintéressé, sans recherche d'un enrichissement personnel.

* 165 MARTIN, op.cit., p. CXI

* 166SP, op.cit., p. 116.

* 167 MARTIN, op.cit., p. CXII

* 168 MARTIN, op.cit., p. CXV

* 169Ibid., p. CXIV

* 170 DAMBRE, op.cit., p. 63.

* 171SP, op.cit., p. 122.

* 172 DAMBRE, op.cit., p. 63.

* 173 SP, op.cit., p. 94.

* 174 DAMBRE, op.cit., p. 71.

* 175 MARTY, op.cit.,p.34.

* 176 THIERRY, op.cit., p. 1547.

* 177 ZORICA, op.cit., p. 192.

* 178 PE, op.cit., p. 22.

* 179 Ibid., p. 76.

* 180Ibid., p. 105.

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