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Les personnages burlesques dans les productions Pixar

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par Laurent Baudry
Université Paris 1 - Master 1 2010
  

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II.2/ À l'épreuve du monde

Comme expliqué plus haut, Otto Messmer s'est inspiré de Chaplin pour créer Félix le Chat. En dehors de la personnalité attribuée à Félix, ce qui le caractérise, c'est sa propension à moduler son corps lorsqu'il en a besoin. Il transforme ainsi sa queue en parapluie ou en manche de banjo et ses oreilles en paire de ciseaux.1 Plus tard, c'est Tex Avery qui s'amusera à décomposer physiquement ses personnages.2 Mais le dessin animé n'est pas le seul domaine dans lequel le corps outrepasse les lois de la physique. Le comique de Laurel et Hardy, par exemple, « consiste à éprouver par tous les moyens la résistance du corps à travers des métamorphoses proches du cartoon »3. Le délire comique s'appuie en grande partie sur ces facultés extraordinaires du corps à se déformer. De ce point de vue, les héros Pixar ne dérogent pas à la règle. De Woody, maltraité par Buzz (Toy Story), puis par Jessie (Toy Story 2) (annexe 14), à Dory, le poisson amnésique de Finding Nemo écartelé par des mouettes (annexe 15), tous subissent les foudres d'un monde qui ne leur fait aucun cadeau. Cependant, trois personnages se distinguent par leur faculté à supporter ces atteintes à l'intégrité physique : M. Patate (Toy Story), Émile (Ratatouille) et Mike (Monsters Inc.).

Avant d'être un personnage de Toy Story, Monsieur Patate est un jouet commercialisé depuis les années 1950 dont les membres, et les composantes du visage

1 Felix the Cat as Romeeow (Otto Messmer, 1927).

2 Le loup est un exemple récurrent de ce procédé dans l'oeuvreTex Avery, notamment dans Red Hot Riding Hood (1943).

3 Stéphane GOUDET, Qui êtes-vous Laurel et Hardy ?, conférence du 9 décembre 2009, organisée dans le cadre de l'hommage rendu au duo par la Cinémathèque française du 9 décembre 2009 au 11 janvier 2010.

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devaient, à l'origine être fixés sur des légumes de toutes sortes. Peu à peu, le jouet s'est popularisé et est devenu une pomme de terre de plastique dotée de trous servant à fixer une grande variété d'yeux, de bouches, de nez différents, et permettant ainsi aux enfants de créer leurs propres personnages. De par ce rôle de support concret à la créativité, Monsieur Patate a été un objet plus que stimulant pour les animateurs de la trilogie dont il est un héros récurrent. Dès les premières minutes de Toy Story, il affiche sa capacité à moduler son visage en se prenant pour un tableau de Picasso. Par cette première apparition, Monsieur Patate ouvre la voie à une quantité de représentations de son corps, et montre une totale insensibilité à ses déformations. Son corps n'est plus qu'un terrain miné d'effets comique : une tape un peu forte dans le dos lui fait sauter un oeil, une chute trop violente entraîne la dispersion de tous les éléments qui le composent, comme s'il explosait littéralement (annexe 16). Ce véritable puzzle ambulant lutte perpétuellement pour rassembler ses morceaux. Et quand, dans un élan sportif, il tente de se muscler, ses maigres bras restent agrippés à ce qui lui sert d'haltère, l'abandonnant à une chute certaine. L'affront de cet objet au corps, Jerry Lewis en a déjà fait les frais, mais avec des conséquences différentes. En effet, au lieu de se détacher sous le poids de l'haltère, ses bras s'étirent exagérément dans The Nutty Professor (Jerry Lewis, 1963) (annexe 17). Dans ce cas précis, le personnage animé permet de dépasser la simple déformation du corps de l'acteur, en poussant le vice à la dislocation des membres. Dans Toy Story 3, Monsieur Patate accède à un autre niveau de recomposition du corps lorsqu'il fixe ses différents éléments à un concombre, ou encore à une tortilla, renouant ainsi avec la première version qui avait été faite du jouet au début de sa commercialisation.

Enfin, dans ce dernier volet, Madame Patate (dont les propriétés physiques sont les mêmes que son mari) joue un rôle important dans le déroulement de l'action grâce à l'oeil qu'elle a perdu. Cet oeil est, en fait, un moyen pour la bande de jouets de savoir à distance ce qui se passe dans la chambre d'Andy. Le délire burlesque du corps fragmenté contamine alors la mise en forme du film, avec l'utilisation de plans subjectifs faisant office de caméra involontairement infiltrée.

Le cas de Monsieur Patate est, pour ainsi dire, l'exact opposé de celui d'Émile. Quand le premier se disperse, le second, lui, se concentre, se densifie. Car le frère de Remy

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ne partage pas sa finesse de goût. En tant que rat, il fait honneur à sa réputation et se goinfre de tout ce qu'il peut trouver. Alors que Remy teste une nouvelle recette sur le toit d'une maison, les deux rats sont foudroyés et projetés au sol. Cet incident donne alors une saveur particulière au met encore fumant qu'Émile qualifie aussitôt de foudrée, traduisant ainsi sa capacité à s'octroyer les choses dans leur immédiate concrétude. En outre, ce qui, pour son frère, constitue une source d'écoeurement, devient pour Émile un simple moyen de se gaver encore et encore. Dans son chapitre intitulé Manger le monde1, Petr Kràl souligne cette avidité de la réalité commune à la majorité des personnages burlesques qui « poussent bel et bien leur goût du monde et du concret jusqu'à réellement y mordre. »1 Cette gloutonne immédiateté est pleinement satisfaite lorsque Remy ouvre la porte du garde-manger du restaurant à sa colonie. Alors qu'il tente de se fondre dans ce décor comestible en arborant une ceinture d'asperges, Émile ne résiste pas à la tentation de goûter au raisin suspendu près de lui. Finalement, c'est une grappe au moins aussi grosse que lui qu'il gobe grain par grain. Ce gobage excessif fait de ce corps une sorte de grenade dont l'explosion semble inévitable. Et quand Émile s'élance pour atteindre l'ultime grain de raisin, son corps trop lourd renverse la meule de fromage sur laquelle il se trouvait. Celle-ci lui retombe alors dessus, transformant Émile en véritable canon à raisins (annexe 18). Ainsi, le concret rattrape ceux qui en abusent. Ce sont justement ces excès qui permettent de représenter le corps d'une autre façon, de le redécouvrir, comme celui de Laurel, noyé de l'intérieur après avoir absorbé toute l'eau du tonneau dans lequel il se trouvait2 (annexe 19).

Mike Wazowski diffère des deux personnages par sa capacité à attirer les coups. Dans Monsters Inc., les monstres passent dans le monde des humains par des portes donnant sur des chambres d'enfants. En faisant peur à ses derniers, ils récoltent leurs cris qui servent d'énergie à la ville de Monstropolis. Mike est le coach de Sully, le champion en matière de terreur, et sa vitalité n'a d'égal que le calme de son partenaire. Car il ne connaît pas de repos et son agitation implique, la plupart du temps, une atteinte à son intégrité physique. Son corps est, en effet, une boule sans véritables aspérités. Et quand les autres veulent s'en saisir, ce sont ses membres qui en pâtissent. Tiraillé entre ses obligations

1 Petr KRAL, Le burlesque ou la morale de la tarte à la crème, Ramsay, 2007, p.190.

1 Ibid.

2 Below Zero, de James Parrott, 1930.

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professionnelles et sa vie amoureuse, Mike se retrouve écartelé par Sully et sa dulcinée, à tel point que ses membres menacent de se détacher de son corps (annexe 20). Mike fait rire à ses dépens, et aux dépens de son corps. Chaque fois, c'est sa morphologie qui est remise en question, comme un objet dont le monde n'accepte pas la forme. Ses membres, tiraillés ou mordus, sont appelés à disparaître, tandis que cet oeil-tronc ne cesse d'être écrasé, étiré, ou aspiré. Tout concourt à trouver une utilité à un personnage qui, au départ, n'est que l'entraîneur de la star de Monstropolis. Car les objets aussi s'acharnent sur lui, et une chute malencontreuse dans une poubelle fait tomber une pile de livres qui atterrit dans la bouche de Mike, comme si le monde cherchait à la faire taire (annexe 21). Après tout, ce à quoi il est destiné n'a rien à voir avec la parole puisque son pouvoir comique réside dans ses déboires physiques. Et lorsqu'il doit faire rire l'enfant que Sully a recueilli, c'est en s'attaquant à son propre corps, en étirant son unique paupière, en sautant sur une poutre métallique tout en écartant volontairement les jambes, ou en se coinçant la tête dans une porte (annexe 22). S'il n'est qu'un oeil, c'est parce qu'il est voué à observer, et non à commenter le monde qui l'entoure. Car la première qualité d'un comique reste l'observation, et c'est par la conscience des choses (et donc de son corps) que Mike trouve sa vocation : faire rire, et ne prétendre à rien d'autre.

Déchiré, brûlé, tordu, écartelé, ou encore, décomposé, les personnages Pixar sont un terrain propice au délire burlesque. Ces corps maltraités, véritables instruments de l'action, ont un point commun, celui de survivre à ces agressions. Cette désacralisation du corps permet, non seulement d'en affirmer la maîtrise, mais aussi de multiplier les ressources comiques de cet objet burlesque qui ne semble pas connaître de limites.

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"Ceux qui rêvent de jour ont conscience de bien des choses qui échappent à ceux qui rêvent de nuit"   Edgar Allan Poe