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Typologie des systèmes d'élevage laitier au Maroc en vue d'une analyse de leurs performances

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par Mohamed Taher Sraà»ri
Faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux, Belgique - Doctorat en Sciences agronomiques et Ingénierie biologique 2004
  

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II - 3 Politiques laitières dans les pays du Maghreb

Les Etats du Maghreb appliquent tous depuis l'indépendance une politique agricole à multiples visées :

- sociales et économiques, en faisant de l'agriculture un volet de croissance et de création d'emplois et de richesse ;

- politiques en s'assurant la fidélité des populations paysannes qui pourraient être facteur d'instabilité [WOLFE, 1975 ; LEVEAU, 1972] ;

- nutritionnelles en essayant de produire localement les biens nécessaires à la satisfaction des besoins de la population.

Certes, même si l'agriculture ne représente pas plus de 20% de la Production Intérieure Brute (PIB) dans les trois pays, il n'en demeure pas moins que les pouvoirs publics lui accordent une attention particulière. En effet, en raison du poids des affaires du monde rural, les problématiques de développement qui interpellent cette région du monde sont fort complexes [SETHOM, 1991 ; EL KHYARI, 1985]. Les politiques agricoles qui se sont succédées dans les trois pays, en plus de leurs très fortes corrélations aux choix de politique générale adoptés par les dirigeants locaux ont généralement fait une place belle à deux types de denrées : les aliments de première nécessité, tels les céréales et le lait et les produits agricoles destinés à l'exportation, tels que les primeurs, les fruits et légumes ou même le vin [EL KHYARI, 1985]. Si des succès incontestables ont été réalisés, après que de gros efforts financiers aient été consentis, il n'en demeure pas moins que le bilan reste alarmant notamment pour les produits vivriers de base [BENCHARIF et al., 1996 ; TALHA, 1994]. De plus, la situation est loin d'être homogène pour les trois pays considérés.

En effet, si en Algérie, les options de développement retenues ont privilégié le secteur industriel par rapport à l'agriculture, l'Etat a pris sur lui d'assurer, via d'importants achats sur le marché international, l'approvisionnement de la population locale [DUFUMIER, 1996]. Aujourd'hui encore, en dépit de la crise financière aigüe l'Algérie demeure un des principaux importateurs mondiaux de lait et de céréales [CHALMIN, 1999 ; BENCHARIF et al., 1996]. Ainsi, les niveaux d'importation en lait dans ce pays ont été plus de 8 fois supérieurs à ceux du Maroc, pour des populations humaines sensiblement égales (Tableau 8).

Tableau 8. Niveau d'importation de produits laitiers dans les pays du Maghreb.

Année

Algérie

Maroc

Tunisie

 

T eq. lait

kg/hab/an

T eq. lait

kg/hab/an

T eq. lait

kg/hab/an

 
 
 
 
 
 
 

1992

1 721 437

66,2

298 319

12,6

236 742

24,2

1994

1 880 468

72,3

311 327

12,9

142 976

15,0

1996

1 618 486

62,7

301 432

12,3

145 674

15,4

1998

1 786 790

65,5

209 262

9,4

72 089

7,5

2000

1 814 625

66,0

245 256

10,2

63 125

6,4

2002

1 765 482

65,1

250 145

10,4

71 452

7,0

D'après FAO [2003]

En dépit de toutes les ressources dont dispose ce pays, peu d'efforts de promotion de la production agricole locale ont été réalisés, comme cela aurait pu être possible pour la production céréalière [BAGHDALI, 1990]. CHAULET [1991] s'interroge sur les limites de cette politique agricole des pouvoirs publics algériens qui continuent à être peu sensibles aux dimensions nutritionnelles et sociales de l'agriculture. Elle énonce qu'en maintenant une telle approche, le monde rural risque de devenir un véritable foyer d'agitation, que seules des mesures radicales de réforme agraire pourraient apaiser.

Dans cet ordre d'idées, le secteur local d'élevage laitier en Algérie a ainsi été quelque peu délaissé par les politiques de développement [BOURBOUZE et al., 1989]. Les performances des vaches laitières sont modestes et MADANI et FAR [2002] dans une étude récente consacrée à l'élevage bovin dans ce pays, énoncent que «  même dans des conditions d'offres fourragères acceptables, il y a une dégradation du potentiel de production laitière ». Ils citent des lactations standard de 305 j évaluée à 2 579 kg pour des vaches de type Montbéliarde. Et d'ajouter que ce genre de conclusions « milite en faveur du changement des choix techniques et plus particulièrement du type d'animaux et des systèmes d'élevage implantés ». De toutes les manières, avec les récents problèmes financiers que connaît le pays, les pouvoirs publics ont été contraints de songer à stimuler la production laitière [BEDRANI et al., 1997]. Néanmoins, les prévisions de la Fédération Internationale Laitière (FIL) attestent que l'Algérie restera un des principaux importateurs mondiaux de produits laitiers [GRIFFIN, 1997], car dans ce pays une importante capacité industrielle de reconstitution du lait entier à partir de poudre de lait importé a été installée. Actuellement, l'Algérie achète près du tiers des quantités mondiales de lait commercialisé (31 %).

Au Maroc, la situation est bien plus contrastée, car ce pays a retenu l'agriculture comme vecteur principal de développement [SWEARINGEN, 1986], avec, dès l'Indépendance en 1956, une tentative de rééquilibrer l'ancienne approche politique de la puissance colonisatrice aux problèmes agricoles, vers une distribution plus équitable des fruits de la croissance [EL KHYARI, 1985]. A la différence de l'Algérie, dotée d'importants gisements pétroliers et de gaz naturels, et qui en font sa principale pour ne pas dire unique ressource d'exportation [AÏT AMARA, 1990], le Maroc a tenté d'exploiter les avantages comparatifs que lui octroient son climat et ses richesses hydrauliques pour développer son agriculture. Outre l'installation de cultures de rente spécialisées pour l'exportation, que certains auteurs critiquent, car ils y voient beaucoup plus une agriculture dévoyée au service d'une clientèle étrangère et qui n'a pas réellement profité à l'ensemble de la paysannerie [PASCON, 1979 ; AKESBI, 1997], d'importants plans de développement de cultures vivrières et de productions animales ont été instaurés : plan sucrier, plan laitier, plan moutonnier... Dans le domaine de la production laitière, une nette amélioration de l'offre a été réalisée, notamment à travers l'application de mesures de protection des prix des intrants et d'appui technique aux éleveurs. Néanmoins, le rythme d'augmentation de la production a quelque peu fléchi ces dernières années, car d'importants cycles de sécheresse ont sévi sur le pays [BARAKAT et HANDOUFE, 1998], et les protections sur les prix des intrants utilisés en production laitière ne sont plus aussi nettes [AKESBI, 1997]. Par ailleurs, même en zones irriguées, il a été démontré que la production laitière restait inféodée aux variations climatiques [SRAÏRI et ILHAM, 2000], ce qui montre que les éleveurs de ces régions où a été mis en oeuvre un processus d'intensification de la conduite du cheptel bovin (races importées, fourrages irrigués,...), continuent néanmoins de considérer leur troupeau avant tout comme un moyen de diversification de leurs activités. Il s'ensuit des performances du cheptel laitier en zone irriguée insatisfaisantes par rapport aux potentialités des bovins, avec des manques à gagner considérables [SRAÏRI et BAQASSE, 2000].

En Tunisie, une évolution intermédiaire entre celles du Maroc et de l'Algérie en matière de politique laitière est à distinguer. En effet, jusque vers le milieu des années 1980, ce pays était très fortement tributaire des importations en lait pour l'approvisionnement de la population, mais depuis, un ambitieux programme de production laitière locale a été initié, faisant la part belle à une protection des prix du lait et à l'encouragement de systèmes très adaptés aux conditions locales : faibles productions fourragères et utilisation de concentrés. De même, de vastes mesures de protection de la filière laitière ont été adoptées, en matière d'appui financier aux éleveurs (crédits à l'investissement), en relation à l'élevage local de génisses de type laitier, et aussi en liaison à la production fourragère (prime aux multiplicateurs de semences, à l'irrigation...) et aux bâtiments d'élevage [BRAHMIA et al., 2003]. De nombreuses situations de production laitière « hors-sol » se sont même instituées, dans les ceintures urbaines et dans les régions oasiennes [SALEM et al., 1998]. Il va sans dire que dans un tel contexte, l'Etat tunisien continue à assurer l'importation de concentrés pour les éleveurs à des prix intéressants. Les résultats de cette politique font que la Tunisie est devenue totalement autosuffisante en lait (des exportations sporadiques en produits laitiers ont même eu lieu vers la Libye en 1997 et 1998), et que ces dernières années, les pouvoirs publics ont commencé à cibler leur attention beaucoup plus vers une amélioration de la qualité du lait que vers l'augmentation des quantités produites [DJEMALI et KAYOULI, 2003].

À l'analyse de la dynamique des filières laitières au Maghreb, il est évident que pour les trois pays, la caractéristique commune dans le domaine de l'élevage laitier intensif d'après Indépendance (des années 1960 à aujourd'hui), reste ce que BOURBOUZE [2002] dénomme les « temps longs » du développement. Selon cet auteur, tous les changements qui ont été enregistrés ont finalement nécessité bien plus de temps que ne l'ont imaginé les experts qui les ont planifiés. Ce même chercheur insiste finalement sur les conséquences de cette lenteur par rapport à l'efficience des programmes qui les sous-tendent, et surtout par rapport aux impératifs urgents des besoins de populations en croissance démographique rapide.

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