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Typologie des systèmes d'élevage laitier au Maroc en vue d'une analyse de leurs performances

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par Mohamed Taher Sraà»ri
Faculté universitaire des Sciences agronomiques de Gembloux, Belgique - Doctorat en Sciences agronomiques et Ingénierie biologique 2004
  

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V - 1 Conclusion générale

Au tout début de ce travail de doctorat, nous nous étions assignés pour objectifs de clarifier les termes de la production bovine laitière au Maroc, sur les plans des performances techniques et de la rentabilité et d'en identifier des voies de développement. A l'issue de cette série d'investigations sur le fonctionnement d'étables bovines laitières, nous avons pu trouver plusieurs tendances communes. Ceci a été réalisé malgré le grand nombre de situations étudiées et quoique la constellation des cadres d'action et des contextes joue de façon individuelle. En dépit d'un environnement général flou, marqué par l'absence du contrôle de performances des vaches et la rareté des données chiffrées à propos de la rentabilité des élevages, nos travaux attestent de la présence de types et de comportements de production en élevage bovin laitier très nets, au Maroc.

Tout d'abord, la caractérisation de la grande diversité des situations de production de lait a révélé l'existence de groupes stables et homogènes sans lien avec la localisation géographique. Ainsi, que ce soit en périmètre irrigué ou à l'abord des villes, une gradation dans la spécialisation laitière est remarquée. Elle s'étend de situations d'élevage où la conduite des troupeaux est beaucoup plus portée sur la production de viande et où le lait est plutôt un co-produit, avec des rendements moyens par vache n'atteignant pas les 2 000 kg, à de rares situations de spécialisation laitière où les vaches dépassent les 5 000 kg de moyenne économique. Deux autres types peuvent être qualifiés d'intermédiaires et ils se distinguent soit par une production extensive de lait (moins de 3 500 kg par vache) beaucoup plus basée sur les fourrages ou alors par une mauvaise maîtrise de l'alimentation des vaches qui résulte en un gaspillage des concentrés et le plus souvent en des résultats économiques négatifs.

En mettant l'accent sur les différences régionales, il apparaît que les modes d'élevage dans le pourtour suburbain sont bien plus intensifiés en lait que dans le périmètre irrigué. Sont en cause, aussi bien les disponibilités financières qui permettent de recourir plus massivement aux achats de concentrés, puisque de nombreux éleveurs en zone suburbaine sont le plus souvent fonctionnaires ou commerçants, que les différences de prix du lait, vendu plus cher à l'abord des villes. En revanche, dans le périmètre irrigué, les éleveurs sont le plus souvent des agriculteurs exclusifs, sans autres sources de revenus et sont contraints d'écouler leur lait à travers les centres de collecte coopératifs. La conséquence de ces observations et qui transparaît de manière indubitable à travers les analyses statistiques, est de retrouver plus de situations d'élevage bovin laitier extensif, basé sur les seuls fourrages, en périmètre irrigué qu'en zone suburbaine. Ce résultat est fort singulier, voire même paradoxal, et mérite d'être considéré à sa juste valeur dans les prochaines réflexions sur l'avenir de l'élevage laitier au Maroc. En effet, il ne suffit pas de mettre à disposition des agriculteurs de l'eau d'irrigation pour penser à l'introduction immédiate et à grande échelle du bétail laitier spécialisé. L'expérience, le savoir-faire et les disponibilités en capitaux semblent être aussi des pré-requis tout aussi indispensables, ce qui pour l'instant a été occulté par rapport au saut quantitatif de production escompté par l'option de races bovines plus productives.

L'ensemble de ces constats intime de prendre en compte la diversité de ces élevages afin de concevoir un appui technique, ciblé pour chaque type d'éleveurs, principalement basé sur le rationnement équilibré selon les objectifs affichés. Il y va de l'efficience de valorisation des subsides encore disponibles pour le développement de l'élevage. Ce sera aussi crucial pour l'efficience de transformation des ressources fourragères aléatoires que produisent les exploitations du monde rural.

En détaillant les pratiques d'élevage dans des fermes bovines plus spécialisées en lait, il est apparu que les étables de type étatique appartenant à la Société du Développement Agricole (SODEA) constituaient un mode de production laitière très distinct du reste. Le recours massif aux concentrés et des performances laitières intensives, dépassant les 6 000 kg par vache et par an, sont certes les caractéristiques les plus saillantes de cette entreprise. Mais à y voir de plus près, la rentabilité est affectée par des carrières écourtées et des taux de mortalité de vaches issus justement de cette intensification forcée. De même, les génisses de remplacement qui constituent la voie de perpétuation de ce système sont loin d'afficher la précocité qui devrait caractériser un élevage laitier intensif. Aussi, l'expérience de la SODEA peut-elle servir de référence pour l'éleveur qui ne domine aucun des aspects techniques de l'élevage bovin intensif, notamment la confection de rations équilibrées avec des apports importants en concentrés, mais elle ne peut être qualifiée de modèle.

L'analyse des performances d'une étable laitière spécialisée en zone d'agriculture pluviale sans possibilité d'irrigation d'appoint a prouvé l'extrême vulnérabilité de ce genre d'élevages par rapport à la variabilité climatique. Le fait que le bénéfice par vache soit réduit de plus de 50 % après un épisode de sécheresse et que la dépendance vis-à-vis des aliments concentrés soit totale montrent bien que l'élevage laitier intensif ne sied pas à ce genre d'environnement. Aussi, en zone d'agriculture totalement pluviale, les efforts de promotion du secteur bovin auraient ainsi bien plus d'opportunités à investir le champ de l'élevage mixte ou carrément allaitant, avec ce que cela comporte comme mise en oeuvre de choix de races et de vulgarisation de méthodes de conduite.

Par ailleurs, un suivi de longue durée d'élevages laitiers suburbains a montré la variabilité de leurs résultats de production. La seule certitude à l'issue des nombreux contrôles de performances est la corrélation frappante entre la consommation en aliments concentrés et le rendement en lait par vache. Ce constat atteste de la conduite des vaches « à coups de concentrés » et pèse de tout son poids sur leur rentabilité. Cette dernière ne retrouve des valeurs positives dans bien des cas que grâce aux ventes d'animaux. Par conséquent, l'appellation d'étables laitières doit être plus que nuancée, l'élevage de bovins, même exclusivement de type Holstein étant le plus souvent à finalité mixte : lait et viande.

Enfin, le suivi de la qualité globale du lait dans cinq exploitations suburbaines a montré que les pratiques d'élevage et leurs variations temporelles avaient des incidences marquées sur les taux butyreux et protéique du lait. Il a aussi révélé que dans deux des cinq étables, le taux butyreux moyen était en deçà de la valeur minimale acceptable de 35 g/kg, affecté par les abus de concentrés, les erreurs de rationnement (concentrés dominés par les céréales, distribution massive en une seule fois quotidienne) et l'effet « dilution » (lorsque la moyenne de production par vache est supérieure à 25 kg par jour). En revanche, le taux protéique était, sans aucune exception, supérieur à la valeur normale de 30 g/kg, témoignant justement de la régularité des apports en concentrés le long de l'année.

Sur un autre registre, tous les échantillons de lait collectés étaient de qualité très mauvaise d'un point de vue hygiénique avec des comptages moyens supérieurs à 106 UFC par ml. Ceci est symptomatique d'une hygiène générale à la traite et dans les bâtiments fort délétère qui est loin de correspondre aux normes en vigueur pour un élevage bovin laitier spécialisé. Une conséquence logique à ces dépassements en matière d'hygiène est le recours aux traitements aux antibiotiques, puisque 25 % des échantillons contrôlés se sont avérés positifs. Dans l'étable étatique de la SODEA, cette proportion se montait même à plus de 40 %, révélant que le pic d'intensification de la production laitière qui y est en vigueur est avant tout lié à la création d'un milieu d'élevage artificiel basé sur l'utilisation de concentrés et de traitements vétérinaires.

Tous ces résultats considérés dans leur intégralité montrent qu'au Maroc, les pratiques les plus usuelles adoptées par les éleveurs, notamment en matière d'alimentation du cheptel et d'hygiène générale des bâtiments et à la traite, sont loin de correspondre aux exigences de races laitières spécialisées. Aussi bien les résultats économiques que les performances de production et parfois de reproduction laissent à désirer et sont très variables, témoignant d'accumulation d'erreurs de conduite, dont les plus flagrantes sont d'ordre alimentaire. Car, dans la totalité des situations suivies, il est un caractère incontournable : l'éleveur gère la parcimonie fourragère, sur laquelle se greffent les difficultés de trésorerie. Ces conditions, issues d'une tradition d'élevage beaucoup plus allaitante que laitière, font que les vaches n'extériorisent pleinement leur potentiel que lors des rares moments d'abondance alimentaire, c'est-à-dire durant les mois où les fourrages ne sont pas trop lignifiés (de janvier à mars). En outre, ceci ne se vérifie qu'en cas d'année climatique favorable où le couvert végétal est suffisant pour satisfaire les besoins quantitatifs du cheptel. Et même à ce moment, les logiques de production, issues de siècles de savoir-faire, demeurent façonnées par le concept « d'élevage loterie » : l'éleveur « considère qu'il doit avoir en permanence sous la main le nombre de têtes de bétail nécessaire à utiliser à plein les pâturages pléthoriques des années exceptionnelles » [COULEAU, 1968]. Avec pareil schéma de pensée, le bétail laitier importé n'a aucune faculté d'adaptation aux disettes, et ne sied pas au « risque du manque à gagner », si d'aventure, en cas de mauvaise année, l'herbe venait à manquer, comme le mentionne ce même auteur.

Par ailleurs, même les éventuels stocks d'excédents de fourrages qui pourraient se constituer en cas d'année faste, et dont l'usage allègerait le poids des périodes sèches, demeurent fort aléatoires. En effet, au delà de l'inconnue climatique et de ses répercussions sur les disponibilités de céréales vivrières, l'éleveur en est encore à considérer que le bétail, quel qu'il soit, est tout juste relégué à être un élément de valorisation des terrains incultes ou encore des résidus de culture, car la surface agricole utile est en priorité dévolue aux besoins alimentaires du groupe familial [SRAÏRI, 2002]. C'est dire que le rôle des cultures fourragères est loin d'être considéré à sa juste valeur, quand elles ne sont pas reléguées à de la simple figuration, comme en témoigne leurs parts dérisoires dans l'assolement, même dans des exploitations à larges surfaces agricoles.

Et même le savoir-faire technique et la maîtrise des façons culturales à appliquer aux fourrages demeurent sommaires, ce qui explique leur rendement en matière sèche à l'ha réduit et encore plus leur exploitation à des stades qui ne correspondent pas aux besoins d'un cheptel exigeant comme des vaches laitières. Ces dysfonctionnements d'utilisation des fourrages se trouvent malheureusement amplifiés par un climat caractérisé par des coups de chaleur au moment de la croissance maximale des cultures (au printemps), qui les lignifient rapidement et en altèrent les rendements en nutriments à l'ha. De plus, le manque de sélection de variétés fourragères adaptées aux nombreux écosystèmes de production animale qui existent au Maroc, retarde les progrès de la production de fourrages, qui demeure, d'ailleurs même dans le discours officiel, appréhendée uniquement à travers l'évolution des superficies emblavées.

Aussi, ce que les zootechniciens nomment le plus souvent avec euphémisme « entretien », mais qui dans la logique des éleveurs consiste tout simplement à maintenir la survie des animaux jusqu'à une éventuelle abondance du couvert herbager au Maroc, est-il en total porte-à-faux avec la régularité des apports alimentaires et des rythmes d'élevage que supposent le recours aux races bovines spécialisées en lait.

Ce large tour d'horizon des pratiques les plus usitées par les éleveurs de bovins laitiers au Maroc et de leurs répercussions sur le fonctionnement des troupeaux prouvent donc la consistance des écrits actuels qui considèrent que les races en élevage ne sont pas seulement des ensembles d'animaux de la même espèce avec des caractéristiques phénotypiques communes. Ce sont bien plus les reflets d'ensembles homogènes intégrant gestion du terroir, produits animaux typés et références culturelles du groupe humain en charge d'un espace. L'introduction massive de races allochtones, par croisements avec les animaux d'origine locale et surtout par importation de contingents entiers d'individus étrangers, doit donc au préalable donner lieu à l'étude de la mise en place de ces facteurs. Malheureusement, jusqu'ici, ce qui a prévalu dans nombre d'expériences en pays en développement, comme le Maroc, ce sont la rapidité et les facilités octroyées par les croisements avec des races bien plus performantes issues des pays tempérés, encouragées il est vrai par les subventions et autres appuis des lobbies exportateurs. Et la Holsteinisation en est bien le symbole globalisant le plus représentatif. Ont été tues dans pareil schéma de pensée toutes les réflexions sur l'assimilation par les éleveurs des bagages techniques et culturels nécessaires à l'exploitation de pareilles races. Même l'indispensable confrontation entre les connaissances théoriques des techniciens d'élevage censés encadrer les fermes laitières et les pratiques quotidiennes des agriculteurs n'a jamais lieu. C'est ce qui pousse, de manière globale, certains chercheurs à se pencher sur la question de l'adéquation des technologies ou du matériel génétique supposés améliorer les productions agricoles par rapport aux réalités des paysans du Tiers-Monde. POPP [1984], formule ce souci par la simple question : « technologies modernes pour des sociétés traditionnelles ? »

A cet égard, nos résultats convergent pleinement vers les observations de PLUVINAGE [2002 relevées en Algérie au cours de la décennie des année nonante, qui rapportent qu'il a pu « constater l'émergence d'une production de lait en élevage bovin, en zone sèche, à condition que l'on puisse stocker des fourrages sur plusieurs années (au minimum deux) et que l'on s'en tienne à des races bovines mixtes, pour tenir compte des fortes valorisations des animaux vendus pour la viande, et à des quantités et durées de lactation calées sur les périodes de relative abondance fourragère ». Et cet auteur de conclure que « c'est une toute autre perspective de production laitière tentée par la planification socialiste, avec des animaux très performants (de race Holstein), des fourrages irrigués et des concentrés ».

Cet ensemble de recherches ne peut toutefois s'achever sur ces simples constats de difficultés d'adaptation des bovins laitiers à la réalité du milieu physique et humain au Maroc. Tout observateur attentif du paysage rural ne peut qu'être marqué par la généralisation des bovins de type pie noire et pie rouge. Peut-être, est-ce là une raison de tempérer les conclusions précédentes, notamment si la voie s'ouvre pour des mesures de développement adaptées à chacune des situations distinguées. Et à y voir de plus près, la présence des vaches de type laitier étant devenue pérenne, tant les effectifs importés ont été massifs, leurs rôles dépassent de loin leur simple rentabilité et productivité. A l'échelle macro-économique il faut y voir aussi un palliatif aux inévitables importations de poudre de lait subventionné. C'est pourquoi, les opérations d'appui technique prennent toute leur importance : mettre à disposition de groupes d'élevages ayant des caractéristiques de fonctionnement similaires un paquet technologique adapté et accessible. Aussi, pour finir et en reprenant les idées de VISSAC [2002], relatives à l'instauration d'une nouvelle approche de recherche en sciences animales, qu'il qualifie de citoyenne, « la voie est tracée pour nous permettre de relever ce défi à la fois nécessaire et raisonnable de la gestion de l'espace rural qui alimente les rapports entre la Recherche et la Société. Mais il reste des étapes à franchir : intégrer toutes ces typologies de fonctionnement et les mettre à l'épreuve des projets de développement ».

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