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Kant et la problématique de la promotion de la paix. Le conflit entre l'utopie, la nécessité et la réalité de la paix durable

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par Fatié OUATTARA
Université de Ouagadougou - Maitrise 2006
  

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2. Des théories de guerre à la théorie de l'"insociable

sociabilité" de Kant.

Légitimer la guerre, la justifier à travers des théories, apparaît aujourd'hui aux yeux du moraliste comme une entreprise fortuite, insensée et donc, pas d'un apport fructueux pour le développement du genre humain. Par contre, de telles théories n'ont cessé de se multiplier dans le temps et l'espace. La question, pour les théoriciens, n'est plus de savoir si la guerre est à rejeter, si elle est utile ou indispensable, nécessaire ou pas. En tout cas, elle l'est en fait dans les théories. Les esprits avisés, les plus modérés préfèrent soutenir avec réserve l'idée que la guerre est un "mal nécessaire". Mais pourquoi et pour qui ?

C'est dans l'Antiquité romaine que les premières distinctions des guerres, et la première justification de celles-ci, ont été trouvées. Il y a d'un côté, les guerres justes et les guerres défensives, et de l'autre, les guerres injustes et les guerres agressives. Ainsi donc, « la guerre qui est nécessaire est juste et bénis soient les armes là où il n'est plus de recours que par elles9(*) ». L'idée d'honneur, servant souvent à justifier l'utilité de la guerre, est évoquée par Hannah Arendt pour qui, «la guerre sociale, en faisant appel à l'honneur si naturellement dans toute armée organisée, peut éliminer les mauvais sentiments contre lesquels la morale serait demeurée impuissante. Quand il n'y aura que cette raison...cette raison me paraîtrait bien décisive en faveur des apologistes de la violence10(*)».

Par là, l'on comprend le comportement des grands hommes de l'histoire tels Alexandre le Grand et César qui endurcissaient leur corps contre les fatigues, qui fortifiaient leur âme contre les dangers, qui combattaient aux premiers rangs et qui ne quittaient leur empire qu'avec la vie, car ils préféraient "vivre et mourir avec honneur"11(*).

Cette autorisation et cette justification de la guerre a été à l'origine de la "guerre des idées" qui opposa les théoriciens du droit naturel et les positivistes au lendemain de la formation des Etats modernes et souverains, en posant déjà le problème des limites de l'Etat par rapport au droit naturel. Les premiers, à l'image du Hollandais Grotius, professent l'idée du "Droit de la guerre et de la paix" tout en distinguant le droit naturel du droit volontaire des gens qui, s'exprimant dans les accords et les traités, ne s'oppose aucunement au premier droit. Les seconds affirment que les Etats sont souverains et égaux, et que seuls, ils doivent apprécier ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas faire dans les relations internationales, par exemple, décider de faire la guerre ou pas. Avec eux, la guerre devient ainsi permise dans les rapports entre les Etats. Une différence apparaît avec les Athéniens chez qui la guerre n'était ni dans l'agenda de la politique étrangère ni dans la gestion de la Cité-Etat. Chez eux, le mode de vie était fondé sur la force de la parole dialoguée, la force poético-mythique du langage, c'est-à-dire sur la persuasion que sur la violence. Mais aujourd'hui, des affirmations du genre "la patrie ou la mort nous vaincrons !","la liberté ou la mort !","plutôt mort que rouge !" et "plutôt rouge que mort !", introduisent la liberté dans le débat concernant la guerre. Au nom de la liberté, il est dorénavant permis de faire la guerre pour réaliser un idéal ou bien atteindre un but noble.

Ce faisant, la guerre n'est plus une fatalité puisque la paix semble possible après d'impitoyables actes, d'effroyables images véhiculées par la presse et les médias. Tout se passe comme si la paix et la sécurité étaient possibles comme nécessité de par la force brute. Que dire alors de la violence telle qu'elle est utilisée par les appareils répressifs de l'Etat ?

Cette violence est utilisée pour protéger les acquis, les personnes, les biens et les services de la nation contre tout contrevenant ; pour empêcher que les psychopathes et les sociopathes ne mettent en péril l'unité, la liberté et la vie des citoyens. C'est en ce sens qu'on a bien pu dire que l'Etat a le monopole de la violence légitime. Chaque Etat est cependant appelé à prendre le "bon exemple" chez les autres dans le fonctionnement des institutions étatiques et dans la régulation des comportements du citoyen. C'est pourquoi, on dit que le rôle de l'Etat est de faire en sorte que la loi soit respectée au même titre que la paix civile et l'ordre social, c'est-à-dire en assurant la vie des institutions qui est aussi la sûreté de l'Etat. Pour ce faire, l'existence d'une armée de protection de biens et des personnes est salutaire : une façon de se mettre à l'abri des menaces des voisins animés d'une volonté d'occupation ou de colonisation. Dans des situations pareilles, on parle de "paix juste" qu'on se serait faite pour avoir libéré tel peuple d'un joug quelconque : les guerres de décolonisation par exemple. C'est à ce propos que Léopold Sédar Senghor disait que "la colonisation est un mal nécessaire"12(*), qu'elle a apporté la civilisation, la lumière aux "sauvages", l'école et la religion, alors qu'elle ne s'est pas faite sans verser du sang humain. Pour parler le langage de la théodicée, la colonisation serait une heureuse faute qui nous a valu pareil rédempteur13(*). Ce qui voudrait dire que la guerre est nécessaire quand elle permet d'accéder à des conditions beaucoup plus parfaites et plus enviables.

Hegel pour sa part affirmait que la guerre permet la régénérescence des peuples dans l'histoire, la sélection des meilleurs, la préservation de la santé éthique des peuples. Elle est la manifestation du courage devant la mort. En effet, selon la dialectique hégélienne, la négativité est le passage obligé de la positivité. C'est ainsi que, pour atteindre la positivité de la race arienne, Hitler procède par la négation ou l'anéantissement des races impies à l'exemple des Juifs : la nuit des longs couteaux ou la chasse aux sorcières s'inscrit dans cette logique désastreuse. Selon lui, la guerre est par endroit utile « pour ne pas laisser les systèmes particuliers s'enraciner et se durcir dans cet isolement, donc pour ne pas laisser se désagréger le tout et s'évaporer l'esprit, le gouvernement doit de temps en temps les ébranler dans leur intimité par la guerre ; par la guerre, il doit déranger leur ordre qui se fait habituel, violer leur droit à l'indépendance (...)14(*) ».

Sans avoir le mauvais relent d'un despotisme ou d'une dictature, l'idée de Hegel concourt à dire que la guerre permet de redynamiser les systèmes sociaux, de revivifier l'esprit humain, de réveiller les consciences dormantes et, en un mot, de donner une nouvelle impulsion au fonctionnement des institutions étatiques, de sorte à les orienter vers la paix civile durable et prolongée : la guerre préserve la santé morale des peuples comme les vents protègent la mer contre la paresse, contre la tranquillité ; de la même façon que la paix durable plongerait les peuples dans la paresse, poursuit l'auteur de La Raison dans l'histoire.

Par ailleurs, la réalité de existence nous interpelle à porter le discrédit sur le langage capitaliste mensonger véhiculé dans des politiques économiques et qui situe l'intérêt de la guerre dans l'économie comme facteur de lutte contre le chômage et la pauvreté, la diminution des charges étatiques, ou la réduction des difficultés démographiques des Etats. Ce qui reviendrait à dire que la guerre a été et risque d'être toujours le moyen par excellence pour les capitalistes de se défaire de leurs difficultés internes, pour s'offrir beaucoup de fois un débouché économique sans précédent. Elle permettrait à l'économie libérale de vivre, de se maintenir et de se développer.

La fabrication et la vente des armes sont génératrices de capitaux énormes qui, injectés dans l'économie des pays arriérés, des pays en voie de développement, souvent détruits par la guerre, favoriseraient leur développement, puisque se sont les mêmes qui les achètent pour s'entre-tuer. Disons alors que la guerre est devenue une nécessité économique. Comme l'a souligné l'économiste américain John Kenneth Galbraith, « ce système (économique) fondée sur la guerre, en dépit de toute répugnance subjective qu'il inspire à une part importante de "l'opinion publique", a démontré son efficacité depuis les débuts de l'histoire connue ; il a fourni les bases nécessaires au développement de nombreuses civilisations remarquables, y compris de celle qui est aujourd'hui dominante 15(*)».

Plus qu'un pamphlet provocateur, cette pensée traduit fortement l'image de l'économie mondiale qui a tendance à perpétrer les guerres ou à les soutenir, à financer les crises et à encourager le surarmement par la vente des armes. Tout se passe comme si, aucun traité de paix portant sur l'interdiction et la fabrication des armes, la limitation de la production, les essais nucléaires, n'avait de force à intimider et à contraindre. La mauvaise foi ou la sourde oreille vainc la raison qui est ainsi vouée à la résignation. Cela remet en cause la sociabilité de l'homme, car le profit, l'intérêt, divise les familles, les groupes et les peuples en introduisant l'individualisme et la discorde qui signifient en un sens "insociabilité". Mais, est-ce à dire qu'il n'y a pas une réconciliation possible de la sociabilité et de l'insociabilité ? L'insociabilité serait-elle toute mauvaise ? C'est ce que nous verrons à travers la théorie de l'"insociable sociabilité" de Kant à la suite d'une illustration de la tradition africaine.

La sagesse africaine suggère que "le margouillat qui n'a jamais perdu une partie de sa queue, ne sait pas encore là où il doit se réfugier en cas de danger". Cet adage explique mieux l'idée kantienne de la discorde, du danger et de la guerre d'après laquelle, « il faut un danger comme il faut à l'homme particulier des rêves qui excitent son imagination qui réveille les forces vitales dans le sommeil16(*)». Ce qui sous-entend que la discorde est bienfaisante de par son principe dialectique ; un danger qui indique l'existence de tensions visibles ou pas, mais qui marque du sceau du progrès le passage du rien au Tout, du courbe au droit, du clos à ce qui est ouvert : le passage de la guerre à la paix, de l'état de conflit ouvert à celui de la constitution civile, ou de l'état de nature à celui de la civilisation. C'est l'existence d'un tel état de péril ou de danger qui réveille les peuples et les nations qui, se croyant équilibrés, s'endorment profondément. Or, ils seront surpris de voir cet équilibre glisser dans l'inertie totale de même que l'espèce humaine s'anéantirait. Le péril nous interpelle à triompher à la fois des événements angoissants du monde et à militer pour notre cause dans la solidarité.

Il est certain que l'homme n'est pas un être tout a fait solitaire, tout à fait bienveillant et bienfaisant. La nature également ne peut accomplir ses fins ni dans la solitude ni dans la concorde totale sans qu'elle ne se serve des rivalités des hommes qu'elle crée pour les réunir en société. Ainsi, écrit Kant, c'est à travers l'irrationalité et l'"insociable sociabilité" que se réalisent les fins de la Raison qui sont la paix et la concorde. La fonction du dessein de la nature est de nous expliquer comment va le monde, l'histoire du monde, et c'est à nous de déterminer le sens que nous voulons lui donner. Mais, comme le sens est d'emblée tragique, désolant, la nature nous aide à agir en nous offrant une perspective consolante pour l'avenir. La nature nous parle le langage de la raison pure et pratique à la fois puis répond à la question "Que suis-je en droit d'espérer ?" du monde. Il appartiendra à Kant de nous enseigner que nous pouvons alors espérer la paix perpétuelle, que l'"insociable sociabilité" n'est pas seulement à l'origine de la culture, du droit, mais qu'il nous indique aussi les conditions dans lesquelles le sensible peut parvenir à être mu par des motifs pratiques.

Selon Kant, la nature est le premier garant de la paix. Elle sait semer, contre l'intention des hommes, les discordes au sein même de leur harmonie. Puis, elle opérera ensuite l'anéantissement , même partielle, des penchants humains les plus virils grâce à des lois qui seraient inconnues ou supposées. De cette manière, la nature nous fait une assurance qui, ne suffisant pas à prophétiser théoriquement la paix17(*), nous empêche du moins à la regarder comme une chimère métaphysique, et nous fait un devoir d'y concourir. La nature, en réussissant despotiquement à organiser le monde et ses événements historiques, incarne « la sagesse profonde d'une cause supérieure, qui prédétermine la marche des destinées et les fait tendre au but objectif du genre humain18(*) »; ce but qui équivaut chez nous à la réalisation du projet de paix durable.

En somme, la nature n'a pas voulu que nous connaissions une concorde, une solidarité, une satisfaction et un amour mutuels trop parfaits, ou que nous soyons trop libres, puisqu'elle n'élimine qu'une partie de nos instincts grégaires, les plus agressifs, pour qu'il puisse exister encore des rivalités entre nous19(*). Une fois les rivalités dépassées, la nature veut que nous soyons pour nous-mêmes une fin et non pas seulement un moyen. L'humeur peu conciliante de la nature, la vanité rivalisant dans l'envie, l'appétit insatiable de possession ou de domination sont, pour Kant, ce qui empêche l'étouffement dans un sommeil éternel des dispositions naturelles excellemment pacifiques de l'humanité.

Cet état des faits ne doit pas nous faire croire que la guerre est en elle-même bonne, et qu'elle doit être de tout temps conseillée pour cette raison ou pour une autre, même en cas de raison d'Etat. Il est vrai que l'Etat fait souvent la guerre, soumet les citoyens par la force de ses appareils répressifs parce que sa conservation est juste comme toute autre conservation, mais la défense de l'intégrité territoriale et des intérêts en cas d'annexion ou d'agression est une aussi importante chose qu'est le fait de pouvoir contenir, limiter, et contrôler la violence; le fait de ne pas se livrer une guerre à outrance qui rendra difficile, voire impossible l'issue d'une paix future. En revanche, il y a lieu de souligner que le citoyen ne doit pas être toujours victime d'une violence dite légitime qui remettrait perpétuellement en cause la paix civile. La violence doit être, de ce fait, limitable et contrôlable pour ne pas se dérober des limites de la réprobation morale ; sans quoi, elle est condamnable du point de vue de la raison morale.

* 9Hannah Arendt, Essai sur la révolution, Ed. Gallimard, Coll. Les Essais, 1967, p.12

* 10 Hannah Arendt,"Apologie de la violence", p.435

* 11 Machiavel, Le Prince et autres textes, "L'art de la guerre", Paris, Gallimard, 1980, p.293

* 12 Mais il n'est pas sans savoir que, selon Rousseau, "rien ne mérite d'être acheté au prix du sang humain".

* 13 Abel a exécuté Caïn, Romulus a tué Romus : « La violence est le commencement, aucun commencement ne pourrait se passer de violence ni de violation...Toute fraternité dont les hommes sont capables est issue du fratricide, toute organisation politique que les hommes aient réussie tire son origine d'un crime...Au commencement était un crime .» Hannat Arend, 1967, p.23

* 14 Hegel, Principes de la philosophie du droit, trad. d'André Kaan, préface de Jean Hyppolite, Paris, Gallimard, 1940, nouvelle édition, 1995, p. 17

* 15 John Kenneth Galbraith, La paix indésirable ? Rapport sur l'utilité des guerres, Paris, Calmann-Lévy,1984, p.181

* 16 A., Philonenko, La théorie kantienne de l'histoire, Librairie philosophique Jean Vrin, Paris, 1986, p.111

* 17 Kant, Projet de paix perpétuelle, in OEuvres philosophiques,Paris, Gallimard,1986,p,362

* 18 Kant, 1986, p.354

* 19 Kant disait à ce propos que sans ces qualités d'insociabilité(...), tous les talents resteraient à jamais enfuis en germes, au milieu d'une existence de bergers d'Arcadie, dans une concorde, une satisfaction et un amour mutuels parfaits.

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