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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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Chapitre 2. Pratiques taditionnelles et formes

modernes de communication

Nous avons vu que les migrants sénégalais en France restent de manière générale toujours très attachés à leur pays d'origine. C'est le cas des migrants ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal qui entretiennent des relations à distance très étroites avec les villages et les communautés locales d'origine. Tel est aussi le cas des migrants commerçants mourides, pour qui la cité religieuse de Touba reste malgré la distance le lieu de vie rêvé, d'où l'on reste en permanence à l'écoute du ndiguël, c'est-à-dire les recommandations, du marabout. Il en va de même de la plupart des étudiants, pour qui l'éloignement familial constitue un fardeau lourd à porter. Aussi, le besoin de communiquer avec le pays d'origine a toujours été et reste encore très fort pour toute cette communauté sénégalaise au sein de laquelle la tradition orale67 occupe une place prépondérante dans les rapports humains et aussi dans la transmission des savoirs et savoir-faire. Dans le pays de résidence aussi, la communication et la vie de relations demeurent des aspects fondamentaux non seulement pour la cohésion des groupes mais aussi pour la réussite du projet migratoire. Pour Florence Boyer, « la notion de projet migratoire permet de rendre compte de la complexité des migrations circulaires car elle articule les différentes échelles sociales, spatiales et temporelles68 ». Le projet migratoire intègre ou combine une multitude de facteurs permettant d'appréhender non seulement le désir de partir, mais aussi les différentes ressources mobilisées pour une migration effectuée dans des conditions de réalisation optimale. Or, l'accès et la diffusion de l'information sont primordiaux dans l'efficacité des stratégies migratoires.

Ainsi donc, acteurs par nature de l'interface et de l'échange, les migrants ont assurément des besoins de communication considérables et permanents. Ils ont besoin

67 La tradition orale peut être considérée comme un moyen utilisé par les sociétés humaines pour permettre aux générations présentes et aux générations à venir de connaître leur histoire, leurs us et coutumes et aussi d'acquérir des connaissances et des informations, à travers la parole humaine. Malmenée d'abord par l'écriture, elle est aujourd'hui fortement concurrencée par le développement et la démocratisation indéniables des canaux modernes de transmission de l'information tels que la radio, la télévision, le téléphone cellulaire et Internet entre autres. Ces outils modernes de communication constituent autant d'éléments qui contribuent à sa quasi disparition dans les sociétés modernes et son net recul dans les sociétés où elle subsiste ou fait encore de la résistance.

68 BOYER, Florence. Le projet migratoire des migrants touaregs de la zone de Bankilaré : la pauvreté désavouée. Disponible sur : http:www.univie.ac.at/ecco/stichproben/Nr8_Boyer.pdf.

Consulté le 01/09/2009.

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d'entretenir et de développer des rapports humains, sociaux et économiques aussi bien avec le pays d'origine qu'avec le pays de résidence. Cette quête permanente afin de satisfaire ce besoin vital est un des traits caractéristiques essentiels dans l'identification d'une communauté en diaspora. C'est aussi dans ce sens que l'on assiste progressivement à la mise en place et au développement d'une sorte de culture du lien notamment social. Dana Diminescu remarque à cet égard qu' « auparavant à l'état latent, mais propre à tous les groupes qui se déplacent, cette culture du lien est devenue visible et très dynamique une fois que les migrants ont commencé à utiliser massivement les NTIC »69. Aujourd'hui, de nouvelles formes de relations sociales se mettent en place indubitablement et se développent entre les migrants et leur milieu d'origine. Dana Diminescu note également à ce sujet que « ces nouveaux liens semblent d'ailleurs marquer un nouvel âge dans l'histoire des mobilités humaines ». Elle considère de ce fait qu' « il n'est plus possible de percevoir les migrants comme appartenant à des lieux géographiques éloignés et aussi ayant des relations sociales indépendantes l'une de l'autre ». Au contraire, les liens entre les migrants et leur environnement d'origine sont tellement forts qu'ils s'apparentent même de plus en plus à des rapports de proximité. Un tel constat est effectivement corroboré par nos enquêtes réalisées notamment auprès de certains membres de la communauté sénégalaise en France, en Italie, en Belgique ainsi que celles réalisées au Sénégal, dans les principales zones de départ, en l'occurrence Dakar, Louga et Diourbel. Cette vision est également partagée par Serigne Mansour Tall quand il remarque précisément que « la dialectique de l'ici et l'ailleurs est remise en cause par la quotidienneté et la simultanéité des échanges entre les émigrés et leur espace d'origine »70.

Nous nous attacherons, dans ce chapitre, à montrer la diversité des pratiques de communication des acteurs de la migration sénégalaise en France. Quels sont les dispositifs interactionnels anciens et modernes que l'on rencontre fréquemment dans les milieux de la migration sénégalaise en France ? Par quels moyens, les migrants sénégalais en France parviennent-ils à entretenir et maintenir des rapports interpersonnels entre eux dans leur pays de résidence, mais aussi avec les membres de la famille et les amis restés

69 DIMINESCU, Dana. Le migrant connecté. Pour un manifeste épistémologique. Migrations / Société, 2005, volume 17, n° 12, pp. 275-292.

70 TALL, Serigne Mansour. Les émigrés sénégalais et les nouvelles technologies de l'information et de la communication. In Diop Momar Coumba (Dir.). Le Sénégal à l'heure de l'information. Paris : Karthala, 2002.

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dans le pays d'origine ou résidant à l'étranger ? Comment les rapports entretenus avec les outils de communication varient en fonction des caractéristiques socio-économiques des migrants ? Pourquoi les processus d'appropriation des outils ou médias de communication se révèlent-ils très différenciés selon que le migrant est analphabète ou instruit ? Quelles sont les modalités d'accès ainsi que les modes d'usages ?

Pour satisfaire leurs besoins croissants de communication, d'échanges et de relations, les migrants sénégalais utilisent des formes de communication à la fois multiples et complexes. Les migrants sénégalais utilisent en effet divers moyens de communication pour émettre et recevoir des messages. Ces systèmes de communication favorisent à bien des égards l'apparition de nombreuses formes et pratiques de communication. Le recours à des outils de communication comme la radio satellitaire et la télévision satellitaire permet ainsi à ceux qui sont ici de garder plus facilement et de façon plus régulière le contact avec ceux qui sont là-bas ou ailleurs. Autrement dit, par l'entremise de certaines technologies de communication et d'information, les migrants entretiennent désormais, de n'importe où et quasi instantanément, des relations quotidiennes avec les autres membres de la famille restés dans le pays d'origine, voire même avec ceux disséminés dans d'autres espaces de migration. En effet, grâce à ces dispositifs communicationnels et informationnels, les migrants entretiennent aujourd'hui des relations à distance plus intenses avec leur milieu d'origine. Dana Diminescu écrit à ce propos que « malgré la distance, le lien "virtuel" - par téléphone ou par courrier électronique - permet plus et mieux qu'avant d'être présent à la famille et aux autres, à ce qui est en train de leur arriver, là-bas, au pays ou ailleurs ». Elle ajoute que « l'idée de présence est désormais moins physique, moins « topologique » mais plus active, de même que l'idée d'absence se trouve implicitement modifiée par ces nouvelles pratiques » (D. Diminescu, 2005). « De l'immigré peu informé, isolé - et souffrant véritablement de son isolement - des années 1960 et 1970-1975, aux familles disposant de télévision satellitaires, magnétoscopes, caméscopes, journaux, des années 1990-2000, dont les enfants accèdent de plus en plus souvent au réseau Internet, l'évolution est grande, rapide et souvent étonnante », estime Stéphane de Tapia (2001).

Nous tenterons donc dans ce chapitre de montrer la dynamique des pratiques de communication des migrants sénégalais en France. Pour mieux comprendre les formes d'usages et les modes d'appropriation actuels des nouveaux outils de communication, il

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est essentiel de décrire et comprendre la manière dont les migrants sénégalais en France parvenaient autrefois à transmettre des messages et établir des relations interpersonnelles dans le pays de résidence, mais surtout à maintenir les liens avec les proches restés dans le pays d'origine. Par quels moyens s'effectuent les accès aux outils de communication dits « modernes », quels en sont les formes d'usages et aussi les modes d'appropriation ? C'est à ces questions que ce chapitre s'intéresse et tente d'apporter des réponses.

2.1 Les lettres, les cassettes audio et le bouche à oreille

Comme nous l'avons déjà évoqué, il faut avoir présent à l'esprit que, du fait de sa forte propension à la mobilité, le migrant est par nature acteur de l'interface et de l'échange. Pendant un bon nombre d'années que l'on pourrait situer approximativement des années 1960, époque où les ressortissants sénégalais pouvaient se rendre en France sans visa, au milieu des années 1990, les migrants sénégalais ont eu recours essentiellement aux lettres, aux cassettes audio et aussi au bouche à oreille pour communiquer, en particulier avec les proches et amis restés dans les milieux d'origine. Parmi ces modes de communication, le bouche à oreille reste encore un moyen de communication largement employé par une frange importante des migrants.

2.1.1 Le bouche à oreille, un moyen de communication très apprécié pour établir des relations de proximité

Le bouche à oreille reste encore un moyen privilégié d'établir des relations de proximité, d'échanger entre migrants et parfois avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. Le migrant transmet en tête à tête son message, ses recommandations, devrait-on plutôt dire, par le contact direct par la parole à un autre migrant souvent habitant la même ville, le même village ou encore le même quartier qui effectue un voyage au pays. A son arrivée au Sénégal, ce dernier rencontre le destinataire du message avant de lui transmettre en face à face et de vive voix le message que lui a confié son auteur. La rencontre entre le porteur du message et le destinataire se fait généralement par le contact direct et dans un cadre chaleureux. Des relations d'amitié ainsi que des relations sentimentales peuvent parfois se nouer à travers ce contact physique. L'authenticité du message transmis verbalement court cependant le risque ou la

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probabilité de subir des déformations de la part de l'intermédiaire chargé d'effectuer sa transmission. Néanmoins, malgré les inévitables pertes que peuvent subir la transmission de l'information par un intermédiaire, le contact physique par le bouche à oreille reste encore très apprécié par une large frange des migrants sénégalais, notamment les migrants commerçants et les femmes.

Pour mes interlocuteurs commerçants, les relations commerciales qui les lient entre eux sont fortement structurées sur le principe du marchandage, de la négociation. Les rencontres face à face ou les contacts directs sont en effet indispensables pour négocier les meilleurs prix, évaluer de visu la qualité des marchandises et obtenir un accord concernant les modalités de paiement. De plus, comme le souligne Paul Claval, « les relations face à face, les contacts sont indispensables à certaines niveaux des circuits de communication, lorsqu'il convient d'évaluer les risques d'une décision économique par exemple ». Rappelons-nous de ce commerçant établi à Bordeaux complètement désorienté pour avoir recouru au service de la SERNAM afin de se faire livrer les marchandises commandées à son grossiste basé à Paris au lieu d'être allé lui-même les récupérer. Il prétexta d'abord une erreur au niveau des marchandises livrées avant de reconnaître le manque ressenti de ne pas s'être rendu lui-même chez son grossiste où il pouvait discuter de vive voix avec ce dernier, rencontrer d'autres commerçants, avoir des nouvelles du pays, s'enquérir de la situation des autres membres de la communauté, de l'état du marché, en somme palabrer des sujets les plus sensibles (politique, économique et sociale du pays d'origine) comme des plus banals (grandes affiches des combats de lutte, matchs de football) dans un cadre cordial et chaleureux. On peut dire que pour de nombreux commerçants, les boutiques des grossistes sont de véritables lieux de vie, des points de rencontre et d'échange avec d'autres commerçants et même parfois avec des interlocuteurs variés au sein de la communauté sénégalaise de France. C'est là où se déroulent généralement les rencontres au moment des négociations décisives.

De façon générale, les messages transmis verbalement restent encore le plus souvent l'apanage des femmes qui confient de temps en temps des effets à des compatriotes s'apprêtant à se rendre au Sénégal. Elles profitent ainsi de leurs amies voyageuses pour transmettre toutes sortes de messages à leur famille au Sénégal.

C'est le cas de N. G. habitant à Paris et son amie S. D. résidant à Lille. Ces deux jeunes femmes âgées d'une quarantaine d'années se connaissent depuis le lycée où elles

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ont noué de solides relations d'amitié. N. G., dont le mari est cadre dans une banque française, se rend régulièrement au Sénégal, notamment pendant les fêtes de fin d'année, de Tabaski ou autres. A la veille de chaque voyage, son amie S. D. fait le trajet Lille/Paris pour lui amener quelques affaires destinées aux membres de sa famille au Sénégal. Pour S. D., c'est aussi l'occasion de confier à son amie des messages qui seront ensuite transmis à sa mère ou à un autre membre de sa famille établis à Dakar.

Il en va de même de B. S. et R. D., deux étudiantes à la faculté de médecine de Toulouse. B. S. se rend régulièrement au Sénégal car ses parents disposent de moyens financiers permettant de lui payer des voyages. Par contre, R. D., issue d'une famille plus modeste, doit se débrouiller pour financer ses études, subvenir à ses besoins et envoyer une partie de ses économies à ses parents au Sénégal. Ce qu'elle parvient à faire à travers les petits boulots effectués dans des structures médicales spécialisées de l'agglomération toulousaine. Ainsi, à chaque fois que B. S. se rend au Sénégal, R. D. en profite pour lui remettre quelques bagages et lui confier des messages destinés à sa mère.

Le bouche à oreille permet de véhiculer les informations sensibles, les messages qui ne peuvent être habituellement confiés qu'à des confidents. C'est un gage permettant d'assurer une bonne circulation des ressources financières. Taxé souvent de véhiculer davantage d'informations négatives que positives dans les sociétés modernes, le bouche à oreille reste encore un moyen de communication très largement répandu dans les sociétés africaines ancrées dans des traditions d'oralité et en marge de la modernité. La circulation de l'information par la médiation contribue à la qualité relationnelle indispensable pour le bon fonctionnement des relations entre les individus réunis au sein des réseaux. La nécessité de rencontrer ses interlocuteurs et d'établir un contact direct avec eux, le besoin d'entretenir des discussions face à face occupent encore une place centrale dans les pratiques de communication de la diaspora sénégalaise. Après le bouche à oreille, le courrier apparaît comme un moyen essentiel pour communiquer avec les proches restés dans le pays d'origine.

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