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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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3.2 Des relations presque quotidiennes avec le pays d'origine

Le téléphone semble être pour l'instant le palliatif qui permet de supporter l'absence de la famille et des proches. On téléphone généralement pour prendre leurs nouvelles, mais également pour participer à la vie de la famille malgré la distance, par exemple en offrant son soutien et en étant présent quand surviennent des évènements heureux ou malheureux en son sein. Le téléphone affranchit et libère des contraintes géographiques de l'espace et du temps. Il permet, selon les migrants dont les familles sont restées au Sénégal, de gérer à distance l'ensemble des charges domestiques indispensables à la subsistance des familles restées dans l'espace d'origine. On peut donc dire que le téléphone contribue effectivement à augmenter la fréquence et la durée des relations avec les proches demeurant dans le pays d'origine, rendant ainsi plus vivaces les liens sociaux.

Par ailleurs, pour les migrants qui cherchent à investir dans le pays d'origine, le téléphone est fréquemment utilisé pour pouvoir se procurer des informations et saisir quelques opportunités non seulement ici, mais aussi là-bas. On en voudrait pour preuve le rôle central du téléphone dans les démarches menées par I. D. afin de réaliser son projet visant à mettre en place et développer une petite activité économique entre le Sénégal et la France. Titulaire d'un diplôme de troisième cycle en droit et conscient des difficultés de plus en plus accrues d'insertion professionnelle en France, I. D. commence ses prospections au début de l'année 2009. Pour dénicher de bonnes affaires en France, il passe une bonne partie de la journée à son domicile à faire des recherches sur Internet, notamment sur les sites de petites annonces des particuliers tels que le bon coin. A chaque fois qu'il trouve une annonce intéressante, il prend son téléphone pour appeler la personne qui a diffusé l'annonce et essayer de conclure l'affaire. C'est principalement de cette façon qu'il parvienne à acquérir les objets amenés par la suite au Sénégal de même que les voitures lui permettant d'effectuer le trajet par la route. Le téléphone et Internet ont donc joué un rôle extrêmement important dans l'acquisition du matériel en France.

Au moment des préparatifs pour le voyage, I. D. utilise presque deux cartes téléphoniques à codes par semaine au prix de 7,50 euros l'unité pour ses communications téléphoniques vers le Sénégal. Il peut appeler sur leurs téléphones mobiles des proches, des personnes-ressources, notamment transitaire, commerçants, en somme de nombreuses personnes susceptibles de lui donner les meilleures informations pour la réussite de son projet. Avec le Sénégal, les relations peuvent être établies facilement et rapidement grâce au téléphone fixe, aux cartes téléphoniques et au téléphone mobile. Il faut souligner que parallèlement à ses études, I. D. a toujours fait du commerce pour financer ses études en France. C'est quelqu'un qui est bien inséré dans le milieu du commerce sénégalais en France. Il considère que le commerce représente seulement une activité temporaire en attendant de trouver mieux. I. D. peut compter sur un réseau familial dont les membres sont relativement bien intégrés dans le commerce sénégalais en France. Une partie de sa famille est installée en France, une autre partie en Italie. En cas de nécessité, il peut également solliciter ses amis en France, en Italie et en Espagne.

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Graphique 5. Le système de relations de I.D.

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Les appels du Sénégal vers la France sont généralement peu fréquents. Les familles n'appellent le plus souvent que pour demander d'être rappelées quand il y a urgence. Le téléphone représente, aux yeux de la plupart des migrants un moyen essentiel de réactiver les liens avec les proches et les amis restés dans le pays d'origine.

3.2.1 Une gestion quotidienne à distance de l'espace domestique

Un grand nombre de migrants considère de nos jours le téléphone comme le moyen le plus simple, le plus rapide et le moins coûteux afin d'établir ou de rétablir à tout moment et en tous lieux des liens, notamment avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine. Pour les migrants, grâce au téléphone mobile, ils sont désormais plus facilement et plus rapidement accessibles par les proches et amis restés dans le pays d'origine, et aussi ils sont plus vite au courant de ce qui leur arrive que dans le passé.

« Depuis que j'ai le téléphone portable, je suis davantage sollicité par mes deux femmes au Sénégal. Parfois, elles m'appellent en plein travail pour me demander de leur envoyer de l'argent pour la dépense quotidienne ou pour aller à des cérémonies familiales (baptêmes, mariages, décès, etc.). Dans ces cas-là, je confie mes marchandises à un autre compatriote commerçant juste le temps de me rendre au bureau de poste le plus proche pour leur envoyer de l'argent par le biais de western union » (Ousseynou, migrant sénégalais résidant à Nantes).

« La situation est pareille pour nous depuis que nous avons acquis un téléphone portable et que nous avons transmis le numéro à nos familles au Sénégal. Nous sommes sans cesse sollicités pour leur entretien. Dès qu'il y a un problème d'argent, on nous appelle chez nous, dans nos lieux de travail, presque partout pour nous demander d'en envoyer » (Cheikh et sa femme, Iso, Tapha, Jules et Bass résidant à Créteil).

C'est ce qui fait d'ailleurs dire à Abdou Salam Fall, Cheikh Gueye et Serigne Mansour Tall que l'on assiste aujourd'hui dans de nombreux foyers sénégalais, à une internationalisation de plus en plus accrue de la gestion domestique du domicile familial par les migrants depuis leurs pays d'installation. Pour ceux qui ont leurs femmes et leurs enfants au pays, le téléphone mobile est en effet pratique pour régler les cas d'urgence,

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notamment en cas de maladie et pour la scolarité des enfants. Cependant, certains migrants, pour échapper un peu à cette forte pression sociale, à défaut de couper complètement les ponts, ont acquis plusieurs téléphones portables, mais un seul numéro est néanmoins transmis aux proches résidents au pays d'origine. Toutefois, une bonne partie de la communication vers le pays des migrants dont les familles sont restées au Sénégal est encore strictement orientée vers la gestion quotidienne de l'espace domestique familial. Les appels téléphoniques réguliers des migrants vers le Sénégal représentait, par ailleurs, une manne financière considérable pour la Sonatel, à travers notamment la taxe dite de répartition.

Selon James Dean de l'Institut Panos au Royaume Uni, la taxe dite de répartition était « le résultat d'accords bilatéraux qui déterminent le prix de l'interconnexion et le montant (généralement 50% de ce prix) qu'une compagnie téléphonique d'un pays X verse à son homologue d'un pays Y pour qu'elle établisse la connexion ». Autrement dit, c'est le prix d'une connexion téléphonique internationale que doit payer un exploitant établi dans un pays émetteur d'un appel téléphonique à un autre exploitant établi dans un pays récepteur de cet appel, sous la supervision et le contrôle de l'UIT (l'Union Internationale des Télécommunications). Serigne Mansour Tall souligne que « selon le rapport de la Sonatel de 1997, l'augmentation de 6,4 milliards de francs CFA du solde des balances de trafic s'explique par la hausse du trafic "arrivée" en particulier de MCI et AT&T (+ 33%), de France Télécom (+ 44%), de Telefonica91 (+ 63%)».

Dans son étude sur Le rôle des NTIC dans les mutations urbaines : le cas de Touba, Cheikh Gueye note que « le trafic international arrivée est passée pour tout le Sénégal de 94 millions de minutes en 1999, soit une croissance en valeur relative de près de 19% contre 35% en 1998 et 6,4% en 1996 alors qu'il avait stagné en 1995 ». Il ajoute que « si le trafic international départ est de 36,5 millions de minutes en 1999 contre 31,7 millions de minutes en 1998, soit une hausse de 15%, le trafic arrivée est de 111 millions de minutes contre 94 millions en 1998, soit une hausse de 19%. D'autre part, 60% environ des recettes de la Sonatel proviennent, en effet, de ce trafic international balancé. Touba est, après Dakar, le centre urbain où arrivent le plus d'appels ». Toujours selon Cheikh Gueye, « ce développement des communications téléphoniques internationales est aussi

91 Téléfonica est l'opérateur historique en Espagne. Les migrants sénégalais utilisent beaucoup les télécentres de Téléfonica et son concurrent, l'opérateur privé Auna, pour leurs communications téléphoniques.

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favorisé par une amélioration du réseau international par la Sonatel par un système de câbles sous-marins à fibres optiques : ATLANTIS 2 et SAT3/WASC/SAFE92.

Cette taxe profitait donc aux pays pauvres qui émettaient plus d'appels qu'ils n'en recevaient, en raison notamment de la migration d'une importante frange de leurs populations. Pour les compagnies téléphoniques de la plupart des pays pauvres, le trafic téléphonique international représentait une source de revenus non négligeables. Cependant les Etats-Unis arguant, comme à chaque fois qu'ils ne tiraient pas profit du libéralisme, que ce système entraînait de lourds déficits à leurs entreprises et d'énormes flux de capitaux vers des pays étrangers, l'ont tout simplement remis en cause. Ce qui a provoqué un véritable tollé et un mécontentement général des pays pauvres.

Le téléphone contribue plus généralement au maintien et au renforcement des contacts avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine ainsi qu'avec les autres compatriotes disséminés à travers le monde. Grâce au téléphone, la distance et la séparation géographique ne constituent plus réellement un obstacle pour les migrants et leurs proches.

Son utilisation de manière communautaire dans les milieux de la migration internationale sénégalaise montre que cet outil s'intègre parfaitement aux us et coutumes de cette communauté fortement imprégnée d'une culture de l'oralité. Le téléphone est de ce fait devenu un instrument courant de la vie quotidienne des migrants sénégalais disséminés à travers le monde. L'importance accordée au téléphone s'explique pour beaucoup par son utilité, sa facilité pour joindre les parents ou les amis et aussi pour informer et rassembler les membres de la communauté. Il joue un rôle majeur et central non seulement en rendant le pays d'installation moins répulsif, mais aussi en estompant peu à peu les discontinuités dans les relations avec le pays d'origine. On comprend dès lors pourquoi le téléphone est devenu l'instrument principal pour maintenir les liens familiaux et amicaux en direction du pays d'origine.

92 SAT 3/WASC/SAFE (South Africa Telecommunications/West African Submarine Cable/South African and Far East) est un câble sous-marin à fibres optiques d'une longueur de 28 000 km qui a été mis en place grâce à une coopération multilatérale. Doté d'une capacité de 120 Gbits/s, il relie l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Son coût total s'élève à 639 millions de dollars US.

Fruit également d'une coopération multilatérale, ATLANTIS 2, est un système optique d'une capacité de 20 Gigabits/ s et d'un coût de 244 milliards de Francs CFA. Ce câble, mis en service en février 2000, relie le Sénégal, le Cap-Vert, l'Espagne, le Portugal, le Brésil et l'Argentine.

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Quand on observe les données obtenues à travers les réponses à la question suivante : quel opérateur téléphonique utilisez-vous ?, on s'aperçoit que près de la moitié de nos répondants en France utilisent les services de SFR. On compte en effet 46% de clients SFR parmi les personnes interrogées. Du fait de ses tarifs relativement attractifs, notamment certains forfaits dédiés aux étudiants, Bouygues Télécom se positionne comme le second opérateur de téléphonie mobile auprès des migrants sénégalais en France, avec 26% d'utilisateurs. Orange, la filiale du groupe France Télécom, compte 23% d'utilisateurs et s'impose comme le troisième opérateur de téléphonie mobile. Seulement 5% d'entre eux disent recourir aux services des petits opérateurs de téléphonie mobile comme Virgin Mobile, Nextel, Maxitel, etc.

Graphique 6. Téléphonie mobile : opérateurs utilisés

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