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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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Introduction générale

Ce travail s'inscrit dans le prolongement d'une étude réalisée sur la constitution et le fonctionnement des systèmes de communication des réseaux des migrants commerçants sénégalais en France1. Notre étude vise à identifier et analyser les systèmes de communication au sein des réseaux de la communauté sénégalaise en France. Nous entendons par systèmes de communication l'ensemble des moyens matériels et immatériels utilisés pour communiquer, transmettre et diffuser un message ou encore pour établir une relation avec un ou plusieurs individu(s).

Le champ de recherche sur les processus d'insertion, les formes d'usage et les modes d'appropriation des technologies de l'information et de la communication par les migrants ainsi que les transformations sociales qui en résultent ont mis du temps avant de commencer à être véritablement défrichées en France, comme c'est le cas actuellement. Sous cet angle, il est significatif de remarquer d'ailleurs le retard enregistré par la France sur les pays anglo-saxons, États-Unis et Angleterre en particulier, où les « communication studies » sur les médias et les minorités sont relativement fécondes. Pour Josiane Jouët et Dominique Pasquier2, l'explication à ce déficit des recherches françaises sur ce sujet a sans doute son fondement dans le modèle républicain français d'intégration où « les immigrés sont appelés à gommer leurs différences et à se fondre dans la culture de leur pays d'accueil » alors qu'aux États-Unis par exemple, les recherches sur ce thème « s'intègrent quasi naturellement dans une conception de la société qui repose sur les communautés comme fondement de la nation ». En fait, on peut voir à travers la littérature anglo-saxonne que dans ces pays les minorités ethniques y ont largement utilisé les médias communautaires pour mettre en valeur certains aspects de leur culture d'origine et affirmer leur identité d'une part, et d'autre part pour exiger une certaine reconnaissance culturelle. C'est dans ces conditions que les recherches se sont intéressées à « la dimension communicationnelle » qui permet aux individus au sein de ces communautés de migrants de tisser ou de nouer des relations entre eux et avec les

1 GUEYE, Moda. Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des commerçants sénégalais en France. Bordeaux : Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3, 2001, 153 p. (Mémoire de DEA : Géographie. Sous la direction de Annie Chéneau-Loquay).

Disponible sur : http://www.africanti.org/IMG/memoires/gueyedea.pdf

2 JOUËT, Josiane (Dir.) et PASQUIER, Dominique (Dir.). Présentation. In Médias et migrations. Réseaux, 2001, vol. 19, n°107, pp. 9-15.

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proches restés dans les pays d'origine, mais aussi qui leur permet de s'intégrer ou de se constituer en « bulles communautaires » dans les pays de résidence.

Depuis quelques années (on peut situer cette période plus précisément au début des années 2000), le champ de recherche sur les TIC et les migrations internationales est en pleine ébullition en France. Peu à peu, quelques chercheurs ont commencé à l'investir, à y creuser ou tracer avec persévérance de nouveaux sillons. C'est dans cette optique que la fondation maison des sciences de l'homme a mise en place un programme de recherche sur l'usage et l'impact des technologies de l'information et de la communication dans le monde des migrants, programme dirigé par Dana Diminescu. D'un autre côté, le programme Africanti et le GDRI (Groupe de Recherche International) Netsuds du CNRS, tous les deux sous la direction d'Annie Chéneau-Loquay, orientent une partie de leurs réflexions sur l'étude des usages des TIC dans les diasporas et sur le rôle des TIC comme facteur d'universalisme ou de communautarisme, à travers une approche pluridisciplinaire. Au niveau du GDRI Netsuds, deux autres équipes de recherche s'intéressent également à la problématique de l'utilisation des TIC, Internet en particulier, par les diasporas de la connaissance ou diasporas scientifiques afin de favoriser et d'organiser leur participation au développement économique, social et culturel des pays d'origine. Il s'agit de l'équipe pilotant le projet « Diaspora Knowledge Networks » (DKN) initié par l'UNESCO au cours de l'été 2005 et coordonné par le sociologue William Turner, membre du LIMSI du CNRS. Il y a également les travaux de l'équipe de l'IRD de Montpellier dont fait partie le politologue Jean-Baptiste Meyer. D'autre part, la revue Hommes et migrations, dans sa publication numéro 1240, parue en 2002, a consacré un numéro spécialement aux usages des TIC et de l'Internet en particulier par les migrants. Nous retenons également parmi ces travaux ceux réalisés par les organismes internationaux comme l'OIM (Office Internationale des Migrations) qui analyse les relations entre Migrations internationales, développement et société de l'information et l'UNESCO qui s'intéresse d'une part à l'accès de la diaspora aux TIC et d'autre part à la contribution de la diaspora au partage des savoirs par le biais des TIC.

Au cours des ces dernières années, le monde a connu de très grands bouleversements avec l'avènement formidable d'outils de communication de plus en plus perfectionnés et le développement rapide de technologies d'information de plus en plus sophistiquées. La convergence des télécommunications, de l'audiovisuel et de l'informatique va provoquer des changements inédits et considérables dans de nombreux aspects de l'activité

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humaine. Des transformations technologiques majeures vont affecter profondément notre façon quotidienne de communiquer et par ricochet notre regard sur l'espace et nos pratiques spatiales. De même, notre manière d'appréhender le temps en sera fortement modifiée. Désormais quel que soit l'endroit de la planète où l'individu se situe ou presque, il peut communiquer avec sa famille et échanger avec ses amis. Quel que soit en effet le lieu où l'individu est localisé, il est généralement possible d'émettre et de recevoir des appels, de transmettre et recevoir des messages de toute nature. Avec la diffusion des technologies de l'information et de la communication, la distance qui sépare les individus semble être abolie d'une certaine manière. Ainsi donc, sans vraiment s'y attendre, certains diraient même à la surprise générale, les TIC, Internet et le téléphone mobile en particulier, ont transformé à une vitesse vertigineuse et de façon irréversible les pratiques de communication des migrants et des diasporas.

Rappelons toutefois que nous avions commencé à observer les prémices de ces transformations dans les modes communicationnels au sein des communautés de migrants notamment lors de notre étude sur les systèmes de communication des ressortissants sénégalais se livrant au commerce en France, et plus particulièrement dans les grandes villes telles que Paris, Marseille, Bordeaux, Lyon et aussi dans certaines villes de province. Cette étude s'inscrivait dans le cadre de notre mémoire de DEA soutenu en 2001 sous la direction d'Annie Cheneau-Loquay. Nous avions par la suite décidé, en accord cette dernière, à la fois d'élargir notre objet de recherche à l'ensemble des acteurs de la migration sénégalaise et d'étendre notre terrain de recherche à d'autres pays recevant d'importants effectifs de migrants sénégalais comme l'Italie, l'Espagne et les Etats-Unis. Mais malheureusement, faute de moyens nous avons du revoir notre ambition à la baisse. Ce qui nous a amené finalement à focaliser notre réflexion sur la communauté sénégalaise installée en France.

La présence sénégalaise en France s'est faite à partir de plusieurs vagues ou filières migratoires successives. C'est une histoire relativement ancienne dont les débuts remontent aux « Tirailleurs sénégalais » venus participer et soutenir la puissance coloniale durant les deux guerres mondiales. On peut effectivement dire que les questions migratoires occupent une place prépondérante dans les relations entre la France et le Sénégal, et elles sont aussi parfois sources de tension entre les deux pays comme on l'a vu dernièrement sur les questions de « l'immigration choisie » ou de « l'immigration

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concertée »3. Selon les estimations de l'OCDE, les ressortissants sénégalais en France étaient estimés à 25.000 personnes en 2005 (source : Perspectives des migrations internationales : SOPEMI - Edition 2007 - OCDE). Cependant, l'évaluation des ressortissants sénégalais vivant en France reste une tâche relativement difficile, en raison du manque de chiffres fiables sur les flux migratoires aussi bien dans le pays de départ que dans le pays d'installation d'une part, et d'autre part en raison de l'importance des migrants qui sont dans la clandestinité.

En France, la communauté sénégalaise est fortement concentrée dans la région Ile-de-France, les villes de la Normandie (Le Havre, Rouen et Caen) et aussi dans les grandes villes de province comme Marseille, Lyon, Bordeaux et Toulouse. L'immigration sénégalaise en France s'est fortement accrue ces vingt dernières années, en raison principalement de quelques difficultés endogènes, notamment la crise économique, la croissance démographique et les mutations sociales, mais aussi du fait de certains facteurs externes avec la mondialisation des échanges financiers et culturels à l'échelle d'un monde devenu un village global. Aujourd'hui, les Sénégalais migrent essentiellement pour des raisons économiques et pour la poursuite de leurs études. Considérés par certains observateurs comme figurant parmi les communautés originaires de l'Afrique sub-saharienne les plus représentées dans l'Hexagone, les Sénégalais se remarquent par leur nombre, leur fort ancrage identitaire et par une vie associative extrêmement riche et dynamique. De nombreuses associations ont été créées pour soit regrouper des étudiants poursuivant leurs études dans la même ville, soit pour rassembler des personnes appartenant à la même confrérie, soit pour réunir des compatriotes souhaitant mener ensemble des actions de développement en faveur de leurs localités d'origine.

Cette migration, comme dans tous les pays où s'est installée une forte communauté sénégalaise (Italie, Espagne, États-Unis, etc.), est organisée en réseaux de différents types. En effet, l'organisation en réseaux est un phénomène caractéristique de la migration internationale sénégalaise. Dans ces réseaux relativement bien structurés, la solidarité entre les membres est quelque chose de fondamental dans la réussite du projet migratoire, les réseaux sont donc au coeur, au centre de tout le processus migratoire. C'est grâce à

3 Il s'agit d'un accord bilatéral signé en 2006 entre la France et le Sénégal sur la gestion des flux migratoires. Cette initiative française consiste à rendre plus facile l'accès au visa et l'entrée sur le territoire

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eux d'abord que les « néo-migrants » se procurent souvent les moyens financiers nécessaires pour préparer les départs, qu'ils trouvent des points d'accueil ou d'hébergement sur les lieux de transit, de ré-émigration ou de fixation définitive et qu'ils parviennent la plupart du temps à trouver du travail dans les pays de migration. Les réseaux sont impliqués directement ou indirectement dans les flux et l'organisation des conditions générales de la migration sénégalaise vers la France et les autres pôles du champ migratoire international4 sénégalais.

De manière générale, le migrant est avant tout membre d'un groupe plus ou moins structuré. Les membres du groupe sont interconnectés les uns les autres et entretiennent des relations de solidarité, d'entraide ou de coopération. Les relations liant et regroupant les individus au sein des réseaux des migrants sénégalais sont souvent de nature fort variées. Ces relations interpersonnelles peuvent être des relations d'ordre social (parenté, amitié avec des compatriotes...), confrérique (appartenance principalement à la confrérie mouride), socio-culturel (l'appartenance au même groupe ethnique) ou même géographique (l'appartenance à la même région d'origine). Toutefois, ces formes de sociabilité ne fonctionnent pas sans un minimum de normes et de valeurs. Il existe en effet des règles plus ou moins formalisées qu'il faut absolument respecter. Le non respect des règles établies peut entraîner l'exclusion, l'isolement et le risque de ne plus bénéficier de la solidarité du groupe.

Les réseaux migratoires, familiaux, confrériques et ethniques sont particulièrement dynamiques tout au long du processus migratoire, de la mise à disposition des ressources financières permettant de financer le voyage jusqu'à la recherche d'emploi en passant par l'hébergement. Ils offrent à leurs membres des espaces d'échanges, de réciprocité, d'assistance et de dons. Ce sont des structures dynamiques caractérisées par des relations de solidarité et de services multiples entre les différents membres. En donnant aux migrants la possibilité de se mettre en relation avec des acteurs restés dans le pays d'origine et ceux rencontrés dans les pays de transit, les pays traversés ou fréquentés durant le parcours migratoire, les réseaux contribuent au maintien et au renforcement de la cohésion et de l'unité de la communauté. De même, en permettant la circulation de

français pour les étudiants et les cadres supérieurs sénégalais tout en assurant leur retour dans leur pays d'origine.

4 Le géographe Gildas Simon définit le champ migratoire comme « un espace bien structuré, bien balisé, avec ses réseaux unissant lieux d'origine et d'emploi, ses flux permanents de travailleurs.

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l'information et l'établissement de connexions entre les migrants, le réseau constitue une source extrêmement précieuse d'information pour les migrants ainsi que pour les futurs migrants. Les réseaux sont donc essentiels dans le champ migratoire sénégalais, ils constituent des soupapes de sécurité non négligeables pour les migrants.

Le but poursuivi dans ce travail consiste à observer et analyser les processus d'insertion des technologies de l'information et de la communication, en particulier le téléphone mobile et Internet, dans les milieux de la migration sénégalaise en France, les différents usages et les formes d'appropriations qui en sont faits ainsi que les mutations qu'elles induisent dans les rapports que les migrants sénégalais en France entretiennent à la fois avec leurs territoires et lieux d'origine et de résidence. De quelle manière, et dans quelle mesure ces usages contribuent-ils à favoriser la réactualisation, le maintien voire le renforcement des relations avec les familles et les amis restés dans l'espace d'origine ainsi qu'avec le reste de la communauté dispersée dans des espaces géographiques éloignés et distants parfois de plusieurs milliers de kilomètres ? Quelles sont les conséquences de ces usages sur les liens et les réseaux sociaux et donc leurs impacts sur la cohésion de la communauté ? Comment les usages participent-ils aussi à l'intégration des migrants dans leur espace de résidence ? Dans quelle mesure, les « arts de faire5 » en même temps instituent de nouvelles pratiques spatiales et affectent leurs représentations et leurs perceptions des notions géographiques comme la distance, le temps, la proximité et l'éloignement ? Comment ces nouveaux outils de communication contribuent-ils à étendre et recomposer les bassins de relations et aussi à renforcer les connexions et la cohésion au sein des réseaux ? Notre hypothèse centrale met plutôt l'accent sur les usages du téléphone mobile et de l'Internet par les migrants sénégalais en France à la fois pour entretenir un contact instantané et régulier avec le pays d'origine afin de renforcer les liens à distance, mais aussi comme support d'intégration dans le pays de résidence.

Pour mieux appréhender et comprendre ces questions, nous allons articuler notre réflexion autour de trois axes. Il s'agit dans la première partie de commencer par expliquer qui sont les migrants sénégalais qui nous intéressent dans ce travail. Quelles sont leurs spécificités ? En quoi consiste l'intérêt de porter notre réflexion sur les pratiques de communication de ces acteurs de la migration sénégalaise en France ? Puis,

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nous verrons la diversité et la dynamique des pratiques de communication, avec une attention particulière aux usages du téléphone mobile, véritable révolution des pratiques de communication en Afrique. Quels sont les facteurs explicatifs de cet engouement des migrants pour le téléphone mobile ? Quel rôle joue le téléphone dans l'évolution des relations avec le pays d'origine ainsi qu'avec le pays de résidence ? Mais en même temps, nous tenterons aussi d'analyser les nouvelles configurations migratoires qui se dessinent, avec l'émergence des réseaux transnationaux et des réseaux virtuels. Enfin, nous tenterons de présenter un bref panorama de la situation du secteur de la téléphonie dans le pays d'origine.

Dans la deuxième partie, nous nous intéresserons aux différents usages de l'Internet par les migrants sénégalais vivant en France. Comment se servent-ils d'Internet ? Quels sont les principaux sites qu'ils visitent ? Il s'agira donc de recenser et de décrire les sites web les plus fréquentés par les migrants sénégalais en France, d'analyser leurs contenus et de montrer leur rôle dans le dynamisme de l'Internet sénégalais. Un autre aspect sur lequel va porter tout particulièrement notre réflexion, c'est la manière dont Internet est perçu et utilisé comme un nouveau territoire du politique par certains migrants ou comme « un nouvel espace public démocratique6 ». Nous verrons en effet, à travers la prolifération des sites portails, qu'Internet est devenu un espace public virtuel où émerge et se développe une véritable prise de conscience citoyenne. Il s'agira également, dans cette partie, de décrypter ou de mieux cerner cette « citoyenneté virtuelle » qui émerge des territoires numériques et transcende les frontières géographiques. Qu'est-ce que l'utilisation d'Internet a changé dans les relations que les migrants sénégalais en France entretiennent avec le pays d'origine et avec le pays de résidence ?

Dans la troisième et dernière partie, nous analyserons les différents enjeux et les perspectives liés à l'utilisation des TIC. Ce sont les multiples enjeux socioculturels : meilleure intégration ou repli identitaire, promotion des différentes facettes de la culture d'origine, transfert des savoirs et des compétences, etc. Ce sont aussi les enjeux liés à une participation accrue et plus efficace des migrants au développement économique et social de leur pays ou de leur lieu d'origine par le biais des technologies de l'information et de la communication. Ce sont enfin les enjeux liés à l'insertion des migrants dans la « société

5 CERTEAU, Michel de. L'invention du quotidien. Arts de faire. Tome 1. Paris : UGE, 1980.

6 EVENO, Emmanuel et LEFEBVRE, Alain. Espace, recherche et communication. Sciences de la société, mai 1995, n° 35. Presses universitaires du Mirail, pp 3-12.

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globale ». C'est donc autour de ces trois parties que va s'articuler principalement notre réflexion.

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Outils conceptuels et méthodologie

Dans le contexte d'une société globalisée marquée par une croissance prodigieuse des technologies de l'information et de la communication, et aussi par un développement très rapide des moyens de transport, les migrations internationales posent des enjeux considérables aussi bien aux pays de départ qu'aux pays d'arrivée.

Outils conceptuels et théoriques

Afin d'étudier notre sujet, il nous semble important de commencer tout d'abord par clarifier et examiner les concepts de « diaspora » et de « réseau », notions centrales dans notre réflexion. Mais au-delà du débat sur le glissement sémantique du concept de « diaspora », nous insisterons plus particulièrement sur son apport dans le domaine des sciences sociales. Nous tenterons de montrer si le terme de diaspora est réellement approprié à la structuration de la migration internationale sénégalaise.

Les concepts

Dans Le Petit Larousse, le mot « diaspora » est défini tout simplement comme « l'ensemble des membres d'un peuple dispersés à travers le monde mais restant en relation ». Dans l'encyclopédie électronique « Wikipédia », le mot « diaspora » désigne aussi « la dispersion d'une communauté ou d'un peuple à travers le monde ». Dans Les mots de la géographie (1993) de Roger Brunet, le terme « diaspora » est défini ici encore comme « la dispersion, la dissémination d'un peuple »7. Enfin, dans le Dictionnaire de la géographie (1970) de Pierre George, le terme évoque là encore l'idée de dispersion. Il désigne « l'ensemble de la collectivité juive dispersée dans le monde ou toute collectivité ethnoculturelle diffuse hors de son milieu originel (diaspora arménienne, grecque, chinoise, libanaise...) »8. A partir de ces définitions, on constate bien que l'idée de dispersion est centrale dans la constitution d'une diaspora. Ne trouve-t-on pas d'ailleurs dans le verbe grec « diaspeirein », d'où est issu le mot, l'idée également de dispersion d'une communauté ou de dissémination d'une partie d'un peuple à travers le monde.

7 Roger Brunet, 1993, Les mots de la géographie, Paris, La Documentation française.

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Ainsi donc, c'est le phénomène de dispersion volontaire ou non au-delà de son territoire d'origine qui est à la base de la formation d'une diaspora. Cependant, cette dispersion intègre une forte conscience identitaire collective en lien avec la société et l'espace d'origine.

A ce stade de notre réflexion, on aurait pu se contenter de ces définitions, faire l'économie intellectuelle d'une analyse plus approfondie et en déduire que la communauté sénégalaise en France constitue effectivement une composante de la diaspora sénégalaise dispersée à travers le monde, de ces milliers de Sénégalais disséminés dans le monde entier. Mais allons plus loin pour voir l'intérêt que le concept de « diaspora » a suscité dans la communauté scientifique au cours de ces dernières années. Dans ce débat, existe-t-il une approche qui pourrait précisément nous procurer, de façon succincte, des éléments objectifs permettant d'appréhender plus commodément les problèmes que pose notre sujet et rendre notre réflexion scientifique plus féconde?

Toutefois, il est nécessaire de souligner, avant d'aller plus loin, qu'il ne s'agit nullement ici de nous pencher sur l'abondante production scientifique, aussi bien anglo-saxonne que française, qui existe dans ce champ de recherche. Ce n'est point l'objet de cette étude. Il s'agit tout simplement de trouver des clefs, de dégager des pistes ou encore de trouver des idées qui peuvent nous aider à circonscrire notre objet de recherche et stimuler notre réflexion.

Distinction entre diasporas classiques et diasporas modernes

Nous nous inspirerons largement ici des réflexions scientifiques du géographe Michel Bruneau9 dont les travaux font référence dans ce domaine de connaissance académique. De façon un peu schématique, on peut dire qu'il existe deux camps dans ce champ de recherche : d'un côté le camp des puristes et d'un autre côté le camp des maximalistes. Les premiers sont pour une définition heuristique plus stricte du terme. Ils craignent que le mot, à force de désigner divers phénomènes de dispersion et d'être un fourre-tout, soit dénaturé de son sens heuristique primitif à tel point qu'il soit amené à désigner tout et

8 Pierre George, 1970, Dictionnaire de la Géographie, Paris, PUF.

9 Michel Bruneau, Diasporas et espaces transnationaux, Economica, Villes-géographie, 2004.

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son contraire. Le géographe Yves Lacoste (1995) estime à ce sujet qu' « il est fâcheux de diluer dans l'extrême diversité des migrations de toutes sortes ces phénomènes très particuliers que sont les diasporas au sens fort du terme ». Il poursuit en soulignant que « dans le phénomène de la diaspora véritable, il faut tenir compte du fait que ce sont des facteurs de déracinement particulièrement brutaux qui ont provoqué l'exode de la plus grande partie d'un peuple, et que celui-ci conserve la mémoire de son territoire d'origine et des évènements historiques qui l'ont fait partir » (Yves Lacoste, 1995 cité par Michel Bruneau). On peut donc considérer avec Yves Lacoste que la notion de « diaspora » au sens originel ou au sens fort du terme résulte en quelque sorte d'une dispersion plus forcée que volontaire avec parfois des cas extrêmement graves et douloureux de répression ou de génocide. Le terme s'applique dans ce cas à l'exil lointain du peuple juif, aux dispersions des peuples arméniens et assyro-chaldéens et aussi à l'exode des Grecs pontiques. A l'opposé, les maximalistes prônent une acception ouverte et plus large du terme, une extension de son usage à une pluralité de phénomène de migration de toutes sortes.

Ainsi, les nombreux travaux produits par des chercheurs de disciplines diverses vont donner lieu à une différenciation entre les diasporas classiques dont les archétypes ou exemples illustratifs sont les diasporas juives, grecques et arméniennes par opposition à ce qu'Alain Médam (1993) propose de considérer comme des « diasporas modernes plus récentes et en voie de constitution »10. Dans ses travaux consacrés à la diaspora noire des Amériques, Christine Chivallon (2004) parle même de diasporas post-modernes. Pour elle, le terme est devenu synonyme de « la population étrangère à l'étranger ». Roger Brunet souligne dans ce sens que « longtemps limité à la diaspora juive, le mot tend à s'appliquer à toute dissémination ». C'est ce qui fait dire à Jean Gottmann (1996) qu' « il devient difficile aujourd'hui de trouver une nation qui n'ait pas sa diaspora, c'est-à-dire qui n'ait pas souvent une partie importante de son peuple dispersée en dehors des frontières de l'État national. Pratiquement tous les pays, petits ou grands, ont aujourd'hui leur diaspora ». Pour le politologue Bertrand Badie « la notion de diaspora a perdu sa connotation tragique dans les dernières décennies : elle désigne des communautés d'expatriés qui préservent une identité commune, qui ont gardé des références et des

10 MEDAM, Alain. Diaspora / Diasporas. Archétype et typologie. Revue Européenne des Migrations internationales, vol. 9, n°1, 1993.

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pratiques renvoyant à leur pays d'origine et qui sont en relation collective organisée11 ». C'est cette évolution du concept qui nous amène de nos jours à trouver l'existence d'une pluralité de diasporas : chinoise, indienne, palestinienne, tamoule, libanaise, etc.

Critères pour être considérée comme une diaspora

Dans Les mots de la géographie, Roger Brunet (1993) distingue trois types de dispersion : une dispersion forcée ou contrainte du fait de l'absence de pays propre ; une dispersion liée à une situation de pauvreté, à des difficultés d'existence plus ou moins momentanée ; une dispersion liée au choix d'un type d'activités ou à un mode de vie. Des différents critères proposés par la plupart des auteurs, Michel Bruneau (2004) propose d'en retenir quatre fondamentaux :

? la dispersion sous la contrainte d'une population dans plusieurs territoires relativement éloignés du territoire d'origine. Les facteurs à l'origine de la dispersion peuvent être une situation d'extrême pauvreté, une famine, un désastre ou une catastrophe ;

? le maintien d'une forte conscience identitaire. La référence au territoire, au lieu ou à la société d'origine est également très forte. Ce qui implique l'existence d'un lien communautaire relativement solide et d'une vie associative assez dynamique ;

? les liens entre les migrants et le territoire d'origine se maintiennent et se développent. Des relations d'échange multiples (social, économique, culturel, politique, etc.) existent entre les migrants et leur territoire d'origine. Ces relations se traduisent par une intensité de la circulation des hommes entre les différents lieux, des échanges de marchandises, de capitaux et d'informations ;

? le choix des pays et des villes de destination est loin d'être le fruit du hasard. Ils résultent au contraire de stratégies mûrement réfléchies de longue date, bien élaborées avec un rôle déterminant tout le long du processus migratoire de ceux qui sont déjà installés : depuis les départs, jusqu'à l'insertion des nouveaux arrivés dans le marché du travail en passant par leurs accueils et leurs hébergements. Ce sont les chaînes migratoires12.

11 BADIE, Bertrand. La fin des territoires, Paris : Fayard, 1995.

12 BRUNEAU, Michel. Diasporas et espaces transnationaux. Paris : Anthropos/Economica, 2004. (Villes - Géographie).

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Pour Serge Weber, « une chaîne migratoire est un mécanisme qui n'existe que lorsqu'elle est en marche, c'est-à-dire que d'anciens migrants aident les nouveaux à venir, qui à leur tour aideront d'autres à venir et ainsi de suite »13. C'est donc ceux qui arrivent généralement en premier qui s'activent à assurer la mise en place, la consolidation et la reproduction des différents maillons du processus, constituant de ce fait les pièces maîtresses des réseaux ou les têtes de pont de la chaîne migratoire.

Dans son ouvrage, Le Déchiffrement du monde, Roger Brunet souligne de fort belle manière que « toute diaspora est un espace, avec ses lieux, ses noeuds et ses réseaux. Elle est un ensemble de communautés liées entre elles, avec des réseaux de solidarité. La diaspora est à la fois dia-chora, et chora à son tour : jetée à travers l'espace, et espace original » (Roger Brunet, 2001).

Peut-on parler en définitive d'une diaspora sénégalaise ?

Force est de reconnaître qu'aujourd'hui, une bonne partie de la population sénégalaise est éparpillée, disséminée partout à travers le monde. Les Sénégalais sont reconnus comme étant de très grands voyageurs. Ils sont présents dans des pays aussi divers que la France, l'Italie, l'Espagne, la Côte d'ivoire, le Gabon, le Cameroun, le Maroc, l'Allemagne, la Belgique, la Suisse, les États-Unis, le Canada, l'Arabie Saoudite, etc. Cependant, malgré l'éloignement et la distance, les communautés sénégalaises dispersées dans ces pays conservent non seulement une forte conscience identitaire, mais aussi maintiennent d'intenses liens affectifs et matériels avec leur pays d'origine. Les liens avec la société d'origine sont en effet si intenses que quel que soit le nombre d'années passées en dehors du Sénégal, les migrants conçoivent l'investissement des économies réalisées pendant la migration comme symbole, entre autres, de la réussite du projet migratoire et leur retour vers la patrie comme l'alternative finale.

Dans la communauté sénégalaise en France, le maintien de l'identité collective, d'une mémoire identitaire collective est fondamental pour les migrants. Le lien communautaire est toujours présent, c'est un trait caractéristique marquant de la migration sénégalaise. L'anthropologue Martine Hovanessian considère, dans ses travaux sur la migration

13 WEBER, S. De la chaîne migratoire à la migration individuelle des Roumains à Rome. In Réseaux sociaux en migration. Hommes et migrations, juillet-août 2004, n°1250.

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arménienne, que ce lien communautaire « est essentiel pour le maintien de pratiques identitaires, support d'une altérité fondatrice de la diaspora dans la société d'accueil ». De manière générale, la communauté sénégalaise en France conserve une certaine cohésion. Elle est marquée par son attachement à son lieu d'origine, à travers des échanges multiples de nature économique, culturelle, sociale et politique. De même, l'attachement aux confréries musulmanes est très marqué au sein de la communauté. La vie associative est assez riche. La solidarité entre les membres de la communauté est très importante, elle n'est pas un vain mot. Il existe des contacts multiformes permanents avec le pays d'origine. Au regard de tout cela, on peut dire que la migration sénégalaise, par bien des aspects, présente des critères qui permettent de la qualifier de diaspora.

Il apparaît à travers nos lectures et nos observations que le critère « dispersion sous la contrainte » semble également bien adapté pour décrire la migration internationale actuelle des Sénégalais. C'est le cas des étudiants dont les départs sont plus ou moins forcés par un système éducatif paralysé par un effectif pléthorique et des grèves répétitives. C'est le cas également des enseignants et chercheurs obligés de partir dans des centres de savoir où ils disposent de conditions de travail plus propices à leur épanouissement ou à satisfaire leur curiosité intellectuelle. Mais cette dispersion sous la contrainte concerne surtout des milliers de jeunes candidats à la migration prêts à partir par tous les moyens à cause du chômage, du désespoir et du manque de toute perspective d'avenir au Sénégal. Le désastre provoqué par la mauvaise gouvernance est le principal facteur explicatif de l'ampleur de la dispersion actuelle des Sénégalais dans les pays occidentaux.

Nous allons examiner à présent le concept de « réseau », concept essentiel pour décrire et comprendre la complexité des liens sociaux et les interactions entre les individus au sein de la diaspora sénégalaise en France.

Réseau, un concept fondamental en géographie

Dans le Petit Larousse, le mot « réseau » est défini comme un « ensemble de voies ferrées, de lignes téléphoniques, de lignes électriques, de canalisations d'eau ou de gaz, de liaisons hertziennes, etc. Dans Les mots de la géographie, le terme « réseau » est défini comme un « ensemble de lignes ou de relations aux connexions plus ou moins complexes ». Etymologiquement, le mot « réseau » vient du latin « rets » ou « retis » et

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signifie filet ou tissu. Manuel Castells en donne une définition toute simple, il s'agit pour lui « d'un ensemble de noeuds interconnectés »14. Castells rappelle aussi qu'il s'agit d'un « type d'organisation humaine qui remonte à la nuit des temps »15. Dans le langage courant, la notion de « réseau » évoque l'idée d'entrelacement, d'entrecroisement ou d'enchevêtrement. Concept fondamental en géographie, le réseau est défini par Antoine Bailly comme un « ensemble de relations plus ou moins organisé en noeuds, segments, sommets et axes, qui permet de lier entre eux les lieux géographiques »16. Le terme « réseau » est généralement employé pour désigner une grande variété de voies de circulation matérielles (réelles) ou immatérielles (virtuelles).

Les réseaux matériels ou physiques sont les réseaux qui permettent aux individus et aux groupes de circuler ou de se déplacer d'un lieu à un autre, de se rencontrer à travers le contact physique afin d'échanger ou de communiquer. Ce sont les réseaux routiers, les réseaux ferroviaires, les réseaux maritimes, les réseaux aériens, les réseaux téléphoniques, les réseaux hertziens, les réseaux câblés... Ces réseaux dits techniques (routes, voies ferrées, lignes aériennes, télécommunications, réseaux d'eau...) visent généralement à relier les lieux, aménager et gérer l'espace. D'une manière générale, les géographes se sont surtout intéressés à l'aspect technique des réseaux, comme élément fondamental dans la structuration du territoire ainsi que comme facteur déterminant dans l'organisation de la société, et de ce fait, pendant longtemps, ils ont délaissé l'aspect social. Cependant, depuis quelques années, des géographes comme Jean-Marc Offner et Denise Pumain, Paul Claval, Henri Bakis, Claude Grasland, S. Laribe et Anne Cadoret ont commencé à manifester leur intérêt pour les réseaux sociaux et porter leurs réflexions sur ce domaine de recherche.

Les réseaux sociaux, une utilisation féconde du concept dans le domaine de la sociologie

Par définition, les réseaux sociaux désignent les relations que des ensembles d'individus ou les membres d'une communauté donnée entretiennent les uns avec les autres. C'est l'ensemble des liens et l'intensité des liaisons qu'entretiennent des personnes

14 CASTELLS, Manuel. La galaxie Internet. Paris : Fayard, 2002.

15 Idem

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interconnectées les unes avec les autres. Le réseau est l'ensemble des relations de solidarité, d'entraide ou de coopération qui noue un individu à d'autres individus.

Utilisée d'abord dans le champ de l'anthropologie urbaine, la notion de « réseau » a été fréquemment convoquée dans le champ de la sociologie. La notion va d'ailleurs connaître, selon Anne Cadoret (2006)17, une évolution rapide avec notamment l'apport de plusieurs chercheurs en sociologie comme le britannique John A. Barnes et un peu plus tard les chercheurs regroupés au sein de l'école de Chicago. Le réseau est défini ici comme l'ensemble des relations de nature fort variées reliant un ensemble d'acteurs organisés ou non. L'analyse des sociologues qui travaillent sur les réseaux permet de saisir les processus à la base de leur formation, de décrypter la variété des relations qui peuvent exister entre les différents acteurs en leur sein et enfin le fonctionnement ainsi que les différentes formes que peuvent prendre ces réseaux. Ces analyses vont plutôt mettre l'accent sur les acteurs, les membres des réseaux et les différentes relations qu'ils entretiennent entre eux. Or, le comportement des acteurs est un élément crucial dans la compréhension de l'occupation et de l'organisation de l'espace. Il est en effet essentiel pour comprendre comment parfois les gens créent l'espace, l'utilisent ou le transforment, pourquoi un lieu est relié à tel lieu et pas à un autre.

Dans la sociologie des migrations, la notion de « réseau » a été surtout utilisée, selon Marie-Antoinette Hily et William Berthomière, pour expliquer les nouvelles formes migratoires, notamment les questions liées à l'intégration et plus particulièrement celles liées aux « modes de production des migrants, qualifiés de commerce ethnique »18. Cette notion de commerce ethnique a été largement utilisée dans les travaux s'intéressant à la création et au fonctionnement des boutiques de commerce dans les quartiers à forte implantation de migrants comme les quartiers des Capucins à Bordeaux (Caroline Fouquet, 1995 ; Moda Gueye, 2001), de Château-Rouge à Paris (Claire Scopsi, 2004), le quartier Belsunce à Marseille (Alain Tarrius et Lamia Missaoui, 1994 ; Michel Péraldi, 1999, 2001) ou autour de la Place du Pont à Lyon (Michel Rautenberg, 1989).

16 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

17 CADORET, Anne. De la légitimité d'une géographie des réseaux sociaux : la géographie des réseaux sociaux au service d'une géographie des conflits, Netcom, 2006, vol. 20 n°sss 3-4.

18 HILY, M-A. et BERTHOMIERE, W. La notion de « réseaux sociaux en migration ». In Réseaux sociaux en migration. Hommes et migrations, juillet-août 2004, n°1250.

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Par ailleurs, dans une étude consacrée à l'expansion du commerce ethnique à travers les fonds de commerce achetés « à Paris et dans les départements limitrophes - Hauts de Seine, Seine Saint-Denis, Val de Marne » (E. Ma-Mung, 1992) par des Asiatiques et des Maghrébins, le géographe Emmanuel Ma-Mung définit le commerce ethnique comme l'activité pratiquée par des « commerçants de nationalité ou d'origine étrangère » et dont la clientèle visée est essentiellement constituée par des membres de la communauté dont ils sont généralement issus ». Cependant, pour Jacques Barrou (1999), au-delà de la clientèle issue de la même communauté d'origine, l'épicerie de l'Arabe du coin et la boutique du Chinois du quartier au même titre que l'échoppe de l'Indo-Pakistanais (c'est nous qui ajoutons) peuvent être considérées comme des commerces de proximité, en somme une activité au service de tous. De nos jours, Claire Scopsi (2004) porte sa réflexion sur les produits et services de télécommunication proposés à travers des dispositifs d'accès collectifs, notamment dans les téléboutiques et cyberboutiques tenus par des migrants dans le quartier de la Goutte d'Or situé dans le XVIIIe arrondissement de Paris.

Dans ce débat, notre point de vue tend plutôt à s'approcher de celui de Jacques Barrou. Nous trouvons que la notion de « commerce ethnique » est, à notre avis, utilisée de façon un peu trop globalisante dans certains travaux. La réalité dans ces quartiers cosmopolites (Africains, Maghrébins, Juifs, Asiatiques, Indo-Pakistanais...) est beaucoup plus complexe que ne la laisse supposer parfois certaines études. Nous trouvons, d'une part, que ces dernières ne prennent pas souvent en compte l'extrême diversité ethnique qui peut même exister au sein d'une communauté étrangère donnée. D'autre part, ces boutiques contribuent à rendre des services non négligeables et à portée des bourses souvent les plus modestes. En outre, le fait même d'utiliser le qualificatif d'ethnique pour désigner ces boutiques de commerce tenus par des immigrés traduit implicitement une certaine forme de séparation entre les autochtones et les étrangers, c'est-à-dire ceux qui sont venus d'ailleurs, les potentiels concurrents, non seulement dans l'occupation de l'espace (logement, boutiques de commerce, bureaux, etc.), mais aussi sur le marché du travail.

En France, le commerce sénégalais est représenté par les restaurants spécialisés dans la cuisine sénégalaise (Le Dibi, Niomré, Porokhane, Allo Yassa, etc.), les boutiques de produits cosmétiques et autres produits exotiques, de vente de CD et DVD de théâtres et

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musiques sénégalaise ou africaine. En guise d'exemple, on peut citer la boutique Lampe Fall Production, implantée dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Au cours de nos enquêtes, cette boutique nous est apparue comme la boutique tenue par des Sénégalais la plus fréquentée par les membres de la communauté sénégalaise en France. Une gamme variée de services est proposée aux clients, notamment des CD et DVD de musique, théâtre et divertissement, des magazines publiés au Sénégal (Thiof Magazine et Week end Magazine), des cartes d'abonnement permettant d'obtenir la réception du signal télévision de la chaîne privée 2STV et celle de la chaîne privée Walf TV, des récepteurs permettant d'écouter la radio satellitaire Worldspace. On observe aussi que dans le but de permettre aux internautes de pouvoir effectuer en ligne leurs achats, la boutique Lampe Fall Production a mis en ligne son site Internet www.lampe-fall.com.

Les réseaux sociaux, un objet de recherche en devenir en géographie sociale ?

La géographie sociale est un courant ou une branche de la géographie humaine qui étudie, selon Guy Di Méo, « l'imbrication des rapports sociaux et des rapports spatiaux que les hommes nouent avec leur environnement »19. Dans la géographie sociale, l'analyse porte surtout sur les acteurs, les liens qui les unissent et leurs rapports à l'espace, c'est-à-dire les interactions entre les rapports sociaux et les rapports spatiaux. L'approche en géographie sociale apporte les outils opératoires nécessaires à la compréhension des dynamiques sociales d'un espace ou de la structuration d'un territoire. L'intérêt des chercheurs porte sur l'étude des réseaux sociaux comme élément participant à la structuration de l'espace de la même manière que les réseaux techniques (Anne Cadoret, 2006). En définitive, on peut dire que l'analyse des réseaux sociaux en géographie ouvre des pistes de réflexion importantes permettant de mieux appréhender la structuration et la dynamique des territoires ainsi que les phénomènes de représentation et de perception que les acteurs peuvent bien avoir vis-à-vis de leurs territoires.

De nombreuses analyses ont eu, également, recours à la notion de « réseau » pour expliquer la rupture entre ancrage local, l'enracinement et la tendance générale à la mobilité, à se mouvoir d'un lieu à un autre. La mobilité géographique des migrants est aujourd'hui largement facilitée par l'émergence et le développement des réseaux

19 Di Méo, Guy. Géographie sociale et territoires. Paris : Nathan université, 1998.

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transnationaux. Michel Bruneau conçoit le transnationalisme comme « le processus par lequel les migrants mettent en place des activités et développent des relations sociales complexes ainsi que des relations économiques et politiques qui débordent les frontières du pays d'établissement et qui s'inscrivent dans le pays d'origine »20. Pour Basch, Glick Schiller et Szanton Blanc, le terme « transnationalisme » désigne « les processus à travers lesquels les immigrés tissent des réseaux et maintiennent des relations sociales multiples qui lient les sociétés d'origine à celles d'arrivée, grâce aux innovations technologiques »21. Alejandro Portes, un des pionniers de la réflexion sur les réseaux transnationaux, qualifie de réseaux transnationaux des réseaux de solidarité construits par des migrants et qui transcendent les frontières nationales et géographiques. Il met l'accent sur le fait que les migrants constituent à présent des communautés transnationales, c'est-à-dire qu'ils forment « des groupes d'immigrés qui traversent les frontières nationales et, dans un sens très concret, ne se situent véritablement « ni ici ni là-bas » mais ici et là-bas en même temps »22. Ajoutons que Bruno Riccio (2009) précise, dans son article sur les migrants wolof mourides en Italie, que le terme « transnationalisme » « est employé pour décrire les processus à travers lesquels les migrants créent des champs sociaux qui traversent les frontières géographiques et politiques »23. Dans leur étude sur le circuit de la migration internationale entre les villes de Quillabamba au Pérou et Turin en Italie à travers le rôle des chaînes et des réseaux transnationaux, Carlos Nieto et Isabel Yepez désignent par transnational « le processus à travers lequel les migrants forgent et soutiennent de multiples relations sociales qui lient leurs sociétés d'origine à celles de destination »24. Pour Basch, Glick Schiller et Szanton Blanc, le terme « transnationalisme » désigne « les processus à travers lesquels les immigrés tissent des réseaux et maintiennent des relations sociales multiples qui lient les sociétés d'origine à celles d'arrivée, grâce aux innovations

20 BRUNEAU, Michel. Diasporas et espaces transnationaux. Paris : Anthropos/Economica, 2004. (Villes - Géographie).

21 BASCH, L., GLICK SCHILLER, N. et SZANTON BLANC, C. Nations Unbound : Transnational Projects, Postcolonial Predicaments and Deterritorialized Nations-states, Longhorn : Gordon & Breach Publishers, 1994.

22 PORTES, Alejandro. La mondialisation par le bas : l'émergence des communautés transnationales. Les actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1999, n°129, Seuil, pp.15-25.

23 RICCIO, Bruno. « Transmigrants » mais pas « nomades ». Cahiers d'études africaines, 2006, 181. Disponible sur : http://etudesafricaines.revues.org/index5829.html. Consulté e 13 août 2009.

24 NETO, C. et YEPEZ, I. Le rôle des chaînes et des réseaux transnationaux dans les migrations internationales. Le circuit de la migration entre Quillabamba (Pérou) et Turin (Italie).

Disponible sur : http://www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/demo/documents/Nieto.pdf. Consulté le 03/03/09.

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technologiques »25. En partant de ces définitions, on peut dire que les réseaux transnationaux ont fait leur apparition à partir du moment où les migrants ont commencé à utiliser massivement les technologies de l'information et de la communication. Pour nous donc, le transnationalisme est le passage du migrant caractérisé par une « double absence »26 au migrant interconnecté avec de multiples pôles, et plus particulièrement avec le pays d'origine. En se servant des TIC pour maintenir des relations sociales, économiques, politiques et culturelles afin de participer quotidiennement, de façon active et continue, à la vie de la société d'origine, les migrants deviennent aujourd'hui, comme le souligne Michel Bruneau, des transmigrants.

Ces réseaux transnationaux mis en place par les migrants, constituent en quelque sorte leur manière de participer au processus de mondialisation. C'est d'ailleurs dans ce sens que les sociologues Alain Tarrius27 et Alejandro Portes28 parlent de la « mondialisation par le bas »29 par opposition à la mondialisation des grandes firmes multinationales à la quête effrénée de toujours plus de profits et celle des États avec la constitution de grandes entités régionales comme l'Union Européenne, l'Union Africaine, l'Organisation des États américains, etc.

Dans notre travail, nous entendons par « réseau », l'ensemble des relations sociales qui lient et regroupent des individus ou des groupes sociaux les uns avec les autres. Ce sont les liens qu'entretiennent les migrants et qui les unissent dans leur pays d'établissement, mais aussi les relations qui les lient surtout avec les familles et les proches restés dans le pays d'origine ainsi qu'avec les autres membres de la communauté dispersés dans d'autres espaces migratoires. Ces relations interpersonnelles peuvent être des relations familiales, d'amitiés, confrériques ou religieuses. De même, ces relations peuvent aussi résulter de l'appartenance au même groupe ethnique, du hasard des rencontres, etc. Ce sont des relations généralement basées sur la confiance, le respect de la parole donnée, l'aide mutuelle et la réciprocité. Les formes de sociabilité dans les réseaux sont régies par des règles et des normes plus ou moins formalisées. Leur non

25 BASCH, L., GLICK SCHILLER, N. et SZANTON BLANC, C. Nations Unbound : Transnational Projects, Postcolonial Predicaments and Deterritorialized Nations-states, Longhorn : Gordon & Breach Publishers, 1994.

26 SAYAD, Abdelmalek. La double absence. Paris : Seuil, 1999.

27 TARRIUS, Alain. La mondialisation par le bas : les nouveaux nomades de l'économie souterraine. Paris : Balland, 2002.

28 PORTES, Alejandro. La mondialisation par le bas : l'émergence des communautés transnationales. Les actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1999, n°129, Seuil, pp.15-25.

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respect peut entraîner l'exclusion, l'isolement et le risque de ne plus bénéficier de la solidarité du groupe. Le réseau joue par conséquent un rôle fondamental tout le long du processus migratoire. Il constitue non seulement le ciment dans les rapports que les migrants entretiennent avec le pays d'origine mais aussi joue un rôle essentiel dans les stratégies que les migrants mettent en place afin de s'insérer dans le pays de résidence. Les mouvements migratoires à l'échelle internationale constituent aujourd'hui un enjeu majeur aussi bien pour les pays de destination que pour les pays de provenance. Aussi, nous tenterons de clarifier quelques uns de ces concepts liés au phénomène des flux de populations, notamment les concepts de migrant, migration internationale, immigration et émigration. En effet, le fait de les clarifier nous permettra de mieux saisir les questions essentielles relatives à la gestion des flux migratoires internationaux ainsi que l'importance des enjeux qu'ils recouvrent et qui doivent être pleinement pris en considération notamment au sein des pays de départ comme dans les pays d'arrivée.

Migrant ; Migration internationale ; Immigration ; Émigration

La migration est un phénomène ancien qui existe depuis l'apparition des premiers hommes sur terre. Elle est devenue un des problèmes majeurs de l'époque contemporaine et, de ce fait, intéresse les chercheurs, les décideurs, les citoyens, etc. Ce vif intérêt manifesté à l'égard du phénomène de la migration a ainsi donné naissance à de nombreux travaux de recherche, et aussi à des études et des analyses qui ont énormément contribué à éclairer et enrichir ce phénomène de société qui existe depuis l'aube des temps mais aussi parfois à le rendre plus complexe.

Dans le Petit Larousse, la migration est définie comme « déplacement de population d'un pays dans un autre, pour s'y établir ». Dans Les mots de la géographie, la migration est définie « comme déplacement, changement de lieu ». La migration implique donc, par définition, le déplacement, le mouvement d'un individu, d'un groupe ou d'une collectivité qui quitte un lieu ou un pays pour se rendre et s'établir dans un autre lieu ou pays. Cette installation peut être de façon temporaire ou définitive, pour des raisons économiques, politiques, sociales ou culturelles. Le caractère de la migration varie selon différentes échelles spatiales (le local, le régional, le national et l'international) et temporelles (installation temporaire ou migration définitive). La migration peut se

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dérouler à l'intérieur d'un même espace comme elle peut servir de pont entre différentes échelles spatiales. Pour Gérard-François Dumont « le terme migration désigne en même temps le fait - le changement de lieu - et le phénomène, c'est-à-dire l'analyse qui permet d'inscrire le fait dans un ensemble général »30. Il ajoute que « la prise en compte de l'échelle du déplacement est importante car elle permet de dissocier les déplacements internes des mouvements internationaux, mouvements au-delà des frontières avec tout ce que celles-ci recouvrent d'artificiel »31. Ceci nous amène donc à distinguer de multiples variantes de la migration en fonction de la durée et de la variété spatiale du phénomène. Les différentes expressions telles que migration saisonnière, migration pendulaire, migration interne, migration internationale, migration temporaire, migration définitive sont là pour témoigner en effet de l'évolution du phénomène. De manière générale, l'espace du migrant est constitué de ces différentes échelles qui peuvent s'imbriquer les unes les autres.

La migration internationale comporte, selon Roger Brunet, « une face émigration et une face immigration ». Elles « sont fort réglementées, bridées d'interdiction ». Brunet déplore, avec justesse, que « le système Monde est loin d'être ouvert et fluide en ce domaine »32. Gérard-François Dumont définit la migration internationale comme le déplacement d'une personne qui change d'Etat de résidence. La migration des Sénégalais vers d'autres pays présente aujourd'hui toutes les caractéristiques d'une migration internationale. Elle concerne une partie importante de la population sénégalaise qui a pris la décision de s'installer dans un pays considéré comme étranger dans le but d'y poursuivre des études ou d'y trouver une activité professionnelle bien rémunérée afin d'améliorer ses conditions de vie et aussi surtout celles de sa famille restée dans le pays d'origine. La migration internationale implique donc un déplacement sur une longue distance avec le franchissement des limites territoriales, des frontières nationales pour se rendre et s'établir dans un pays étranger avec la volonté d'y trouver un emploi bien rémunéré ou de devenir meilleur à travers une bonne formation, et aussi d'améliorer sa situation financière et celle de sa famille. Envisagée de façon temporaire, c'est-à-dire dans une logique de recherche et d'accumulation rapide de ressources financières, la

30 DUMONT, Gérard-François. Les migrations internationales: les nouvelles logiques migratoires. Paris : Sedes/Mobilité spatiale, 1995.

31 DUMONT, Gérard-François, Op. cité.

32 BRUNET, Roger, FERRAS, Robert et THERY, Hervé. Les mots de la géographie. Dictionnaire critique. Montpellier : Paris, Reclus : La documentation française, 1992.

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migration internationale des Sénégalais évolue progressivement vers une migration économique permanente. Aujourd'hui, les séjours dans les pays d'installation ont tendance à se prolonger, sans aucune certitude in fine d'assurer au migrant de pouvoir rentrer un jour dans le pays d'origine.

Le migrant est, selon le Petit Larousse, « quelqu'un qui effectue une migration ». C'est celui qui décide d'effectuer un mouvement, un déplacement d'un lieu à un autre de façon temporaire ou permanente. « C'est donc un individu qui choisit le moment de son départ et sa destination, même si ses options sont souvent très limitées ». En outre, le terme de migrant implique également, selon Alain Tarrius, un certain « savoir-circuler »33, c'est-à-dire une capacité à mobiliser les ressources nécessaires à la construction d'un espace migratoire ou à la maîtrise d'un territoire circulatoire. Le migrant n'accorde aucune importance particulière aux lieux qu'il traverse, fréquente et utilise. Ce qui est fondamental et déterminant à ses yeux, ce sont les voies et les moyens qui lui permettent de réaliser, dans un délai relativement court, le projet qui est à la base même de l'idée de migrer. Par commodité, le mot « migrant » sera largement utilisé dans notre étude pour désigner tout sénégalais ayant choisi de quitter le Sénégal, c'est-à-dire d'émigrer pour aller vivre dans un autre pays étranger quel qu'en soit le motif.

L'émigration est définie dans Les mots de la géographie comme « un mouvement des personnes quittant un pays », « comme le fait de quitter le pays natal, voire le pays de résidence antérieure, définitivement ou pour une longue durée ». Dans le Petit Larousse, elle est définie comme « l'action d'émigrer ; l'ensemble des émigrés ». L'émigré est celui qui quitte son pays pour aller s'installer dans un autre pays. Il s'expatrie, il abandonne son pays d'origine pour aller s'établir ailleurs dans un autre pays. L'émigration peut être causée par de nombreux facteurs plus souvent négatifs que positifs. Les pays en proie à des guerres provoquent souvent le départ massif de leurs populations, de peur des exactions des soldats de l'armée nationale ou des représailles des groupes rebelles. Ce qui entraîne généralement un afflux de réfugiés. De même, un régime dictatorial et autoritaire peut contraindre une partie de sa population à quitter son pays. Mais ce sont surtout la misère et le manque de travail ou encore l'ambition de gagner plus et de vivre

33 TARRIUS, Alain. Les fourmis d'Europe : migrants riches, migrants pauvres et nouvelles villes internationales. Paris : L'Harmattan, 1992.

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dans de meilleures conditions qui expliquent aujourd'hui l'ampleur de l'émigration, avec notamment cette tragédie que constitue l'émigration clandestine des jeunes en provenance des pays pauvres vers les pays occidentaux plus riches. Ces derniers mettent en place, au niveau de leurs frontières, des mesures de surveillance de plus en plus sévères et draconiennes pour ne pas accueillir cette misère du monde qui prolifère et cherche coûte que coûte à les envahir.

Alors, il faut faire face à cette immigration, à cet afflux d'immigrés. Le mot « immigration » désigne l'entrée et l'arrivée dans un pays d'un groupe d'individus étrangers venus pour s'y installer pour une durée plus ou moins longue. Autrefois, facilitée et recherchée même afin de constituer une main-d'oeuvre bon marché prête à occuper des emplois peu qualifiés et physiquement fatigants voire parfois dangereux, l'immigration suscite à présent l'intolérance. Elle est devenue le fonds de commerce des politiciens démagogues dans les pays d'accueil.

Parallèlement, le fait d'aborder la problématique des systèmes de communication des migrants à travers une approche géographique nous interpelle et nous amène à jeter un regard au passé et au présent sur la place de la géographie dans ce champ de recherche en particulier et dans le concert de la pluridisciplinarité en général. Car la démarche multidisciplinaire est désormais la démarche de plus en plus privilégiée dans la recherche scientifique. Chaque discipline apporte à présent sa spécificité pour enrichir les autres disciplines et les rendre ainsi heuristiquement plus fécondes. L'analyse géographique des questions d'information et de communication permet de mieux appréhender tout le chemin parcouru par la géographie depuis les questionnements épistémologiques de géographes de renommée tels que Paul Vidal de la Blache, Elisée Reclus, Albert Demangeon, Paul Pélissier... et l'apport considérable de cette discipline dans l'enrichissement du dialogue interdisciplinaire contemporain.

La géographie de l'information et de la communication

Que de chemins parcourus en effet par la géographie comme science de l'observation, de la description et de la connaissance de la terre et ses régions avant de « devenir une discipline autonome centrée sur l'étude de l'organisation spatiale et des logiques de

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l'espace humanisé »34 ! Face aux innovations technologiques qui ont affecté de façon profonde et rapide nos sociétés avec l'avènement de la société de l'information, les géographes élaborent des concepts, des théories et produisent des connaissances utiles à la compréhension des changements en cours. Dans un contexte où les questions d'information et de communication sont devenues des champs d'observation privilégiés pour l'analyse et la compréhension de cette nouvelle société qui se construit sous nos yeux, la géographie, comme les autres sciences, s'interroge sur la manière de participer aux grands débats contemporains. Parce que les techniques modernes de communication questionnent aujourd'hui certains concepts clefs de la géographie, notamment l'espace, la distance, le temps, nécessairement elles interpellent les géographes. Non seulement, elles « interpellent la géographie dans ses fondements, et en particulier dans le regard porté sur l'espace », mais aussi elles répondent à un besoin de renouveler la réflexion « sur les concepts d'identité et de territoire ». (E. Eveno et A. Lefebvre, 1995). Pour Isabelle Paillart (1995), « les transformations qui affectent la dimension spatiale de l'information et de la communication favorisent ce renouvellement conceptuel ».

A l'entame d'une contribution faite au colloque « Géographie, information et communication », colloque organisé du 30 mai au 1er juin 1994 à Toulouse, Emmanuel Eveno et Alain Lefebvre posent les termes du débat en soulignant fort justement que la réflexion sur les usages et les pratiques sociales des techniques d'information et de communication est en effet « une vaste ambition qui dépasse les clivages disciplinaires et requiert une transdisciplinarité réelle »35. C'est dans cette même optique qu'Annie Chéneau-Loquay souligne que « la géographie est une science en débats, en particulier en ce qui concerne la manière d'analyser "la société de l'information" ». L'analyse géographique des technologies de communication pose un nouveau regard sur des concepts comme distance, ubiquité spatiale, territorialité, mobilité et proximité, structuration et aménagement du territoire, local et global. La géographie de l'information et de la communication pose la problématique de la dimension spatiale des réseaux de télécommunications et des circuits de l'information sur l'organisation et la gestion de l'espace. Qu'ils soient matériels ou immatériels, les réseaux de communication

34 BAILLY, Antoine et BEGUIN, Hubert. Introduction à la géographie humaine, Paris, Armand Colin, 2001.

35 A travers leur contribution « Espace, recherche et communication » parue dans la revue Sciences de la société n° 35, Eveno et Lefebvre tentent de poser les jalons de la nécessité d'un vrai débat de fond sur les attributs supposés des nouvelles technologies d'information et de communication, à savoir la transparence et l'ubiquité spatiales. En outre pour ces auteurs, ces technologies constituent pour la plupart des sciences sociales une opportunité pour l'ébauche de nouvelles catégories conceptuelles et théoriques.

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et d'information posent en effet un certain nombre de questionnements à la géographie. L'analyse géographique contribue à mieux cerner les effets territoriaux et les recompositions spatiales liés aux objets techniques de communication qui se déploient sur différentes échelles géographiques, du micro-local au global. La géographie dispose d'une batterie de concepts pouvant permettre de mieux fertiliser la recherche en communication et l'étude du « processus d'expansion du message dans le temps et dans l'espace »36.

Science de la localisation, de l'observation et de la description, la géographie s'intéresse en particulier à la production, à l'organisation et à la différenciation de l'espace, considéré comme espace des individus vivant en sociétés humaines. Or pour exister en tant que sociétés humaines, les groupes ou les collectivités ont fondamentalement besoin de disposer d'un espace qu'ils s'approprient et identifient comme étant leur territoire, de communiquer et d'échanger. Les acteurs individuels et les groupes se saisissent, par conséquent, des moyens de communication matériels et immatériels, à leur disposition, « pour savoir qui ils sont, ce qu'ils font, avec quelles stratégies et quelles représentations »37.

Les moyens de communication ont indéniablement des impacts et des incidences sur les territoires, sur les perceptions et les représentations que les hommes en ont, de même que sur la manière dont ils vivent leur espace. La géographie s'intéresse à la localisation des réseaux de télécommunications et aussi à la localisation des lieux d'accès aux technologies de communication et d'information dans l'espace. Elle analyse les différents enjeux liés à l'insertion et aux usages des réseaux de communication à distance sur l'organisation, l'utilisation et l'aménagement de l'espace ainsi que leurs impacts sur la circulation et les déplacements des hommes sur l'espace. Elle s'intéresse aux moyens de communication, à leurs implications socio-spatiales et pose la problématique « de l'abolition des différenciations spatiales ». Antoine Bailly souligne à ce propos que « la géographie ne peut rester détachée de tout ce qui concerne les systèmes d'information, leur influence sur les lieux et les moyens pour la transmission des communications »38.

36 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

37 BRUNET, Roger, FERRAS, Robert et THERY, Hervé. Les mots de la géographie. Dictionnaire critique. Montpellier : Paris, Reclus : La documentation française, 1992.

38 BAILLY, Antoine. Introduction au débat : perspectives en géographie de l'information et de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses universitaires du Mirail, Toulouse, pp. 15-19.

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Pour aborder d'un point de vue géographique les problèmes d'échange de l'information et les questions liées à la communication, le géographe Paul Claval propose d'adopter successivement trois points de vue : « celui des relations entre les faits de communication et le fonctionnement des sociétés dans l'espace, celui des moyens de transmission des savoirs et des informations dans le corps social et enfin le registre de la territorialité dans ses rapports entre le local et l'universel »39. La géographie analyse les transformations provoquées par ces technologies d'information et de communication dans les rapports entre les hommes et leurs territoires.

L'intérêt porté par la géographie aux questions de communication et d'information est relativement récent en France. Ce regard tardif de la géographie sur ces phénomènes peut s'expliquer certainement par le caractère immatériel de ces technologies de communication et d'information et la difficulté à appréhender leurs impacts territoriaux. (A. Laramée, 1995). En effet, la difficulté d'appréhender la dimension spatiale d'un phénomène aussi peu concret que la communication immatérielle et ses effets territoriaux ont pu freiner l'ardeur des géographes à exploiter ce champ de recherche. Pour Antoine Bailly, la géographie de l'information et de la communication a pendant longtemps occupé une place marginale dans les préoccupations des chercheurs français. Bailly souligne d'ailleurs que « la géographie humaine française s'intéressait plus à la circulation, processus matérialisable, qu'à l'information, délicate à conceptualiser »40. Aujourd'hui encore, ce sont de telles considérations qui expliquent le fait que les géographes qui travaillent sur les problématiques de l'information et de la communication restent encore relativement peu nombreux. En France, quelques géographes, à l'image de Henri Bakis, l'un des pionniers (1980), Annie Chéneau-Loquay (2000), Emmanuel Eveno (1995), Christian Verlaque (1985)... vont tenter de contribuer à l'essor d'une géographie des télécommunications et des systèmes d'information. Ainsi, en ayant recours à une panoplie de concepts géographiques, ils vont aborder de façon pertinente des problématiques liées aux questions de communication et d'information, et ouvrir d'intéressantes pistes de réflexion. A l'instar des autres sciences sociales, la géographie dispose d'un corpus de concepts et d'une série de méthodes qui lui permettent de participer de manière heuristique à l'évolution de ce champ de la connaissance.

39 CLAVAL, Paul. Les problématiques géographiques de la communication. Sciences de la société, 1995, n°35, Presses Universitaires du Mirail, pp. 31-46.

40 CLAVAL, Paul. Op cité.

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Incontestablement, les technologies de l'information et de la communication de l'époque contemporaine ont entraîné des changements majeurs dans la manière dont les individus perçoivent, se représentent et inscrivent leurs pratiques de l'espace. La géographie analyse la localisation de ces technologies de plus en plus performantes (matérielles ou immatérielles) et leur impact sur l'organisation et l'aménagement de l'espace. Pourquoi les choses sont situées à tel endroit ? Pourquoi aussi les choses se passent de telle façon dans cet endroit précis alors qu'ailleurs, on observe des processus socio-spatiaux complètement différents ? Quels sont les effets territoriaux du déploiement des infrastructures de télécommunication ? Ces interrogations concernent tout d'abord les groupes qui exercent des actions diverses sur l'espace à travers, disions-nous précédemment, leurs moyens, leurs valeurs, leur vécu et aussi des stratégies plus ou moins clairement définis. Les concepts géographiques contribuent à faire découvrir une partie essentielle de ce que l'on peut considérer comme une sorte d'iceberg qui couvre des pans entiers de ce champ de recherche.

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Partie méthodologique

Notre étude s'inscrit dans le cadre des programmes de recherche Africa'nti et du GDRI Netsuds. Africa'nti est l'observatoire de l'insertion et de l'impact des technologies de l'information et de la communication en Afrique. C'est un programme de l'Unité Mixte de recherches CNRS / IEP CEAN (Centre d'étude d'Afrique noire) de Bordeaux. Son objectif est de proposer une vision claire et cohérente des modes d'usage et d'appropriation des technologies de l'information et de la communication en Afrique, ainsi que leur développement, afin de mieux appréhender l'ensemble des implications, notamment sur le plan spatial et plus particulièrement dans le domaine des échanges. La réflexion menée au sein d'Africa'nti, sous la responsabilité d'Annie Chéneau-Loquay, se fait de manière interdisciplinaire et à plusieurs échelles. Voir le site http://www.africanti.org. Le GDRI Netsuds est un groupement de recherche internationale qui relève également du CNRS. Il a comme objectif une analyse pluridisciplinaire comparée de l'insertion des technologies de l'information et de la communication dans les Suds, Afrique et Amérique latine en particulier, une analyse des modalités d'usage et des modes d'appropriation par les différents acteurs, ainsi qu'une analyse de leurs impacts dans les territoires. Netsuds a permis la réalisation de plusieurs programmes de recherche, colloques, séminaires et publications avec en particulier la création de cahiers de sciences sociales sur les enjeux des TIC dans les pays des Suds, la revue Netsuds. Voir le site http://www.gdri-netsuds.org.

Une bonne partie des informations ayant permis la réalisation de ce travail a été collectée à travers la documentation disponible dans les ouvrages et les revues scientifiques, sur Internet (via le moteur de recherche Google et l'encyclopédie électronique Wikipédia). Des recherches de terrain ont été menées en France, en Italie, en Belgique et au Sénégal. Le choix de travailler sur les réseaux et les systèmes de communication des migrants sénégalais en France s'explique principalement par notre présence depuis quelques années dans ce pays (et par conséquent notre connaissance du terrain). Nous avons pu effectuer des enquêtes grâce à des personnes ressources, des connaissances (parents, amis,...) disséminées un peu partout à travers la France (Bordeaux et Paris évidemment, Reims, Toulouse, Marseille, Metz...). Ainsi, nous avons

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pu réaliser des entretiens avec des ressortissants sénégalais établis depuis longtemps en France comme avec des migrants arrivés tout récemment.

Pour le travail sur le terrain, nous avons procédé à travers des entretiens, de longues observations, par la participation, mais surtout à partir de deux séries de questionnaires (voir en annexe n°). D'emblée, nous tenons à préciser que nos questionnaires ont pu être soumis facilement à nos interlocuteurs les moins méfiants. En revanche, avec les plus méfiants, nous avons du faire preuve parfois d'âpres négociations, de stratégie, de « communication » afin de les convaincre que nos enquêtes étaient simplement destinées à collecter le maximum d'informations possibles pour la réalisation d'une thèse de doctorat. Parmi les migrants, les commerçants ont été les plus réticents à répondre à nos questions. Cependant dès que la confiance a été établie, les entretiens ont été particulièrement intéressants et fructueux.

Un premier questionnaire a été élaboré au cours d'un voyage d'étude effectué au Sénégal entre le 13 septembre 2002 et le 10 janvier 2003. Les questions élaborées étaient principalement axées sur les itinéraires migratoires, les activités et les pratiques de communication dans les pays d'installation, mais surtout sur les différents moyens utilisés pour maintenir les relations à distance avec les membres de la famille restés dans le pays d'origine aux premières heures de la migration jusqu'au moment de nos enquêtes. Comment les migrants et les familles au Sénégal parvenaient autrefois à communiquer et comment parviennent-ils aujourd'hui à échanger, à maintenir et renforcer les liens. D'autre part, nous avons jugé opportun de nous interroger sur le concept de modou-modou, terme qui sert à désigner familièrement le migrant commerçant, sur sa genèse et son évolution. Nous avons également cherché à savoir les causes anciennes qui ont sous-tendu ainsi que les causes actuelles qui sous-tendent encore maintenant l'émigration de ces Sénégalais modou-modou.

Comme on peut le voir sur la carte, notre travail s'est déroulé à Dakar41, dans la ville de Louga42 et le village de Diélerlou Sylla (région de Louga), dans la ville de Diourbel43, la cité religieuse de Touba et la ville voisine de Mbacké.

41 A Dakar, nos enquêtes ont été menées auprès de certains migrants venus passer quelques jours de vacances au Sénégal et aussi aux marchés de Sandaga, Colobane et à celui des Parcelles Assainies.

42 C'est vraisemblablement dans les années 1980 que l'émigration internationale a véritablement commencé à prendre de l'ampleur dans la région de Louga. La collecte d'informations avait parfaitement démarré, mais par la suite, nous avons dû l'interrompre en raison notamment de la méfiance que les populations

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Carte 1. Carte de localisation des zones d'enquêtes au Sénégal entre 2002 et 2003

Le choix de ces aires géographiques s'explique principalement par l'importance des départs enregistrés dans ces zones en direction de l'Italie et de l'Espagne au cours de ces dernières années. Nous avons pu ainsi interroger des informateurs clefs dans ces régions (notables et chef de village). Il faut relever que ce premier questionnaire a été soumis à 28 interlocuteurs privilégiés. A Louga, nous avons rencontré le chef du village de Diélerlou

commençaient à manifester à notre égard. La région de Louga a semble-t-il été secouée en 1997 par un scandale de blanchiment d'argent de la drogue par le biais de la poste, à travers de très grosses sommes d'argent envoyées par des migrants modou-modou basés en France. Cette affaire avait amené la police française, appuyée par la Division des Investigations Criminelles (DIC) sénégalaise, à mener des enquêtes qui ont confondu de grands notables lougatois. Sans le faire exprès, nous avons frappé à la porte d'un de ses notables impliqués dans cette affaire. Notre interlocuteur avait commencé à répondre à nos questions avant de se rétracter quand certains membres de sa famille, n'ayant pas l'air d'apprécier particulièrement notre présence, sont venus assister à la discussion. Aussi, nous avons pris la décision d'écourter notre séjour à Louga pour éviter d'éventuels problèmes, car malgré nos explications sur les vraies motivations de notre enquête, certaines personnes étaient vraiment persuadées que nous étions soit envoyés par le gouvernement, soit nous étions des agents secrets.

43 La région de Diourbel, berceau et bastion du mouridisme, constitue aujourd'hui l'une des régions les plus extraverties du Sénégal.

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Sylla44, deux notables de la ville et deux familles de migrants. Nous avons également pu interroger une famille de migrants à Mbacké, deux à Touba, deux à Diourbel et six à Dakar. Des entretiens ont été aussi effectués auprès de quelques migrants en vacances au Sénégal. Il s'agit de migrants résidant en France, en Italie, en Espagne et en Belgique (1 à Diélerlou Sylla, 2 à Mbacké, 1 à Diourbel et 1 à Dakar). Des enquêtes ont été aussi réalisées auprès de sept migrants rentrés définitivement au Sénégal (2 à Mbacké et 5 à Dakar).

Ainsi donc, nous avons essayé d'adapter le travail sur le terrain en fonction de la confiance ou de la méfiance manifestées par nos interlocuteurs. Nous avons également pu collecter des informations à partir de discussions tout à fait naturelles entre compatriotes, et aussi sous forme de dialogue participatif. De manière générale, toutes les occasions ont été saisies pour faire de l'observation, pour poser quelques questions et introduire le débat (rencontres occasionnelles, invitation pour la rupture du jeûne du ramadan, célébrations du Magal de Touba sur le campus universitaire de Talence par la communauté mouride de Bordeaux, fêtes de Korité et Tabaski organisées par les étudiants sénégalais à Bordeaux, fréquentation d'un groupe de commerçants établis dans le quartier Aubervilliers à Paris, participation aux séances de khaissaïdes, les poèmes de Cheikh Amadou Bamba, des étudiants sénégalais de Bordeaux, multiples séjours à Paris...). Il convient de signaler une fois de plus que l'auteur de ce travail a vécu pendant de longues années dans la migration. Il a été un acteur, à part entière, de cette migration internationale sénégalaise. Comme bon nombre de jeunes Sénégalais, j'ai été fasciné par le mythe des diplômes acquis dans les universités françaises (diplômes supposés être la clé de l'accès aux hautes fonctions bureaucratiques et technocratiques au Sénégal et, par conséquent gage de la promotion et de la réussite sociales, ce qui est très loin d'être la réalité). Comme beaucoup de jeunes sénégalais, j'ai succombé au mirage de l'eldorado occidental. Ce travail s'est, par conséquent, largement inspiré de mon propre parcours et de mon expérience personnelle dans la migration. Je saisis donc parfaitement en tant

44 L'émigration est un phénomène relativement ancien dans le village de Diélerlou Sylla. Au début, les habitants du village se rendaient seulement à la ville de Louga. Progressivement, ils vont aller chercher du travail à Dakar avant de se lancer à la conquête des villes africaines d'abord et des villes européennes par la suite. L'émigration a eu des retombées relativement importantes pour le village. Toutes les constructions en dur ont été réalisées grâce aux envois des migrants. De même, les équipements, le confort que l'on trouve à l'intérieur des concessions proviennent essentiellement des envois des migrants. D'ailleurs, la construction de la mosquée, qui est désormais la fierté du village, a été en grande partie réalisée avec l'argent envoyé par les migrants. Autrefois, les habitants du village devaient parcourir environ 3 km pour parler au téléphone avec les proches partis à l'étranger. Aujourd'hui, les communications téléphoniques sont plus aisées et plus fréquentes grâce à l'installation du téléphone fixe dans presque toutes les maisons et surtout à l'introduction du téléphone mobile.

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qu'acteur l'importance que représente réellement la communication pour les migrants en général et les migrants sénégalais en particulier, objet de cette présente étude.

Ces longues années en France m'ont permis de tisser des liens avec d'autres compatriotes migrants étudiants, commerçants, travailleurs et, de ce fait, de m'insérer dans les réseaux afin de mieux appréhender leur fonctionnement ainsi que leur rôle et leur importance dans la structuration et la dynamique de la migration internationale sénégalaise. Elles nous ont également permis de nouer des relations avec des migrants venus d'autres pays, d'autres contrées lointaines. C'est donc entièrement en tant qu'acteur que j'ai assisté au processus d'insertion et de diffusion des technologies de l'information et de la communication dans les milieux de la migration internationale sénégalaise. C'est aussi comme acteur que j'ai pleinement vécu les bouleversements et les mutations dans les pratiques et formes de communication des migrants sénégalais en France, et notamment dans les relations à distance avec le pays d'origine ainsi que dans les relations avec le pays de résidence. Si j'ai tenu à apporter ces clarifications, c'est pour tempérer d'avance les éventuels reproches de subjectivité que l'on pourrait déceler dans ce travail. Conscient que le sujet abordé n'est certes, pas facile du tout, je me suis quand même efforcé de réaliser mon travail le plus objectivement et le plus scientifiquement possibles.

Un second questionnaire a été élaboré en 2009. Ce questionnaire ciblait plus particulièrement les migrants sénégalais vivant en France. Les questions s'intéressaient à l'ensemble de leurs pratiques de communication, mais principalement aux usages du téléphone portable et d'Internet. Étant un utilisateur assidu des forums de Seneweb, j'ai précisément eu l'idée de demander à ma femme de me créer un site web45 pour mettre en ligne mon questionnaire. Je me suis ensuite rendu à plusieurs reprises dans ces forums pour mettre l'adresse du site web www.modagueye.com et solliciter la participation de tous les internautes sénégalais vivant en France. En réalité, dès que mon message a été diffusé en ligne, j'ai obtenu près de 119 réponses à mon questionnaire. Parmi nos répondants, le plus jeune était âgé de 20 ans et le plus âgé de 49 ans. Ce dernier est arrivé en France en 1982, vit actuellement à Paris et déclare être un travailleur indépendant. Le jeune Sénégalais de 20 ans vit aussi à Paris où il poursuit ses études depuis 2007. Il convient toutefois de relever d'une part la diversité des lieux de résidence de nos

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répondants en France, et d'autre part l'intérêt suscité par notre problématique auprès de quelques migrants sénégalais vivant dans d'autres pays.

Il s'agit de S. C., étudiante à l'université des sciences des télécommunications à Darmstadt en Allemagne, qui m'écrit pour me dire:

« Le questionnaire concerne apparemment tout simplement les gens qui vivent en France. Moi je suis étudiante en Telekom en Allemagne et je trouve le thème très important. Je trouve ton sujet très pertinent et ça m'intéresse trop car je me prépare à écrire mon mémoire dans le domaine des télécommunications. De toutes les façons, mes questions seront générales (pas sur les télécommunications en France mais surtout au niveau du Sénégal). Si toutefois je commence à écrire et que j'ai des problèmes, je vous contacterai sans problème ».

C'est aussi le cas de A. D., un Sénégalais, résidant en Italie, qui écrit pour nous encourager et montrer sa disponibilité à nous apporter toute sa collaboration.

« C'était juste pour vous encourager, je suis un concitoyen vivant en Italie alors pas directement concerné par votre questionnaire. Je vous souhaite plein de succès. Vous pouvez compter sur moi, il suffit de me dire à quel niveau je peux être utile et je n'hésiterai pas à apporter ma modeste contribution. Cela me ferait beaucoup plaisir de participer à votre thèse. Je viens de contribuer au mémoire d'Etienne Smith, un ami franco-anglais qui présentait son mémoire sur l'historique des partis politiques sénégalais. J'ai beaucoup d'amis français car je suis membre fondateur de l'association des jeunes volontaires francophones dont le siège se trouve à Lyon. Produit du mouvement associatif, je milite dans beaucoup d'associations au niveau national et international. A présent, je viens de mettre sur pied une nouvelle association dénommée Vitrine des Arts Sénégalais qui regroupe des hommes de culture, des artistes, journalistes, etc. ».

Il y a aussi Ch. B. qui nous écrit depuis le Canada :

« Merci de l'intérêt que vous portez sur la communauté sénégalaise pour lui consacrer votre thèse. Je travaille un peu sur ces questions mais avec un angle plus circonscrit, c'est-à-dire la communauté mouride. »

45 L'occasion m'est encore donnée pour remercier une fois de plus ma femme, Rosalie Dia, qui a réalisé et mis en ligne ce site. Sa conception et sa mise en ligne ont été décisives dans la collecte des informations.

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Site web 1. Le site d'accès au questionnaire : Modagueye.com

Les informations collectées à travers les livres, les revues ou périodiques, les mémoires, les thèses, sur Internet... témoignent de l'abondante littérature sur les migrants sénégalais en général et sur les migrants commerçants mourides en particulier. On peut citer la thèse de Gérard Salem46 qui s'intéresse aux commerçants ambulants sénégalais dispersés entre Paris, Marseille et Strasbourg dans les années 1980. Rappelons que Gérald Salem, au début des années 80, est l'un des premiers à observer et décrire les réseaux commerciaux mourides qui commencent à se construire et à se former dans l'espace français notamment à Strasbourg, Marseille et Paris. Ces réseaux créés et animés par les marabouts et les grands commerçants mourides développent des ramifications d'abord sur certains sites stratégiques du territoire français, tels que les villes frontalières et les villes balnéaires et touristiques, ramifications qui s'étendent ensuite vers quelques pays européens et puis un peu partout à travers le monde tout en se recentrant cependant vers la ville sainte de Touba, haut lieu de la communauté, où les adeptes de la confrérie dispersés à travers le monde se rencontrent chaque année pour célébrer le Magal, c'est-à-dire la commémoration du départ en exil de Cheikh Amadou Bamba vers le Gabon. Ces réseaux, basés sur la solidarité et la confiance réciproques, prennent en charge l'accueil et

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l'hébergement du nouveau migrant et l'aident aussi à trouver un emploi dans le commerce la plupart du temps en lui fournissant les premières marchandises.

Plus récemment, Sophie Bava (2002) analyse les liens entre les activités économiques des migrants sénégalais installés à Marseille et leur gestion du mouridisme, c'est-à-dire la manière dont ils vivent leur foi confrérique, dans la migration. Son travail consiste à montrer que « les nouvelles formes de migrations des Mourides ont entraîné une véritable construction du religieux dans l'entre-deux : un entre-deux cultuel et culturel entre les villes, la ville sainte de Touba et les villes de départ au Sénégal »47. On peut citer encore les travaux de Victoria Ebin sur les stratégies d'implantation des commerçants mourides à Marseille et à New York à la recherche de « nouveaux poissons » par temps de crise, ainsi que les travaux d'A. Moustapha Diop sur les mouvements associatifs, de même l'étude un peu plus récente de Fatou Gassama portant sur les mouvements associatifs religieux dans la communauté sénégalaise en France48.

Toujours, dans le cadre des travaux d'un apport inestimable à notre réflexion, on peut aussi souligner les travaux de Serigne Mansour Tall, l'un des premiers à s'intéresser aux usages des NTIC par les migrants sénégalais ainsi que ceux de Thomas Guignard sur le rôle des migrants dans le dynamisme de l'Internet sénégalais. Thomas Guignard observe que les migrants, en étant particulièrement actifs sur le front des contenus Internet dédiés au Sénégal, semblent favoriser une déterritorialisation, une délocalisation des flux médiatiques sénégalais49. Avec la prolifération des TIC, on assiste à une remise en cause de l'ancrage local des médias. Pour les acteurs locaux, l'enjeu consiste à capter cette manne que représentent les récepteurs potentiels au sein de la diaspora. Dans les pages qui vont suivre, nous tenterons de confirmer ces observations et de déceler d'autres processus en cours. On peut également évoquer les travaux de Mihaela Nedelcu (2002,

46 SALEM Gérard, 1981, De Dakar à Paris : des diasporas d'artisans et de commerçants, thèse de doctorat de Sociologie, EHESS, 2 volumes, Paris, 240 p.

47 BAVA, Sophie. Routes migratoires et itinéraires religieux: des pratiques religieuses des migrants sénégalais mourides entre Marseille et Touba. Paris : EHESS, 2002. 481 p. (Th. Doctorat : Anthropologie sociale et Ethnologie : Paris, EHESS : 2002) (MARY, André. Directeur de thèse)

48 GASSAMA, Fatou. L'immigration sénégalaise en France, de 1914 à 1993 : étude de l'implantation et du rôle des confréries musulmanes sénégalaises. Lille : Université Charles-de-Gaule - Lille 3, 2005 (Th. Doctorat : Histoire : Lille 3 : 2005. 352 p.) (Martin, Jean : Directeur de thèse). Disponible en ligne sur : http://documents.univ-lille3.fr/files/pub/www/recherche/theses/gassama-fatou/html/these.html

49 GUIGNARD, Thomas, 2002, Internet au Sénégal : une émergence paradoxale. Lille : Université Charles-de-Gaule : Lille 3 : 2002 : 180 p. Mémoire de DEA : Sciences de l'information et de la communication sous la direction de FICHEZ, Elisabeth.

Disponible sur : http://www.osiris.sn/IMG/pdf/InternetSenegalGuignard-3.pdf

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2004 et 2006) consacrés à l'impact d'Internet sur les stratégies migratoires et le quotidien des migrants roumains résidant au Canada pour éventuellement envisager des comparaisons sur l'impact d'Internet dans le quotidien des migrants sénégalais en France ainsi que sur les stratégies migratoires développées par ces derniers. De même, on pourrait mentionner les travaux de Georgiu Myria (2002) et Emmanuel Ma Mung (2002) portant sur les diasporas sur Internet ainsi que celui de Baptiste Froment et Henry Bakis (2005) sur les nouveaux rapports aux territoires qui se dessinent sur Internet, à travers l'exemple de la communauté réunionnaise de Montpellier, les travaux d'Arthur Devriendt (2008) sur les Maliens de Montreuil en quête de passerelles pouvant permettre de servir avec facilité de liaison entre le pays d'origine et le pays de résidence.

Ainsi donc, ce travail tente d'étudier les usages des technologies de l'information et de la communication, en particulier le téléphone mobile et Internet, au sein de la communauté sénégalaise en France et les impacts dans les relations que les migrants entretiennent avec leurs territoires d'origine et de résidence. Comment les migrants accèdent et se servent des outils modernes de communication ? Il s'agit donc de comprendre les processus d'insertion de ces outils dans les milieux de la migration sénégalaise en France. Quelle est l'incidence des TIC sur les relations qu'entretiennent les membres des réseaux ainsi que sur leurs pratiques spatiales? Quel est l'impact des TIC sur la vie communautaire et leur influence sur les réseaux sociaux en France ? Comment les ressortissants sénégalais en France parviennent-ils à maintenir, rétablir et renforcer les liens sociaux au sein de la communauté à travers la diffusion et les usages des outils modernes de communication, en particulier le téléphone mobile et Internet ? Nous tenterons à travers cette étude de montrer l'importance et le rôle fondamental des réseaux dans la structuration et l'organisation de la migration sénégalaise. Nous verrons comment les technologies de communication sont utilisées comme moyens de renforcement de la cohésion au sein des réseaux et leur rôle dans la recomposition des bassins de relation. Comment les migrants utilisent les TIC, en particulier le téléphone portable et Internet, afin de maintenir et renforcer les relations à distance avec le pays d'origine ? Les TIC favorisent-elles davantage l'insertion des migrants dans leur pays de résidence, avec un ancrage fort inscrivant de ce fait la migration dans la durée ? Au

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contraire, les TIC favorisent-elles plutôt le renfermement de la communauté sur elle-même, avec un renforcement de la conscience identitaire, du lien communautaire et de la vie associative ? Comment les migrants se saisissent des nombreuses possibilités offertes par les TIC pour trouver des opportunités dans les pays où la législation sur les conditions d'entrée et de séjour des migrants est beaucoup plus souple ? Nous allons aussi voir comment les TIC ont accru la mobilité des migrants, avec l'émergence et le développement des réseaux transnationaux. Quels sont les enjeux liés aux usages et à l'insertion des outils modernes de communication dans la diaspora sénégalaise en France ? Quelles sont les transformations induites par les TIC dans les rapports que les migrants entretiennent avec leurs territoires d'origine et de résidence ?

Ce travail tente de répondre à ces questions et ne prétend donc nullement à l'exhaustivité. Les nombreuses difficultés matérielles, auxquelles nous avons été confrontées, ont constitué un gros handicap pour mener à bien nos recherches de terrain. Il a fallu faire preuve de beaucoup de patience et d'abnégation pour aller jusqu'au bout de cette thèse. Nous souhaitons participer à l'approfondissement de la réflexion sur cette question complexe à aborder d'un point de vue géographique et aussi espérons que ce travail contribuera à l'enrichissement des réflexions épistémologiques axées sur les questions d'information et de communication. Dans la mesure où l'immatérialité qui accompagne les nouveaux objets de communication et d'information rend souvent difficile la manière de saisir leurs incidences territoriales ou leurs effets spatiaux. La géographie, à l'image des autres disciplines scientifiques, élabore ses propres théories et méthodes permettant de décrypter et de mieux comprendre les mutations complexes et rapides qui affectent les individus et groupements humains à l'ère de l'information et de la communication. L'exercice s'annonce périlleux, mais nous tenterons de nous atteler le mieux possible à l'aboutissement de ce projet scientifique.

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