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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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Chapitre 1. Des migrants caractérisés par une

grande hétérogénéité

Le Sénégal est un pays caractérisé par une grande mobilité et une dispersion extrême de sa population. Les Sénégalais sont en effet de grands voyageurs disséminés un peu partout à travers le monde. En 2002, la Direction des Sénégalais de l'Extérieur50 estimait entre 800.000 et 900.000 les ressortissants Sénégalais établis à l'étranger. Gérard-François Dumont et Seydou Kanté estiment que près de 2 millions de ressortissants sénégalais vivraient à l'étranger à l'orée des années 201051. Aujourd'hui, les facteurs qui expliquent l'ampleur de ce fort désir de migration sont essentiellement la recherche d'un emploi bien rémunéré, le désir de s'éloigner d'un environnement caractérisé par une forte pression sociale et des difficultés économiques incommensurables, le mythe de trouver l'eldorado qui permettra d'accumuler très rapidement des richesses et d'avoir un meilleur niveau de vie. En d'autres termes, les facteurs explicatifs de ce fort désir de migration des Sénégalais vers l'international sont essentiellement d'ordre économique. Le phénomène migratoire n'a jamais touché autant de personnes, autant de familles dans l'histoire du Sénégal comme c'est le cas actuellement. Aujourd'hui, il n'existe presque pas une seule famille qui ne possède un de ses membres dans la migration. Au moins, 70 ménages sur 100 ont enregistré le départ à l'étranger d'un membre de la famille52. Une autre caractéristique de la migration sénégalaise actuelle est une féminisation croissante des flux migratoires et de la population migrante. Certaines Sénégalaises ont en effet profité des politiques de regroupement familial pour venir rejoindre leurs maris, d'autres sont à l'étranger pour poursuivre leurs études ou tout simplement pour trouver du travail.

La présence sénégalaise en France est un fait ancien qui remonte à l'époque coloniale, avec l'arrivée successive d'abord de jeunes soldats qui se battent dans les rangs français pendant les deux guerres mondiales53 et participer « à ce qui fut longtemps nommé le

50Cette direction a été érigée par la suite en ministère pour mieux prendre en charge les problèmes auxquels sont confrontés quotidiennement les Sénégalais expatriés et aussi pour mieux défendre leurs intérêts.

51 DUMONT, Gérard-François et KANTE, Seydou. L'émigration sénégalaise autant Sud-Sud que Sud-Nord. In Collectif. Les mobilités, pp. 69-88, 2010.

52 ESAM II, DPS/2004 : 2ème enquête sénégalaise auprès des ménages.

53 Ce sont les Tirailleurs sénégalais. Toutefois, ces troupes n'étaient pas seulement constituées de Sénégalais, mais elles étaient aussi composées de soldats en provenance de toute l'Afrique Occidentale Française (AOF). L'AOF était une fédération qui réunissait, entre 1895 et 1958, la Côte-d'Ivoire, le

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service de France (J. Frémeaux, 2008). Puis les marins navigateurs, recrutés le plus souvent parmi les populations Soninké, Mandjak ou parfois Diola, pour servir dans les compagnies françaises de navigation, dépourvues d'une bonne partie de leurs équipages mobilisés dans la marine de guerre. Il y a aussi les domestiques, plus fréquemment de jeunes filles, qui faisaient le choix de quitter le Sénégal pour accompagner en France leurs anciens employeurs (fonctionnaires ou militaires) à la retraite. Ce fut ensuite l'arrivée des élèves, étudiants et stagiaires bénéficiant de bourses d'études octroyées par la France. La récurrence des mauvaises conditions climatiques, ajoutée aux difficultés économiques notamment dans les domaines agricole et industriel, va ensuite déclencher et accélérer la migration massive des ressortissants du bassin du fleuve Sénégal (Soninkés et Toucouleurs) vers la France. A partir de 1980-1981, on assiste à l'arrivée des marabouts, mais surtout celle de nombreux commerçants, pour la plupart ambulants, essentiellement en provenance des régions de Diourbel et de Louga, des migrants commerçants communément désignés par l'expression baol-baol ou modou-modou. Parmi les causes les plus récentes de nos jours, on peut citer aussi la rapide et forte croissance démographique, un tissu économique affaibli et peu compétitif sur l'ensemble du territoire national, un taux de chômage extrêmement élevé ainsi que la dégradation des conditions d'études. En somme la conjugaison de tous ces facteurs va entraîner progressivement la détérioration généralisée des conditions de vie dans les zones rurales comme dans les centres urbains. Ainsi, les Sénégalais quittent leur pays pour plusieurs raisons. D'une part, pour fuir les difficultés économiques et la forte pression sociale et, d'autre part, pour trouver les moyens de pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de la famille. Alimentée au début essentiellement par les populations rurales déshéritées, l'émigration a touché ensuite les populations urbaines défavorisées avant de gagner maintenant les classes moyennes mieux pourvues (migration des cadres, drainage des cerveaux, ceux notamment qui restent en France après leurs études supérieures).

Les statistiques concernant le nombre de Sénégalais en France varient d'une source à l'autre. Par exemple, l'ancien Consul général du Sénégal à Paris, Monsieur Adama Sarr, estimait les ressortissants sénégalais en France à 70.000 personnes en 2003, tout en précisant que ce chiffre pouvait être doublé si l'on tient en effet compte de ceux qu'il nomme les nomades, c'est-à-dire ceux qui circulent et font des va-et-vient perpétuels entre

Dahomey (l'actuel Bénin), la Guinée, la Haute-Volta (devenue Burkina-Faso), la Mauritanie, le Sénégal et le Soudan français (l'actuel Mali).

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Paris et les autres villes européennes, les détenteurs de la double nationalité (les binationaux) et les nombreux Sénégalais qui ne sollicitent pas les services du Consulat54. De son côté, l'OCDE dénombrait 39.000 Sénégalais présents sur le territoire français en 1999, à plus de 82.000 personnes en 2004 et 48.000 en 200555. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'il faut être très prudent sur la fiabilité de ces chiffres qui restent sujet à caution. Par contre, ce qui est indéniable, c'est qu'il existe une très importante communauté sénégalaise en France. Mais que cette communauté reste très difficile à évaluer, non seulement, en raison de la diversité de ses membres, mais aussi compte tenu de l'extrême difficulté d'évaluer avec précision tous ceux qui se trouvent en situation illégale voir de la complexité que représente le phénomène migratoire en lui-même.

La migration sénégalaise en France se singularise par une extrême disparité des acteurs. Il y a les travailleurs peu ou faiblement qualifiés composés, pour une bonne part, par des ressortissants de la région du fleuve Sénégal. Il y a également les commerçants qui sont présents un peu partout à travers la France et qui représentent sans aucun doute la face la plus visible, la plus dynamique et la plus entreprenante de cette migration. On distingue aussi les étudiants et les travailleurs formés et compétents. Ces derniers, dont il n'est pas aisé de connaître le nombre exact, regroupent en général les enseignants et chercheurs, notamment dans les universités et les laboratoires de recherche, et aussi les cadres hautement qualifiés dont l'expertise est reconnue au sein des ONG et des institutions internationales.

On peut citer en outre les artistes qui, à travers leur créativité, contribuent à la renommée culturelle de leur pays d'origine, les sportifs et aussi ceux qu'on peut désigner comme des clandestins, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas en règle au regard de la législation française, notamment sur les conditions d'entrée et de séjour des étrangers en France.

54Adama Sarr, Consul général du Sénégal à Paris, Nous avons 18 agents pour gérer 70.000 personnes, juin 2003, consulté sur http://fr.excelafrica.com/showtread.php?t=1744 le 20/02/2009.

55 Ces chiffres fournis par l'OCDE traduisent la grande difficulté d'évaluer plus ou moins correctement les ressortissants sénégalais présents dans les différentes villes de l'Hexagone. En réalité, ces chiffres paraissent sous-estimés en raison du nombre importants de migrants en situation irrégulière.

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Graphique 1. Les immigrés en France selon leur pays de naissance en 1999 et 20042005

Champ : France métropolitaine

Source : Insee, recensement de 1999, enquêtes annuelles de recensement de 2004 et 2005

1.1 Les migrants originaires du bassin du fleuve Sénégal

Le bassin du fleuve Sénégal se trouve dans la région dite des « trois frontières », couvrant le Sénégal, le Mali et la Mauritanie. La région du fleuve Sénégal est peuplée en majorité par deux grands groupes ethniques, les Soninkés et les Halpoulars composés par les Peuls et les Toucouleurs, qui ont une grande tradition migratoire. Les Soninkés56 notamment ont toujours été de grands commerçants sillonnant presque toutes les places commerciales de l'espace africain. En effet, rappelle Mahamet Timéra, « La migration est un phénomène ancien dans les sociétés soninké. Dès le XIXe siècle, des Soninké partent de la vallée du fleuve Sénégal vers d'autres régions du continent (Congo, etc.) (F. Manchuelle, 1987, cité par M. Timéra). Les migrations récentes ont entraîné la formation de communautés plus ou moins fortes dans d'autres pays africains : Côte-d'Ivoire, Sierra Léone, Gabon, Congo, Zaïre, en Europe : France, Allemagne, Belgique et en Amérique du Nord : Etats-Unis. Les Soninkés constituent une forte proportion de l'immigration

56 TIMERA, Mahamet. Les Soninké en France : d'une histoire à l'autre. Paris : Karthala, 1996. L'ouvrage de M. Timéra est d'un apport inestimable pour comprendre l'organisation et le fonctionnement des communautés villageoises dans les foyers parisiens notamment.

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noire africaine en France. S'il est difficile d'évaluer leur nombre, on peut affirmer qu'ils constituent avec les Pulaar et les Manjak les pionniers de l'immigration subsaharienne en France et le groupe ethnolinguistique le plus important ». (M. Timéra, 1996).

Les différentes communautés ethniques sont structurées et hiérarchisées selon l'appartenance sociale de naissance (nobles, esclaves, hommes de castes), et autour des principes de l'âge et du sexe. Ainsi, la place et le rôle de chaque membre à l'intérieur des communautés villageoises sont déterminés en fonction d'une organisation sociale traditionnelle hiérarchisée et extrêmement rigide. Dans la classification établie pour maintenir l'ordre villageois et favoriser la cohésion sociale viennent tout d'abord les nobles qui sont les dignitaires détenant l'autorité et le pouvoir. Généralement, les nobles sont les descendants des fondateurs des villages. Ensuite au bas de la pyramide sociale se trouvent les gens de « castes » puis les descendants d'esclaves. La structuration sociale est également marquée par une forte dépendance des femmes par rapport aux hommes et des cadets par rapport aux aînés. Ainsi pour rompre cet immobilisme séculaire et acquérir leur autonomie, ceux qui sont dans des situations de dépendance, notamment les plus jeunes, les gens de « castes » et les esclaves, tentent l'aventure migratoire. De façon générale, ces migrants sont caractérisés par leur origine rurale et leur faible niveau d'instruction.

1.1.1 Une vie communautaire confinée dans les foyers pour immigrés

En France, les migrants originaires de la vallée du fleuve sont principalement localisés dans l'agglomération parisienne, à Marseille et dans les villes du Havre et de Rouen en Normandie. Généralement, ils occupent des emplois peu qualifiés, précaires, pénibles et faiblement rémunérés, le plus souvent dans l'industrie et les services et, dans une moindre mesure, ils travaillent comme employés dans le bâtiment et les travaux publics. (J. Condé, 1986, C. Daum, 1993 et G. Lanly, 1998). C'est une communauté qui présente la particularité d'être articulée autour d'une solide organisation communautaire. Ils ont un mode de vie qui les confine dans une situation d' « extériorité sociale ».

Dans l'abondante littérature portant sur cette communauté, les auteurs ont unanimement souligné la solidité des liens unissant ses différents membres. Catherine

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Quiminal (1991), dans Gens d'ici, gens d'ailleurs. Migrations soninké et transformations villageoises, nous propose « une description des caractéristiques sociologiques » des jeunes soninkés ressortissants des villages de Guidimaka au Mali et nous invite à les suivre à travers les allers et retours effectués entre leurs villages d'origine et les foyers de l'agglomération parisienne où ils vivent. Guillaume Lanly (1998) met en évidence l'importance des liens et le rôle considérable des associations de migrants dans le développement des localités des vallées du fleuve Sénégal. Dans sa thèse de doctorat dont le sujet est intitulé Migrations internationales, restructurations agraires et dynamiques associatives en pays soninké et haalpulaar (1975-1990), Philippe Lavigne-Delville (1994) explique que pour ces sociétés hiérarchisées la migration vers la France constituait un moyen de restructurer et réguler les économies locales. Pour l'auteur, la mise en place des communautés villageoises dans les foyers, sous la direction des notables, représentait un moyen efficace de contrôle social et de mobilisation de l'épargne destinée à assurer la subsistance des unités familiales dans les localités d'origine.

A ses débuts, la migration des ressortissants de la vallée du fleuve Sénégal en France n'était pas envisagée comme une installation dans la durée. En fait, le migrant envisageait, au bout d'un certain nombre d'années, de se faire remplacer par un autre membre de sa famille plus jeune. Ce système avait pour nom la « noria ». Il s'agissait de préparer son successeur à la relève, de financer son voyage et de l'aider à trouver du travail en France. Guillaume Lanly précise que dans la « noria », au bout d'un certain nombre d'années, le migrant cédait sa place à un cadet au sein de sa famille contribuant ainsi à garantir la continuité des transferts d'argent. « Le plus souvent, le migrant assure, en accord avec la famille, le départ de son successeur en lui envoyant de l'argent et contribue à son arrivée en France en subvenant à ses besoins et en l'aidant à trouver un travail. Le plus jeune se trouve donc dans une situation de totale dépendance vis à vis de sa famille et ne pourra conserver qu'une petite partie de son salaire. De même, les chefs de famille disposent souvent d'un autre relais dans le lieu d'accueil, en la personne d'un parent proche ou d'un autre membre de la communauté villageoise pour s'assurer que le jeune immigré remplisse ses devoirs envers la famille ». (G. Lanly, 1998). Cependant, la crise économique et l'aggravation considérable des conditions de vie et de travail vont progressivement perturber le système et mettre fin à la noria. Les mesures prises par les autorités françaises, au début des années 1970, vont provoquer par conséquent l'arrêt de l'immigration, favorisant le regroupement familial, avec l'arrivée notamment des femmes

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et des enfants, inscrivant de ce fait la migration dans la durée. Ainsi, « les migrants, devenus immigrés, s'installent dans un provisoire qui dure, et commencent à amorcer la politique du regroupement familial » (A. M. Diop, 1993).

Cette communauté vit repliée sur elle-même, presque en autarcie. Les échanges avec la société d'accueil sont quasi inexistants. Pour schématiser, on peut dire qu'ils se limitent presqu'exclusivement aux lieux de travail, aux transports et aux lieux de commerce (marchés, supermarchés...). Il n'existe apparemment aucun échange notable ou significatif avec la société d'accueil. Les seules sorties consistent généralement à se rendre à son lieu de travail, prendre un moyen de transport ou encore aller faire ses courses. Dans ce « modèle d'intégration communautaire », ce qui compte c'est la collectivité. Il faut, autant que faire se peut, participer au maintien et au renforcement de la vie du groupe, conserver tout le temps en mémoire l'idée du retour vers le lieu d'origine et limiter le plus possible les dépenses engagées en France. (C. Daum, 1993, 1998, G. Lanly, 1998, M. Timéra, 1998). Le regroupement des membres de la communauté constitue paradoxalement le rempart contre ce qui est considéré comme extérieur, ce qui est vu comme « étranger ». Cette survalorisation de l'appartenance communautaire peut déboucher sur des formes d' « intégration marginale ». Le processus de socialisation au sein de ces communautés villageoises est tellement ancré que l'identité du groupe est transportée dans les pays d'installation, de transit ou de ré-émigration. On est membre d'un groupe qui a des règles de fonctionnement auxquelles il ne faut pas transiger sous peine d'être banni du groupe, de se faire exclure de la communauté.

On distingue ceux qui vivent dans les foyers et ceux qui habitent dans les appartements à travers le parc locatif social ou privé « souvent des quartiers d'habitat social » (M. Bernardot). Ce sont ceux qui ont eu recours au regroupement familial ou qui ont des enfants ici et une infime minorité de célibataires qui vont habiter en dehors des foyers, dans des appartements sociaux ou privés. Même s'il arrive parfois que les gens se rencontrent dans les appartements à l'occasion des cérémonies, toute la vie communautaire se déroule généralement dans les foyers. C'est là où on réside, où on a ses habitudes, c'est le lieu de la sédentarisation où l'on « tue le temps ». Dans les foyers, on se sent protégé par les autres membres, d'où un instinct commun de s'y réfugier. Le foyer se dresse comme une sorte de muraille et renvoie l'écho de toute leur solitude, de toute leur détresse et de tous les murmures mélancoliques. L'occupation des foyers se fait

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généralement sur la base de l'appartenance villageoise. (J. Condé, 1986 et M. Timéra, 1998). Ainsi, chaque village dispose d'un foyer où se concentre un effectif important de ses ressortissants. Par exemple, en Ile-de-France, on retrouve les ressortissants de la commune de Diawara située dans la région de Tambacounda regroupés au foyer Charonne dans le XXe arrondissement et les ressortissants de Danthiady, une commune de la région de Matam, au foyer David-d'Angers localisé dans le XIXe arrondissement. A Marseille, de nombreux ressortissants de Waoundé dans la région de Matam habitent au foyer Félix Zoccola dans le XVe arrondissement. La gestion de l'espace, des services et prestations relève principalement de la gestion villageoise. Mahamet Timéra (1996) souligne que « l'attribution des lits et des chambres, parfois des étages, s'est faite par village et de même que la répartition entre les différents lignages présents ». Non seulement, les foyers sont des lieux à usage d'habitation, mais ce sont aussi des lieux de rencontres, d'échanges, de réunions, en somme de vrais lieux de vie. En fonction de la nature et de l'intensité des conflits à l'intérieur des foyers, la prise en charge relève entièrement de la responsabilité des chefferies locales, des comités des délégués ou de l'instance suprême de régulation représentée par l'assemblée générale des résidents. Les foyers ont donc été appropriés et transformés en des lieux symboliques, favorisant les rencontres et les échanges. En région parisienne et plus précisément dans les communes de Montreuil et Aubervilliers à Seine-Saint- Denis, c'est principalement dans les foyers (Bara, Drancy-Africain, La Courneuve-Salengro, Bobigny République...) où se développent concrètement les solidarités et où l'on participe à la vie collective. Adeline Gonin (2009) de la COPAF (Collectif pour l'avenir des foyers) estime leur nombre en région parisienne à 250 établissements accueillant pas moins de 50.000 hommes, principalement des hommes mariés ayant laissés leurs femmes aux villages. En outre, elle indique que « certains foyers sont composés de chambrettes de 6 à 8 m2, équipées d'un lit et d'une table. La cuisine, les douches et WC sont collectifs. Mais il reste encore de vieux foyers-dortoirs, avec jusqu'à 8 lits superposés par chambre - par exemple le foyer Bara à Montreuil, Alsace-Lorraine à Drancy ou David-d'Angers à Paris XIXe. Dans ces bâtiments qui datent pour la plupart des années 1960 et 1970, l'exiguïté des chambres est compensée par l'existence d'espaces collectifs - salles de télévision, salles d'alphabétisation, salles de réunion, salles de prières, cuisines collectives. Dans certains foyers, une petite économie informelle (restauration, tailleurs, coiffeurs, épicerie, etc.) permet d'améliorer le quotidien et renforce la solidarité ». (A. Gonin, 2009). Aussi, on assiste souvent à des revendications portant sur la réhabilitation des foyers afin qu'ils

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soient dotés de cuisines collectives, de salles polyvalentes (qui seront sûrement équipés d'ordinateurs pour devenir des salles multimédias dans l'avenir) et de salles de réunion.

Toute la vie communautaire s'organise principalement autour du fonctionnement des caisses de solidarité villageoise, mises en place pour subvenir à la fois, en cas de besoin, aux problèmes des membres de la communauté ici en France, mais surtout pour assurer la subsistance des communautés villageoises dans le pays d'origine. Les membres des caisses villageoises se regroupent surtout sur des bases identitaires. Ils sont en effet soit liés par l'appartenance à la famille, ou par la provenance du même village ou de la même région, ou soit par le partage de la même zone historique. Le contrôle des caisses villageoises relevait des autorités traditionnelles qui veillaient aussi au bon fonctionnement des relations de solidarité. L'identité villageoise de la communauté devient l'identité du foyer, à tel point d'ailleurs que certains foyers sont qualifiés de « villages-bis » par certains résidents, révèle Christophe Daum57. Les foyers ont dès lors pour vocation de préserver ce patrimoine commun que constitue l'identité villageoise. Cependant, les nombreuses péripéties, ayant jalonné la vie de cette communauté en France, vont favoriser l'émergence de nouveaux leaders qui sont, pour la plupart, des migrants plus jeunes, sachant lire et écrire en français. Les notables vont ainsi perdre leur pouvoir au profit de ces nouveaux leaders. Une étape importante va être franchie avec une plus grande ouverture de la communauté. Ainsi, comme le souligne Philippe Lavigne-Delville, « les enjeux se focalisent sur le lieu de résidence.

Les femmes et les jeunes s'investissent et participent davantage à la vie de la cité. Mieux insérés, les jeunes ont aussi une meilleure connaissance du fonctionnement des institutions et de la société française. En effet, les jeunes, maîtrisant mieux la langue française que ceux qui sont arrivés bien avant mais sont restés cloîtrés dans les foyers, entretiennent plus de contacts et de relations avec parfois d'autres populations migrantes ou issues de l'immigration, des Français ou des compatriotes étudiants. Cette ouverture plus grande sur le pays d'accueil a pu déboucher, pour certains, sur un engagement politique ou syndical plus important. Ces porteurs de la nouveauté vont être considérés, par les plus conservateurs au sein de la communauté, comme une véritable menace pouvant porter atteinte à la reproduction du système. Dès lors, ils sont considérés comme

57 DAUM, Christophe. Les associations de Maliens en France. Migration, développement et citoyenneté. Paris : Karthala, 1998.

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des « hors la loi », des « êtres a-sociaux » qui s'efforcent de mettre en branle de nouvelles procédures pour changer le système.

Devant servir à l'origine de lieux de passage, le foyer est devenu le lieu de la vie sociale, un lieu de vie économique. Aujourd'hui, ceux qui sont à la retraite, à la fin de la vie active, se rendent compte avec amertume qu'ils sont entrés dans un cycle de « partis sans retour » comme le note Mahamet Timéra. Pour eux, même s'ils restent des lieux de référence, les foyers sont devenus des lieux de misère, vétustes et insalubres, apparemment sans avenir.

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