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Dynamique des réseaux et des systèmes de communication des migrants sénégalais en France

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par Moda GUEYE
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Doctorat de géographie 2010
  

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8.3.2 Recrudescence de l'émigration clandestine

Il faut bien reconnaître que le phénomène des « sans-papiers » ou « clandestins » a pris une ampleur considérable ces derniers temps. La présence en grand nombre de migrants en situation irrégulière sur le territoire français suscite de nombreux débats dans la vie publique française et engendre parfois de vives tensions. Au point que des mesures drastiques ont été prises pour rendre plus complexe les conditions d'entrée et de séjour des étrangers sur le territoire français et aussi augmenter les reconduites à la frontière. Toutefois, il est bon de préciser que près de 90% des migrants en situation irrégulière sont entrés légalement en France entre 1998 et 2002 selon le ministère de l'intérieur. La clandestinité est intervenue seulement après un refus de renouvellement de leurs titres de

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séjour par la préfecture. Le durcissement des politiques migratoires en France a provoqué une orientation des flux migratoires clandestins vers l'Italie et l'Espagne en particulier.

Au cours des ces trois dernières années, des milliers de jeunes originaires de l'Afrique subsaharienne, accablés et acculés par un quotidien difficile, ont tenté de rejoindre clandestinement l'Espagne, notamment les îles Canaries, par la mer. Un nombre impressionnant de clandestins subsahariens, dont des milliers de jeunes Sénégalais, a quitté les eaux du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie et de la Guinée-Bissau pour se rendre de façon fort périlleuse en Espagne au moyen d'embarcations de fortune, les « lothios » en wolof ou « cayucos » en espagnol. Des pirogues remplies de clandestins, entre 50 et 100 personnes à leurs bords, ont pris d'assaut les côtes canariennes.

Il est intéressant de remarquer les usages des technologies de l'information et de la communication, notamment le téléphone portable et le GPS (global positioning system) par les migrants clandestins et les passeurs. Le téléphone portable est le principal outil de contact avant le voyage. Les organisateurs des voyages s'en servent pour contacter les candidats, discuter avec eux des modalités du voyage et les rassembler pour les départs. Il faut donc être équipé d'un téléphone portable pour être joint le jour j. En outre, les embarcations de fortune, qualifiées par un internaute de « Ndiaga Ndiaye160 de la mer », sont habituellement équipées d'un GPS, un appareil qui permet de se localiser géographiquement avec fiabilité et précision à l'aide de signaux émis par des satellites. Généralement, les gens qui les utilisent lors des traversées sont dans la majorité des analphabètes. Mais, ils font preuve d'imagination et d'ingéniosité pour réussir à s'en servir correctement.

Selon Ibrahima Khalil Wade, le correspondant du groupe de presse Walfadjri en Espagne, le nombre d'émigrés clandestins ayant débarqué dans l'archipel des Canaries était estimé à 9900 pour toute l'année 2002, tandis que rien pour le début de l'année 2006 seulement, leur nombre atteignait déjà 9800. Entre le vendredi 17 août et le dimanche 19

160 Les « Ndiaga Ndiaye » (du nom de l'un des plus importants propriétaires de minibus au Sénégal, pour ne pas dire le premier transporteur du pays) et les cars-rapides sont certainement les transports en commun les plus répandus, en raison notamment de leurs tarifs accessibles même aux plus démunis. Les premiers de couleur blanche relient Dakar à la banlieue tout autant qu'ils relient toutes les villes du pays, et les seconds de couleur bleu et jaune servent plutôt pour les trajets urbains et les courts trajets ruraux. Soulignons toutefois que ces deux moyens de transport sont sans aucun confort. En outre, la plupart sont en mauvais état et défient les règles les plus élémentaires de sécurité. Les chauffeurs ne se préoccupent nullement du code de la route, stationnent où ils veulent pour prendre les clients et contribuent aussi énormément aux embouteillages infernaux à Dakar. De plus, en raison de leur forte implication dans les nombreux accidents de circulation (souvent mortels) sur l'ensemble du pays, ils sont considérés par les populations comme de véritables cercueils roulants.

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août 2006, plus de 1200 clandestins ont débarqué dans l'archipel de Los Christianos et les provinces de Granada et d'Alméria. L'ampleur du phénomène a donné du fil à retordre au gouvernement du premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero et inquiète cet internaute qui se demande s'il reste encore des jeunes au Sénégal. Très amer, il écrit « aucun homme censé ne doit cautionner de tels actes. On ne peut pas se permettre d'invoquer la pauvreté pour se suicider. C'est bien un suicide de prendre un " gal " (pirogue en wolof) pour traverser l'atlantique. On peut bien rester au Sénégal, y trouver du travail et y gagner sa vie ». Les proportions démesurées prises par les pirogues du désespoir ont poussé les autorités espagnoles à solliciter le soutien de l'Union européenne pour les aider à juguler le phénomène. Ce qui a abouti au déploiement des éléments de Frontex le long des côtes de la péninsule ibérique. L'Espagne a dû signer de nouveaux accords avec les pays africains d'où partaient les migrants clandestins. Ces accords consistent « au renforcement des moyens maritimes pour le contrôle des frontières, à la multiplication des efforts politiques en matière de rapatriement et surtout à l'augmentation de l'aide au développement des pays d'où viennent les clandestins ». Au gouvernement sénégalais, l'Espagne a promis une aide substantielle de 13 milliards de francs CFA afin de le soutenir dans la réalisation de programmes visant à fixer les populations dans leur terroir. Ce financement devrait aussi servir à la réalisation du plan Retour Vers l'Agriculture (REVA), consistant, selon les mots du président sénégalais Abdoulaye Wade, « à faire des paysans sénégalais des agriculteurs d'abord et des fermiers plus tard comme dans les pays occidentaux » et aussi pour « une émigration clandestine zéro ». Mais depuis son démarrage, ce plan a soulevé plus de polémiques qu'il n'a donné de résultats ayant des impacts positifs réels sur la vie des Sénégalais. Des terres ont été distribuées aux proches du régime, devenus eux des fermiers, mais des fermiers du dimanche, au détriment de ceux qui devaient véritablement en bénéficier, c'est-à-dire les jeunes rapatriés d'Espagne originaires des centres urbains ou des zones rurales sénégalaises. Entre début janvier et fin août 2006, ils étaient plus de 1700 migrants clandestins à avoir débarqué aux îles Canaries.

Au Sénégal, les principaux lieux de départ de ces boat people des temps modernes sont les plages de Yarakh, Thiaroye, Kayar, Soumbédioune, Ouakam, Yoff et Rufisque à Dakar, de Guet-Ndar à Saint-Louis, de Mbour, d'Hélinking en Casamance. On peut aussi citer comme points de départ, Nouadhibou en Mauritanie et Varela en Guinée-Bissau. De nombreuses localités sénégalaises ont été vidées d'une bonne partie de leurs

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bras les plus valides par le phénomène « mbeuk-mi » (expression wolof que l'on peut traduire par « braver la mer »). Beaucoup de jeunes sénégalais ont en effet péri en mer. Nul ne saura jamais le nombre exact de ce véritable drame humain. Combien de jeunes sénégalais morts de faim ou de soif ou bien encore décédés par noyade et restés à tout jamais dans « le ventre de l'Atlantique161 » ? Pour traverser les eaux dangereuses de cette partie de l'océan Atlantique et rallier les îles Canaries, notamment Ténérife, Fuerteventura, la Grande Canarie, Gomera, Hierro et Lanzarote, certains clandestins affirment avoir mis 15 jours. Les miraculés de cette sorte de roulette russe, exténués et tenant à peine debout, sont pris en charge par la Croix-rouge espagnole à leur arrivée. Après une période de garde à vue ne dépassant pas 48 heures, les migrants clandestins sont internés dans des centres de rétention pour une durée limitée à 40 jours avant de recevoir leur ordre d'expulsion. Les rapatriements en catimini vers le Sénégal des émigrés clandestins en provenance des îles canaries n'ont pas tardé et se poursuivent encore. A la date du 11 octobre 2006, environ 2500 Sénégalais ont été refoulés d'Espagne. Ces rapatriements ont été décidés de commun accord entre les autorités espagnoles et sénégalaises.

Le désoeuvrement, le mal-être et le désespoir, conjugués au chômage ainsi qu'à l'envie tenace de contribuer un tant soit peu à l'amélioration des conditions de vie de la famille qui se trouve le plus souvent dans une situation de pauvreté extrême, sont les principaux facteurs explicatifs de la détermination suicidaire de cette cohorte de jeunes sénégalais prêts au « mbeuk mi », « dans des conditions dramatiques, avec pour seule alternative rejoindre Barça (Barcelone) ou Barzakh (mourir) » comme l'écrit Momar Coumba Diop162. Alors que cet internaute évoque « la surpopulation, des parents qui n'ont plus de moyens, des études abandonnées trop tôt, des milliers de jeunes dans la même galère, une société de consommation, mais surtout la perception que si tu n'es pas sorti tu n'as pas réussi. Rien que l'idée de rester pour beaucoup c'est l'échec. C'est le concept de l'Eldorado qui les attire... revenir et être reconnu grâce aux sommes acquises à l'extérieur » (forum Seneweb, 17/08/2006). Mais pour Cheikh, le parisien, « la source du problème c'est le manque d'éducation. Mais normal, un pére de

161 Titre du premier roman de l'écrivain sénégalais établi en France, Fatou Diome. Le ventre de l'Atlantique publié en 2004 est un récit poétique sur l'immigration qui raconte l'histoire de Salie, une sénégalaise vivant en France et dont le frère resté sur son île natale de Niodior en pays sérér est obnubilé par l'image idyllique de l'Occident, terre promise pour réaliser son rêve d'accomplir une carrière exceptionnelle dans le football.

162 DIOP, Momar-Coumba. Présentation, Mobilités, État et société. In DIOP, Momar Coumaba (Dir.). Le Sénégal des migrations. Mobilités, identités et sociétés. Paris : CREPOS-Karthala-ONU Habitat/Hommes et

sociétés, 2008, pp. 13-36.

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famille, avec 4 femmes et 30 enfants, aura un peu de mal à éduquer ses enfants. Quand j'arrive au Sénégal : les jeunes ne croient plus à l'école. Ils disent que "ça ne fera pas d'eux des boss". Même si ça ne fait pas de toi un boss au moins ça te fera réfléchir. Moi si je suis en France c'est grâce à l'école sénégalaise... Mon bac + 2 au Sénégal m'a au moins permis de m'inscrire dans une université française comme ça j'ai pas eu besoin de pirogue. Avec une petite capacité d'analyse je pense qu'on n'ira jamais affronter l'Atlantic en pirogue... Au Sénégal, la vie des jeunes se résume au 4 B : Bol, Barada (theière), Balle bi (ballon) et puis Bal j'auterai un 5e B : Bayékou (Philosophie). Des personnes qui réussissent au Sénégal y'en a et y'en aura. Je prends exemple sur mon grand frére il n'est jamais sorti du Sénégal et à 45 ans il a 6 immeubles. Il a commencé petit menuiser puis vendeur de bois. Comme lui y'en a beaucoup d'autres. Faut juste être patient et éviter les raccourcis et la facilité et aussi arrêter d'attendre tout du "Gornoment" (gouvernement) » (forum Seneweb, 17/08/2006). Ce phénomène pourrait être aussi considéré comme « l'expression de la contestation par les plus pauvres de l'ordre planétaire établi par les riches » pour paraphraser Bertrand Badie et Catherine Withol de Wenden163.

Généralement, l'argent ayant servi à financer l'odyssée est l'économie de toute une vie ou celle de toute la famille. Les sommes versées aux convoyeurs varient le plus souvent entre 300.000 francs CFA et 500.000 francs CFA soit entre 457 euros et 762 euros.

« Il m'a fallu des années d'efforts, de sacrifices pour mobiliser les 400 000 francs CFA (610 euros). Car, je suis conscient qu'une fois en Espagne, cet argent pouvait me rapporter des millions, en un mois. Alors qu'au Sénégal, il faut travailler cinq ans voire sept ans pour avoir un retour sur investissement. Avec une telle différence, rester au pays signifie, pour de larges pans de la population, manquer d'ambitions. C'est pourquoi, les gens se sacrifient pour rallier l'Espagne » avance Abdou Sarr (25 ans) rapatrié d'Espagne (Mor Talla Gaye, Le Quotidien, 20/09/06).

La rentabilité du créneau a attiré de nombreux convoyeurs véreux dont certains croupissent actuellement en prison. En effet avec le développement du phénomène, un vaste réseau de trafic de clandestins s'est mis en place, dans lequel les passeurs et autres intermédiaires malhonnêtes parviennent à amasser parfois des sommes considérables en

163 BADIE, Bertrand et WITHOLD DE WENDEN, Catherine. Le Défi migratoire. Paris : Presses de la Fondation nationale de Sciences Po, 1994.

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un temps record, profitant du désespoir des candidats à l'émigration clandestine et parfois de la naïveté des familles.

Le récit de ce jeune rapatrié d'Espagne, Abdou Sarr, avait suscité de vifs débats sur le forum de Seneweb le 20 septembre 2006. Pour cet internaute du nom de Djibi, il ne faut pas rester sans rien faire face à cette situation dramatique. C'est pourquoi :

« Avec des amis, nous avons décidé de créer une association des rapatriés d'Europe. Nous pensons qu'on ne peut pas trouver plus ambitieux que ceux qui ont bravé la mer pour gagner leur vie. Nous allons monter des projets avec eux et nous battre pour les faire financer à travers le monde. Nous allons bientôt mettre à votre connaissance une adresse de site web de cette association. Nous allons demander des aides. La particularité de notre association est de mettre en ligne et en temps réel tout centime cotisé et tout centime dépensé avec ticket de caisse en ligne. Mail: djibsons2006@yahoo.fr ».

En revanche, cet internaute du nom d'Ibou pense quant à lui qu'il faut tenir un langage de vérité aux jeunes candidats à l'émigration :

« "400.000 francs Cfa pourraient rapporter des millions en un an en Espagne".... Ce sont de tels propos qui incitent encore les jeunes à partir à l'aventure. Ceci est loin d'être une réalité. On ne peut pas gagner des millions (même de francs CFA) par an en travaillant en Espagne pendant un an lorsqu'il s'agit d'immigrés qui débarquent de leur petite pirogue de fortune. Il faut dire la vérité aux jeunes qui sont tentés par l'aventure de la mer. La vie n'est pas aussi facile qu'on le prétend en Espagne ou ailleurs en Europe. Il faut raconter à tous ceux qui veulent écouter, les conditions de vie de nos compatriotes et des immigrés en général. L'Europe n'est plus un "El Dorado" - même pour les revendeurs de drogue qui courent le risque d'être pris et mis en tôle pour une bonne partie de leur vie. C'est juste désolant et inquiétant de voir le Sénégal se dépeupler de ses jeunes si inconscients ».

Ces propos d'Ibou s'accordent parfaitement avec le point de vue de Djamil :

« Super Ibou. J'étais entrain de rédiger un texte allant dans le sens de ton argumentation et je vois que tu as vraiment mis les points sur les i. Nos jeunes qui émigrent vers des cieux supposés plus cléments le font avec des aspirations sans commune mesure avec les aptitudes professionnelles dont ils disposent. C'est la raison pour laquelle il faut déclencher une campagne de sensibilisation d'une grande envergure pour leur montrer la face cachée de l'Europe que beaucoup d'entre eux ne veulent pas voir. Faire croire aux jeunes qu'on peut gagner des millions par mois dans une ferme agricole est une tromperie gigantesque et relève de l'irresponsabilité. Trouver un exploitant agricole qui vous paie 1000 euros (655'000 CFA) par mois relève du miracle ».

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Le témoignage de cet internaute est encore plus dissuasif :

« J'ai vécu pendant 8 ans à Madrid et je connais des Sénégalais qui travaillent à Lérida en Catalogne et à Almeria (Andalousie) et qui gagnent juste de quoi manger et payer la location. Ce système d'exploitation existe en Espagne depuis le 18ème siècle. C'est le caciquisme moderne sauf que les victimes ne sont plus espagnols mais les immigrés. Allez voir dans les "cortijos" c'est-à-dire des fermes comment ils y vivent. Rien n'en vaut la peine ».

Dans ce concert de mises en garde généralisées à l'endroit des candidats à l'émigration clandestine, quelques voix discordantes se manifestent dans le forum, dont celle de cet internaute qui signe sous le pseudonyme de « Soyons sérieux ». Il s'adresse en particulier à ces compatriotes migrants :

« Si vous voulez ouvrir les yeux à ces gens, il faut rentrer évoluer au pays pour leur dire que c'est comme ça. Mais si on vous donne billet et seurithieu + yoobeul (ces deux mots peuvent être traduits par le mot cadeau), vous ne retournez pas rester dans votre cher Sénégal, (si vous n'avez pas déjà changé de nationalité), et vous prétendez conscientiser. Nopilene waay (Gardez le silence). Exprimer ce que l'on ne croit pas et garder en secret ce qui est sincère en soi, c'est sûrement sénégalais ».

Dépité, cet internaute fait dans la dérision et écrit :

« Moi, je les encourage. C'est bien, continuer à envahir l'Europe et l'Amérique et bonne chance car y a du pognon à prendre. Même si vous êtes pris, on vous donne de l'aide. Vous recevez 100 euros par semaine et en plus vous êtes logés gratuitement ».

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Image 6 : Des rescapés des pirogues de la mort (les lothios) à destination des îles Canaries

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