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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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D. Pourquoi les supplétifs se sont-ils engagés ?

Cette question est importante compte tenu de l'enjeu des motivations dans les constructions de la figure du harki, qu'elles soient contemporaines de la guerre d'Algérie ou ultérieures. Il n'y a d'ailleurs pas de réponse simple à cette question, ni de réponse univoque : les différentes raisons évoquées ci-après se sont souvent entremêlées - et parfois contredites - pour donner prise à la décision des intéressés. A cet égard, l'essentiel ici est de souligner la complexité des choses, non de proposer une lecture concurrente ou alternative de celles - uniment dépréciatives ou laudatives, mais toutes également réductionnistes244(*) - institutionnellement consacrées et/ou habituellement relayées sur l'une ou l'autre rive de la Méditerranée.

? Par conviction, fidélité à l'armée et/ou tradition familiale

Les commentateurs, quel que soit leur degré d'empathie pour les anciens supplétifs de l'armée française, et quelles que soient leurs sources (témoignages directs des intéressés ou archives militaires), s'accordent généralement à dire que le "patriotisme pro-français" est un facteur de motivation sinon complètement marginal, du moins relativement mineur au regard de la masse des engagements. Ainsi, pour l'historien Charles-Robert Ageron, seule « une petite minorité des musulmans engagés dans des formations supplétives agirent par patriotisme français »245(*). De même, pour Mohand Hamoumou, « l'engagement avec la France - plus souvent que pour la France - est en général avant tout un réflexe de survie »246(*). Sans doute cet ordre de motivation concernait-il avant tout certaines élites francisées, qui vivaient leur engagement dans la continuité d'autres engagements, et puisaient leur conviction dans une tradition familiale déjà ancienne. Ainsi en va-t-il du commandant Khélif, qui n'était pas supplétif mais officier dans l'armée d'active : « Pour moi, la question du choix ne se posait même pas. Ma famille avait opté pour la naturalisation française en 1865. Ma mère était catholique. Moi, je parlais français et anglais mais pas l'arabe. Je me sentais français parce que j'étais français. Français avec des racines kabyles comme mes copains étaient français avec des racines espagnoles, italiennes ou alsaciennes. Pour moi, la trahison eût été de ne pas servir mon pays, la France, contre une bande de hors-la-loi qui voulait s'imposer par la terreur »247(*). Ainsi en va-t-il également du colonel L., lui aussi officier dans l'armée d'active : « Nous aimions la France, ses auteurs, ses valeurs. La France des Lumières, des Droits de l'homme, de la Résistance. Nos parents s'étaient battus pour elle. Nous étions prêts à le faire aussi, sans hésiter, si l'intégrité de son territoire ou ses valeurs démocratiques étaient menacés »248(*). Mais pour "naturel" qu'il lui apparaisse rétrospectivement, cet engagement n'était pas pour autant inconditionnel, ou aveugle. Le colonel L. : « Pour autant, nous étions lucides. Il y avait des différences, des injustices entre «musulmans» et «Européens». Nous pensions que notre rôle d'élite francisée était de faire cesser ces injustices. Mais on voulait aller à l'autonomie puis à l'indépendance progressivement, avec la France et pas contre elle. En imposant un suffrage démocratique non truqué et en formant des élites, peu à peu, les musulmans auraient pris des postes clés, des mairies. Et l'indépendance serait venue comme un fruit mûr, sans trop de heurts, sans guerre civile »249(*).

Mohand Hamoumou souligne par ailleurs que nombre d'anciens combattants et vétérans de la Seconde guerre mondiale se porteront volontaires pour organiser leurs villages en autodéfense250(*). Sans doute ceux-là agissaient-ils au moins en partie par conviction patriotique puisque, nous l'avons vu, les membres des GAD (Groupes d'autodéfense), à la différence des autres supplétifs, étaient bénévoles et, pour une grosse moitié, non armés. Ajoutons encore, puisque l'on s'interroge ici sur la propension du sentiment patriotique ou de la "francophilie" à motiver des engagements, que nombre de petits et grands commis de l'État, notables, élus locaux ou nationaux, voire de simples collectifs de citoyens (à commencer par les associations d'anciens combattants251(*)) se prévaudront jusqu'au bout de leur attachement à l'Algérie française, en dépit des menaces plus que virtuelles pesant sur eux (comme en témoigne par exemple l'assassinat d'Ali Chekkal, vice-président de l'Assemblée algérienne, le 26 mai 1957 à Colombes, en présence du président René Coty).

? Le besoin de protection et/ou le désir de vengeance contre les exactions du FLN

a) Les atteintes à l'honneur et à la virilité 

Dans une société paysanne où organisation clanique et codes d'honneur codifient les relations interpersonnelles, et où toute atteinte à la virilité (entendue au sens extensif du terme, depuis la spoliation des fusils jusqu'au viol des femmes ou des filles) vaut déclaration de guerre, les motifs d'engagement dans l'armée française sont loin d'être simplement idéologiques. Ainsi, l'attitude caporaliste de certains chefs locaux du FLN, qui, au nom de la lutte pour l'indépendance, s'arrogent la disposition des biens et des personnes au mépris des voies hiérarchiques et codes d'honneur traditionnels, leur vaudra-t-elle des haines féroces de la part de certains chefs de famille et/ou de tribu252(*).

b) La somme des interdits et des obligations, et la démesure des châtiments

Les attitudes caporalistes de certains chefs locaux du FLN ne s'arrêtaient pas à la mise à disposition forcée - mais ponctuelle - des biens et des personnes. Ceux-ci entendaient également régir au jour le jour tous les aspects de la vie quotidienne des populations musulmanes aux fins de les soustraire à toute influence française. Outre l'instauration d'une « armée », d'une « administration » et d'une « justice » parallèles justifiant réquisitions, abattage des chiens (pour ne pas donner l'alerte au passage des colonnes de maquisards254(*)), impôt révolutionnaire et amendes, le FLN, accaparant et interprétant la doctrine religieuse à son seul profit255(*), s'est en quelque sorte attaché à « moraliser » les populations via l'interdiction de jouer, de boire ou de fumer. La sanction de tels comportements s'opérait sous forme de châtiments corporels, destinés à marquer aux yeux de tous l' « impiété » des "contrevenants". Voici, à titre d'illustration locale (mais la consigne vaut pour toute l'Algérie), le texte d'un tract retrouvé le 25 septembre 1955, à Djemaa, territoire de Touggourt : « Écoutez gens, évitez de fumer des cigarettes françaises, cela vaudra mieux pour vous. Nous brûlerons le magasin de celui chez qui nous trouverons des cigarettes françaises, et, par Dieu, la France ne pourra jamais rien nous faire. Nous couperons au couteau le nez de celui que nous trouverons en train de fumer des cigarettes françaises. Nous en avons décidé ainsi. Faites ce que vous voulez. Évitez les jeux de hasard dans les cafés tels que dominos ou cartes, cela vaut mieux pour vous, car vous pourriez vous en repentir. Ceci de la part de l'Armée de Libération de l'Algérie »256(*). Chez de nombreux témoins, y compris certains sympathisants du FLN, la somme de ces interdits suscite un sentiment d'oppression. Ainsi en va-t-il de Mouloud Feraoun, qui dénonce l'obscurantisme ambiant : « Abrous me donne quelques précisions sur les réunions qui se tiennent à la mosquée de T.A.. Les prétentions des rebelles sont exorbitantes, décevantes. Elles comportent des interdits de toutes sortes, uniquement des interdits, dictés par le fanatisme le plus obtus, le racisme le plus intransigeant, la poigne la plus autoritaire. En somme, le vrai terrorisme. Il ne reste aux femmes de T.A. qu'à youyouter en l'honneur de la nouvelle ère de libération qui semble pointer pour elles à l'horizon brumeux que barrent inexorablement nos montagnes sombres. Défense de faire appel au toubib ( ?), à la sage-femme, surtout à la sage-femme ( ?), au pharmacien ( ?) »257(*).

c) Le ciblage systématique des élites traditionnelles et des éléments non inféodés au FLN

Pour asseoir son emprise sur les populations musulmanes, le FLN s'attache dès l'entame de l'insurrection à neutraliser ou à détruire les cadres hiérarchiques traditionnels (administratifs et/ou spiritualistes) susceptibles d'offrir quelque résistance à l'épanouissement de la « Révolution ». Cette politique de la table rase vise principalement deux types d'éléments :

- les éléments indigénistes (chefs de tribus, etc.) ou spiritualistes (marabouts, etc.), porteurs d'une vision coutumière et parfois ésotérique de la sociabilité, qui fait obstacle à la diffusion de l'idéologie de la « libération »258(*) ;

- les éléments administratifs dits pro-français (qu'ils le soient ouvertement ou non), à savoir : gardes champêtres et gardes forestiers, caïds, aghas, bachagas, ainsi que tous les petits et grands commis de l'État, à commencer par les élus.

Ce ciblage quasi-systématique des civils attachés de près ou de loin à l'administration de l'Algérie française, et/ou opposés au bouleversement des cadres hiérarchiques et spiritualistes coutumiers259(*), sera à l'origine de ressentiments tenaces tant parmi leurs proches que parmi certaines des populations administrées. Ainsi, ce n'est pas l'amour de l'Algérie française qui a motivé l'engagement du père de Malika, réquisitionné comme interprète par l'administration coloniale, mais la menace que faisait peser sur lui son appartenance à une famille de marabouts. Malika : « Mon père ne pouvait pas s'engager du côté des rebelles parce qu'il était issu d'une famille de marabouts, qui ne portent jamais d'armes, et parce que son père, chef coutumier, avait été condamné à mort par le FLN, comme toutes les élites traditionnelles »260(*).

Mohand Hamoumou, et de nombreux auteurs avec lui, estime que le facteur "exactions" du FLN est « le facteur le plus important, au moins par la fréquence, de l'engagement des supplétifs »261(*). Ferhat Abbas lui-même, rallié tardivement au FLN mais qui fut un temps président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) puis président de l'Assemblée constituante à l'indépendance, reconnaît la prégnance du facteur "exactions" dans les motifs d'engagement des supplétifs musulmans de l'armée française : « Les responsables utilisèrent la menace, la peur. Ils commirent de regrettables erreurs poussant les braves gens dans les bras de l'armée et des autorités françaises. Ce fut le cas de nombreux Algériens, devenus «harkis» malgré eux »262(*). Cette appréciation était tout sauf incidente puisque l'un des neveux de Ferhat Abbas - pharmacien exerçant à Philippeville et connu pour ses prises de position hostiles au FLN - fut précisément assassiné par le FLN lors des émeutes du Constantinois du 20 août 1955263(*). De même, Mohammed Harbi, ancien responsable de la Fédération de France du FLN devenu historien de la guerre d'Algérie, voit dans les exactions perpétrées par le FLN à l'encontre de civils une explication probante de l'engagement en masse des musulmans dans les forces supplétives. Mohammed Harbi : « Contre l'injustice, la paysannerie se protège par tous les moyens, même ceux qui ne servent pas la cause nationale. Le nombre des Algériens engagés dans les harkis est édifiant »264(*).

? Les engagements forcés, sous pression physique et/ou psychologique de l'armée française

De nombreux témoignages et travaux font état des pressions exercées par l'armée française sur de jeunes musulmans pour les contraindre à s'engager à ses côtés. Aux pressions physiques et psychologiques exercées par le FLN répondaient donc celles exercées par l'armée française. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agissait de forcer les populations civiles à prendre parti. Parmi les moyens de pression utilisés par l'armée française, il faut distinguer la violence psychologique (ruse, compromission délibérée) de la violence physique directe (emprisonnement arbitraire, passage à tabac, torture) ou indirecte (le chantage, l'intimidation et les menaces de mort). Même s'il n'est pas rare, dans les faits, que l'une et l'autre soient utilisées successivement ou de concert.

a) La violence psychologique

Mohand Hamoumou rapporte comment certains officiers de l'armée française s'attachaient à compromettre les populations civiles avec lesquelles ils étaient en contact, pour ne leur laisser d'autre choix que de s'engager ouvertement aux côtés des forces de maintien de l'ordre. Il cite notamment le témoignage d'un député en mission d'observation en Algérie au moment de la guerre : « Au mois de novembre 1959, comme rapporteur du budget de la Marine, je suis allé voir les fusiliers-marins de la frontière marocaine, secteur Nemours. L'amiral qui me conduisait dans sa jeep me disait : «Nous allons voir énormément de villages». Et nous montions dans tous ces pics, nous descendions à la porte des villages, qui étaient en état de défense. L'amiral faisait toujours monter le chef du village dans sa jeep, et, tous les quatre, le chauffeur, le chef du village, l'amiral et moi, nous circulions dans le village. J'ai finalement demandé à l'amiral : «Mais enfin, pourquoi faisons-nous ainsi toujours cette ronde en jeep ?». Et il m'a dit : «J'ai reçu l'ordre d'en compromettre le plus possible !»265(*).

b) La violence physique

Abdelkader Adelaah, alors âgé de 22 ans, a été contraint de s'engager pour soulager les souffrances de son père, arbitrairement emprisonné : « Il avait été jeté dans un camp d'internement par les Français, qui l'accusaient d'être pro-FLN. La seule façon de montrer que nous n'étions pas des rebelles et donc d'obtenir sa libération, c'était de m'engager »266(*). Pour sa part, Brahim Sadouni, alors apprenti mécanicien, avait accepté de s'atteler à l'entretien des véhicules dans une unité de l'armée française, contre la promesse de ne jamais avoir à porter les armes. Pourtant, du jour au lendemain, il se trouve brutalement mis devant l'alternative à laquelle il croyait pouvoir échapper : « J'avais 17 ans. J'avais été engagé au camp français comme mécanicien. Un jour, le caporal m'a fait donner un paquetage. Il m'a dit que si je n'étais pas harki, c'est que j'étais fellagha. J'ai senti que, si je m'entêtais, je passerais à l'oued avec une balle dans la tête »267(*). Yahia Temagoult, qui s'est engagé chez les gendarmes mobiles (GMPR puis GMS), raconte lui aussi n'avoir eu d'autre choix que de céder aux intimidations et menaces de mort : « Les Français m'ont dit que, si je refusais, ils ne me feraient pas de cadeaux quand ils me croiseraient dans la montagne. J'ai eu peur. J'avais 15 ans »268(*). Il faut noter que la plupart de ces témoignages concernent des adolescents, des mineurs, sur lesquels l'exercice - même indirect - de violences physiques ne peut être que d'une redoutable efficacité269(*).

Pour qualifier ces engagements sous pression de l'armée française, Mohand Hamoumou parle d' « engagements-refuges »270(*). Il ajoute qu' « aucun de ces cas n'est exceptionnel mais qu'il est difficile, voire impossible d'en situer le nombre ni même d'en préciser la part relative dans l'ensemble des engagements »271(*).

? Les ralliements d'anciens maquisards de l'ALN

Une part non négligeable des effectifs des formations supplétives est le fruit de ralliements d'anciens maquisards de l'ALN. Les ralliés sont versés dans ces formations d'élites que sont les commandos de chasse, dont la tâche est de traquer les katibas de l'ALN en vivant à leur manière dans le bled272(*). Dans ce cas d'espèce, il convient cependant de distinguer les ralliements volontaires273(*) des ralliements "sous pression". Ce qui n'est évidemment pas toujours chose aisée.

? Les engagements par besoin / « pour la solde »

Les spécialistes divergent quant au poids relatif de ce facteur. Selon l'historien Charles-Robert Ageron, le facteur pécuniaire a été déterminant pour « la majorité des supplétifs » : « La majorité des supplétifs se recrutèrent parmi de pauvres gens sans travail ou sans ressources. Les salaires d'embauche étaient pour des chômeurs ou des miséreux assez intéressants ». Il ajoute cependant : « A l'origine des engagements, on ne peut oublier, ni minimiser, l'usage de divers procédés de pression du côté français et le désir de vengeance contre les exactions du FLN »274(*). Pour sa part, Mohand Hamoumou affirme que « la solde de harki n'a jamais été le seul ou le premier facteur d'engagement ». Selon lui, « l'engagement avec la France [était] en général d'abord un réflexe personnel de survie » face aux « pressions de l'armée française » et aux « excès d'autoritarisme et [aux] violences des chefs locaux FLN »275(*). Certes, l'impécuniosité des journaliers dans les campagnes, le chômage structurel dans les villes, mais aussi les menaces du FLN envers les musulmans acceptant de travailler chez les Européens, tout cela a pu conduire certains musulmans à devenir supplétifs pour survivre. Cependant, si cette motivation a pu être déterminante pour certains, elle n'a pas globalement été prééminente selon Mohand Hamoumou. L'auteur de rappeler que la première harka, levée par l'ethnologue Jean Servier en dehors de tout cadre officiel, était constituée de volontaires non rétribués, et d'ajouter que « de nombreux musulmans étaient prêts à devenir supplétifs bénévolement car ils désiraient avant  tout avoir une arme pour défendre leur vie et celle de leur famille »276(*). Ainsi en va-t-il notamment, nous l'avons dit, des membres des Groupes d'autodéfense, non rétribués et qui, par surcroît, étaient pour plus de la moitié d'entre eux dépourvus de tout armement individuel. Sur ces bases, Mohand Hamoumou, s'il estime que « la conjoncture  économique  extrêmement  défavorable pour les musulmans a pu être un élément supplémentaire parmi ceux qui ont conduit nombre d'entre eux à travailler dans les SAS ou à devenir harkis »277(*), réfute la thèse selon laquelle la solde a été un élément prééminent - voire exclusif - pour la majorité des supplétifs.

? Par solidarité tribale (rivalités de clans ou de villages) ou par désir d'assouvir des vengeances d'ordre privé

Dans une société organisée autour de groupes - familles, clans, villages - et fondée sur la solidarité entre les membres d'un même groupe, les engagements collectifs avec l'armée française ou avec le FLN, peuvent être la conséquence : 1. de l'influence particulière d'un notable local, dont les obédiences et choix personnels s'imposent "naturellement" à la collectivité ; 2. d'une rivalité ancestrale entre deux groupes, chacun des groupes s'engageant dans un des camps opposés pour faire droit à cette rivalité ; 3. de la maltraitance ou de l'exécution d'un ou plusieurs membres du groupe par l'un des protagonistes du conflit (insurgés ou forces de l'ordre), ce qui provoque par réaction un engagement collectif dans le camp opposé.

Le premier cas trouve une illustration paradigmatique dans l'engagement de la tribu des Beni Boudouane aux côtés de l'armée française derrière le bachaga Boualam, notabilité locale engagée de longue date au service de la France, et qui deviendra vice-président de l'Assemblée nationale en 1962, avant de démissionner. La logique qui prévaut ici est celle du fief : le "seigneur", en cour auprès des autorités, accorde à ces "sujets" certains privilèges en retour d'un engagement sans faille à ses côtés. Il est en quelque sorte "propriétaire" du choix de ses administrés, ce dont il ne fait pas mystère, exerçant au besoin un chantage en bonne et due forme auprès des autorités.

Le deuxième cas renvoie aux prémisses mêmes de l'insurrection : comme indiqué plus haut, le 1er novembre 1954, au premier jour de l'insurrection, l'ethnologue Jean Servier organisera la défense de la ville assiégée d'Arris, dans les Aurès, en convainquant la tribu des Touabas que c'est une tribu rivale qui a pris les armes contre la France. L'argument porte immédiatement278(*). Par la suite, Jean Servier fera de ce "savoir anthropologique" un credo des opérations de recrutement : « Je ne recrute pas des individus mais des collectivités, je joue sur une morale collective forte. Dans ce pays, si l'armée recrute des supplétifs individuellement, ce sera la pagaille »279(*).

Le troisième cas trouve une illustration dramatique dans le massacre de Melouza : les hommes de ce douar, soupçonnés d'être sympathisants du Mouvement national algérien (MNA) de Messali Hadj, un parti nationaliste rival du FLN280(*), seront entièrement exterminés par l'ALN en l'espace de deux jours (plus de 300 victimes). Les quelques survivants et les douars environnants se rallieront collectivement à la France.

Quoiqu'il en soit des raisons précises, Maurice Faivre estime de fait que, « dans leur grande majorité, les harkis se sont engagés collectivement dans les villages dits pacifiés »281(*). Par surcroît, outre ces engagements motivés par une forme ou une autre de solidarité tribale, l'ethnologue Germaine Tillion rapporte que « sous le couvert et l'alibi de trois guerres (entre France et Algérie, mais  aussi entre Français, et entre musulmans), un nombre incalculable de règlements de comptes assouvissent de vieilles haines pendantes entre les familles »282(*).

Mais, par-delà les motivations singulières, sans doute faut-il évoquer, plus globalement, le poids du contexte et de la structure du conflit : un contexte de guerre révolutionnaire où, en l'absence de batailles réglées et donc de possibilité de victoires définitives sur le terrain militaire, le contrôle des populations (musulmanes) est un enjeu majeur ; à cet égard, dans l'un et l'autre camp, la pression est mise autant sur les populations que sur l'adversaire, sommées de donner des gages allant du soutien passif à l'engagement armé : dans les faits, bien souvent, la neutralité était interdite sous peine d'encourir la suspicion des uns ou des autres, donc la mort. D'où, paradoxalement, l'attitude proactive de beaucoup qui, placés dans un contexte où ils ne pouvaient échapper aux pressions croisées des principaux protagonistes du conflit, ont été amenés à prendre les armes dans l'un ou l'autre camp (et souvent même dans l'un et l'autre camp au sein d'une même famille283(*)) pour bénéficier au moins de la protection, passive ou active, d'une des deux parties ; et ainsi échapper à ce « sentiment d'être pris en tenaille » dont Abdelkader Adelaah, lui-même ancien harki, nous dit qu'il était le fait de nombreux musulmans284(*). Saliha Abdellatif, aujourd'hui sociologue, dépeint ainsi les motivations qui ont poussé son père à s'engager aux côtés de la France : « À l'âge de 6 ans, j'ai vu les gens du FLN tuer une de mes tantes qui n'avait que 19 ans, puis les militaires français menacer d'éventrer ma mère enceinte : chacun des deux camps nous soupçonnait d'appartenir à l'adversaire. Entre la peste et le choléra, les gens choisissaient ce qu'ils estimaient être le moindre mal ». Elle ajoute, à propos de l'engagement de son père : « Je ne pouvais pas comprendre comment, dans un pays sans écoles ni système de santé, avec des plages interdites aux musulmans et des cafés réservés aux pieds-noirs, on pouvait combattre du côté français. Puis j'ai compris. Mon père était pris entre deux feux. Le feu le plus rude l'a poussé dans le camp le moins rude »285(*).

* 244 Nous reviendrons en détail, tout au long de cette thèse, sur ces constructions figuratives, ce qu'elles donnent à voir des harkis et - surtout - de ceux qui les véhiculent ; voir notamment la Partie 2.

* 245 Charles-Robert Ageron, « Les supplétifs algériens dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la F.N.S.P., n° 48, octobre-décembre 1995, p.12.

* 246 Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.140.

* 247 Cité in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p.117.

* 248 Cité in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p.117.

* 249 Ibidem.

* 250 Ibid, p.27.

* 251 A l'image des porte-drapeaux de l'association d'anciens combattants de Mostaganem, assassinés à tour de rôle à huit reprises et toujours remplacés.

* 252 « En 1954, j'avais 11 ans », raconte Messaoud Kafi, enfant de harki et harki lui-même. « Je vivais dans un hameau perché dans les Aurès. La première école était à quatre jours de marche.  Un jour, mon père a été enlevé par le FLN et battu, parce qu'ils le soupçonnaient d'être profrançais. Pour finir, ils lui ont pris son fusil. Mon père ne leur a jamais pardonné : il s'est donc engagé dans les harkis » (cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.)253. Ainsi, plus encore que la correction infligée, c'est la spoliation du fusil, véritable camouflet synonyme d'atteinte à la virilité, qui est ici conçue comme le motif principal d'engagement dans les harkis.

* 254 A cet égard, les témoignages publiés par Mohand Hamoumou dans son rapport au ministère de la Culture (Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre) attestent de que cette obligation d'abattage des chiens a pu profondément choquer certaines personnes - contraintes de procéder elles-mêmes à la mise à mort ou d'y assister - et les inciter à s'engager dans les harkas (Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.162).

* 255 Sur le conservatisme social et religieux du FLN (notamment dans les campagnes), par opposition à la phraséologie marxiste employée dans les villes et vis-à-vis du monde extérieur : cf. Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, Le FLN, documents et histoire (1954-1962), Paris, Fayard, 2004.

* 256 Tract reproduit par Bernard Coll et Taouès Titraoui, Le livre des harkis, Bièvres, Jeune Pied-Noir, 1991, p.35. Cet ouvrage reproduit également des clichés d'époque présentant de telles mutilations faciales - nez coupés - ainsi que le résultat des opérations de chirurgie réparatrice faites en retour (p.36).

* 257 Citation extraite de Mouloud Feraoun, Journal 1955-1962, Paris, Le Seuil, 1963, et reproduite in Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.160.

* 258 Sur l'idéologie de la libération et la mystique de la "table rase", voir le chapitre III de la Partie 2.

* 259 Voir ci-dessous la section III.B.1 de la Partie 1 : « Le ciblage systématique des musulmans pro-français et des nationalistes dissidents ».

* 260 Malika, fille de harki, citée in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 261 Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.158 à 163.

* 262 Ferhat Abbas, Autopsie d'une guerre, Paris, Garnier, 1980, cité in Mohand Hamoumou in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p.31.

* 263 Cet assassinat - qui le visait indirectement - a-t-il précipité le ralliement de Ferhat Abbas au FLN ? Les avis divergent sur la question. Toujours est-il que la peur suscité par les "démonstrations de force" du FLN pouvaient susciter contradictoirement soit l'engagement dans les maquis, soit l'engagement dans les harkas. Mais ce qu'elles interdisaient de fait (et de propos délibéré), c'était la neutralité : la seule alternative était de se plier à la menace ou de la combattre.

* 264 Mohammed Harbi, Le FLN : mirages et réalités, Paris, Éditions Jeune Afrique, 1980, cité in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, Les harkis, une mémoire enfouie, Éditions Autrement, 1999, p.31.

* 265 Extrait du Procès de Raoul Salan, compte-rendu sténographique, Paris, Albin Michel, 1962, cité in Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.151-152. Voir aussi la description que fait Mohand Hamoumou des techniques du fait accompli et de l'"engagement" progressif (Ibid, p.153 à 155).

* 266 Cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 267 Cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#. Brahim Sadouni relate en détail cet épisode décisif de sa vie dans un livre intitulé Destin de harki. Le témoignage d'un jeune Berbère enrôlé dans l'armée française à 17 ans, Paris, Cosmopole, 2001, p.42-43. On peut y lire notamment : « Je comprends au regard du harki qui me donne mon paquetage que je ne suis pas le premier à me trouver devant une telle alternative. Être harki ou perdre tout moyen de subsistance ? Être harki ou mourir ? Une page de ma vie vient d'être tournée » (p.43).

* 268 Cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 269 Un des exemples les plus célèbres de ces engagements forcés d'adolescents nous est fourni par le témoignage - tôt publié - de Saïd Ferdi, contraint de s'engager à l'âge de 14 ans ; cf. Saïd Ferdi, Un enfant dans la guerre, 1954-1962, Paris, Le Seuil, 1981.

* 270 Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.150.

* 271 Ibid, p.158.

* 272 L'un des exemples les plus fameux fut celui du commando Georges, constitué pour l'essentiel par d'anciens maquisards de l'ALN, sous le commandement de Georges Grillot ; aux lendemains de la conclusion des accords d'Évian et de la dissolution du commando, ses membres furent presque tous exécutés par le FLN, et ce dans d'horribles conditions puisque certains d'entre eux furent ébouillantés vivants sur la place publique.

* 273 Maquisards enrôlés de force dans l'ALN ; maquisards révoltés par les excès de l'ALN tant à l'égard des populations civiles qu'à l'égard des autres mouvements nationalistes (tel le MNA de Messali Hadj) ; maquisards terrorisés par l'arbitraire des purges et règlements de comptes pratiqués dans les propres rangs de l'ALN ; etc. 

* 274 Charles-Robert Ageron, « Les supplétifs algériens dans l'armée française pendant la guerre d'Algérie », Vingtième siècle. Revue d'histoire, Presses de la F.N.S.P., n° 48, octobre-décembre 1995, p.12.

* 275 Mohand Hamoumou, Archives orales de Français-musulmans ou les conditions d'une immigration de guerre, rapport à l'attention du ministère de la Culture, Direction du Patrimoine ethnologique, juin 1988, p.140.

* 276 Mohand Hamoumou, Et ils sont devenus Harkis, Paris, Fayard, 1993, extrait cité sur le site du collectif Justice pour les harkis : www.chez.com/justiceharkis/.

* 277 Ibid.

* 278 Voir Yves Courrière, La guerre d'Algérie - I : Les Fils de la Toussaint, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1968, p.367.

* 279 Cité in Yves Courrière, La guerre d'Algérie - II : Le Temps des Léopards, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1969, p.96. Voir aussi, au sujet de Jean Servier, le tome III : L'heure des colonels, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1970.

* 280 Sur la rivalité FLN/MNA comme dimension de l'enjeu de l'unanimisme, voir infra la section III.A de la Partie 1 : « L'invocation autoritaire de l'Un ou la prétention du FLN à assurer l'exclusivité de la représentation des aspirations de la population algérienne ».

* 281 Maurice Faivre, « Les supplétifs dans la guerre d'Algérie », Guerre d'Algérie magazine, n°4, juillet-août 2002, p.20.

* 282 Citée in Mohand Hamoumou, Et ils sont devenus Harkis, Paris, Fayard, 1993 ; repris sur le site du collectif Justice pour les harkis : www.chez.com/justiceharkis/.

* 283 Voir à cet égard l'exemple de la famille de Dalila Kerchouche in Mon père, ce harki, Paris, Seuil, 2003.

* 284 Cité in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

* 285 Citée in Bernard Delattre, « Les harkis, une communauté prise entre deux feux », La Libre Belgique, article consultable sur : www.courrierinternational.fr/mag570/fr.htm#.

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