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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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À en croire Gilles Manceron, rien dans le contexte de la guerre d'Algérie ne pouvait justifier que des musulmans puissent souhaiter prendre les armes aux côtés de l'armée française. Ne serait-ce pas là, selon lui, souscrire à la « légende coloniale »1338(*) ? Et il ajoute : « Le recrutement de ces auxiliaires par l'armée coloniale était celui de ruraux peu éduqués, qui passèrent parfois d'un camp à l'autre »1339(*). Des esprits simples, donc. En fait, pour Gilles Manceron, il semble aller de soi que, dans la plupart des cas, l'engagement dans les harkas était la résultante de la pression des autorités, non une démarche volontaire et réfléchie. Il en ressort un portrait "quasi-végétatif" des anciens supplétifs musulmans de l'armée française qui, par implicite, fait contraste avec celui des djounouds de l'ALN, dont la capacité à rationaliser politiquement leur engagement n'est que rarement interrogée en France (et moins encore en Algérie), car posée comme allant de soi.

L'historien Gilbert Meynier, qui dit avoir été « politiquement construit dans le militantisme anticolonial »1340(*), dépeint lui aussi les anciens harkis sur le mode passif du façonnement : « [Les harkis] furent des intermédiaires ballottés et manipulés qui ne comprirent massivement pas vraiment le sens de leurs engagements. Ils ne furent que des épiphénomènes d'une histoire qui les dépassait : non le principe structurant de l'histoire qui se faisait ». Et d'ajouter : « Il est donc difficile de les assimiler, ainsi qu'on l'a parfois pu faire en Algérie, à des «collaborateurs», du moins conscients et responsables, par une analogie trompeuse avec les collaborateurs français de l'ordre vichyste et nazi de 1940-45 »1341(*). Des « malgré-nous » plutôt que des « collabos », donc.

De telles positions de principe sont-elles totalement hermétiques aux données factuelles, éléments de contexte et témoignages ? Il semble que non puisque, en l'espace de deux ans, la position de Gilles Manceron, par exemple, va subir une inflexion somme toute notable. La cause en est, semble-t-il, la lecture du récit à portée autobiographique de Fatima Besnaci-Lancou, paru en 20031342(*). Gilles Manceron, qui s'est fait le rapporteur de ce livre pour l'association « Coup de soleil »1343(*), va en effet passer d'une vision de l'engagement des harkis fondée semble-t-il sur des a priori négatifs à une vision autrement plus nuancée. L'auteur commence par signaler que « le mérite de Fatima Besnaci-Lancou est de rapporter des histoires qui nous renseignent qualitativement sur les victimes [les musulmans pro-français massacrés après l'indépendance] et leurs bourreaux ». Apparemment ébranlé dans ses certitudes par ces informations de première main1344(*), Gilles Manceron reconnaît ensuite que « le contexte troublé de guerre nationale a pris par endroits et par moments des aspects de guerre civile » et que, de fait, « parmi les engagements divers des Algériens pendant les huit années de la guerre de libération, il n'est pas facile de faire la part des hasards, des solidarités et rivalités claniques ou familiales, et des réactions de survie devant la misère ou face aux formes de violence aveugle développées par les deux camps ». Et il ajoute : « Beaucoup songeaient surtout à sauver leur peau ou leur famille ». Des propos étonnamment proches de ceux de Jacques Chirac (voir ci-dessus), précédemment tournés en dérision. Mieux, l'auteur, qui s'insurgeait de ce qu' « on laisse entendre que le choix [des harkis] était volontaire et que l'Histoire leur a donné raison », invitait ses lecteurs à « ne pas oublier que plusieurs générations d'hommes algériens avaient construit des fidélités mentales avec l'univers de l'armée française, qui entraient en contradiction avec un sentiment national algérien naissant - ou renaissant - dans la société ». Il en concluait que « sauf pour une petite minorité, le choix de servir les Français n'a presque jamais été une opposition délibérée à l'idée d'une Algérie indépendante ». Une manière indirecte de reconnaître que les harkis ont pu être porteurs d'une autre vision de l'Algérie indépendante que celle, hégémonique et violente, du FLN. Donc que leur engagement pouvait être lui aussi volontaire, réfléchi et, pourquoi pas, idéaliste.

Selon nous, cette évolution témoigne de ce que l'idée que les choix ou options antagonistes opérés au moment de la guerre d'Algérie s'expliqueraient par une maturation ou une conscientisation politiques inégale des intéressés - idée couramment véhiculée au sein de la mouvance anticolonialiste - est en réalité bien fragile au regard des trajectoires vécues des acteurs de cette guerre.

- 2. Un esprit rude : le harki, exécuteur des basses besognes de la répression

Une autre vision réifiante des harkis, complémentaire de la précédente en ce qu'elle ajoute la brutalité à la débilité (au sens d'immaturité politique), est celle d' « hommes de main », de « nervis » stipendiés ou contraints par les autorités à se faire les exécuteurs des basses besognes de la répression : torture et exécutions sommaires. Là encore, à cette aune, les harkis ne sauraient apparaître comme des êtres « conscientisés », porteurs d'un idéal ou d'un sentiment de révolte, mais comme des êtres « aliénés », sortes de "rebuts" du système colonial. A cet égard, les quelques centaines de supplétifs de la Force de police auxiliaire de Paris (FPA) ont servi sur le moment et servent encore aujourd'hui de "totem négatif" à l'ensemble hétéroclite des centaines de milliers de musulmans s'étant engagés à un titre ou à un autre aux côtés de la France.

On pouvait lire, sur un tract en date du 17 octobre 1997 distribué par le collectif SCALP (Section Carrément Anti Le Pen)-REFLEX (Réseau d'Étude, de Formation et de Lutte contre l'Extrême droite et la Xénophobie), évoquant les événements survenus 36 ans auparavant dans Paris : « Sous l'autorité d'officiers français, le capitaine Montaner et le lieutenant Desrogeot, les harkis [NDA : de la Force de police auxiliaire, FPA] arrêtent, torturent et exécutent, sous la protection bienveillante de la République ». De même, Charlotte Nordmann, co-auteur du livre intitulé Le 17 octobre 1961, un crime d'Etat à Paris1345(*), brossait, dans un article publié sur le site de l'association « 17 octobre 1961 : contre l'oubli », un tableau uniment brutalisant des harkis agissant sous l'égide de la FPA :

« Les violences à l'encontre de la population nord-africaine de Paris s'institutionnalisent : le préfet de police crée la Force de police auxiliaire, constituée de harkis, qui pratique la torture ; il fait ouvrir le Centre d'Identification de Vincennes, où peuvent être internés, sur simple décision administrative, sans jugement, les Nord-Africains «suspects». Maurice Papon va jusqu'à instaurer, le 1er septembre 1958, un couvre-feu pour les Nord-africains. Boycotté par le F.L.N., il tombe peu à peu en désuétude. Au cours des opérations de police, des internements, des rafles et des "contrôles" par les harkis, des hommes disparaissent. De nombreuses plaintes sont déposées, pour torture, pour meurtre ; malgré l'accumulation de témoignages accablants, malgré les constatations de sévices par des médecins, malgré le nombre de disparitions, aucune plainte n'aboutira. Toute la population nord-africaine de la région parisienne souffre de ces rafles systématiques et de la violence des harkis qui patrouillent dans les quartiers qu'elle habite, par exemple dans le 18ème ou le 13ème arrondissement »1346(*).

Il faut de nouveau souligner, à cet égard, la dissymétrie, voire la dimension unilatérale de telles dénonciations : au sein de la mouvance anticolonialiste, les anciens moudjahidin, à la différence des anciens harkis, ne sont généralement pas prioritairement dépeints à l'aune des méthodes employées mais bien davantage en fonction des visées qu'ils s'étaient assignées.

Sur le souvenir de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 et la manière dont il participe de la stigmatisation des anciens harkis dans la geste intellectuelle de la guerre d'Algérie

Henry Rousso : « A en croire certains débats, on a parfois l'impression que la guerre d'Algérie s'est résumée à ce massacre [du 17 octobre 1961], incontestable, et à propos duquel les historiens ne sont pas d'accord sur le nombre de morts. (...) C'est très bien que cet évènement soit connu, analysé voire même reconnu par des plaques ; mais n'ayons pas d'angélisme : si le 17 octobre est inscrit aujourd'hui dans notre conscience de meilleure manière que par le passé, c'est parce qu'il y a des groupes porteurs qui ont agi comme ils ont agi - on peut être d'accord ou ne pas être d'accord - et parce qu'il y a eu écho du point de vue de l'Etat. Mais ça pose quand même à chaque fois une série de problèmes, parce qu'on parle du 17 octobre, on a commémoré le 17 octobre, on a mis des plaques : [mais quid de] la rue d'Isly, [des] massacres d'Oran, etc. ? »1347(*).

De fait, par contraste avec l'isolement relatif des associations de harkis, dont les revendications liées à la reconnaissance des responsabilités afférentes au massacre des harkis trouvent un écho généralement mesuré ou éphémère (voir la Partie 4), l'exemple "foisonnant" du 17-octobre-1961 témoigne de ce que d'autres épisodes dramatiques ayant jalonné le cours de la guerre d'Algérie ont, à l'inverse, eu l'heur tant de susciter l'intérêt scientifique de l'analyste que de conduire des leaders d'opinion influents à se mobiliser. Ainsi, l'association « 17 octobre 1961 : contre l'oubli » a été créée par - et a su mobiliser autour d'elle de nombreux intellectuels, toutes générations confondues. Le comité d'honneur de cette association (présidée par Olivier Lecour Grandmaison) regroupe ainsi Pierre Vidal-Naquet, Francis Jeanson ou Madeleine Rebérioux, mais encore Lucie et Raymond Aubrac, Jean-Luc Einaudi, Olivier Revault d'Allonnes ou Claude Liauzu (qui est à l'origine de la pétition des historiens contre l'article 4 de la loi du 23 février 2005). L'association bénéficie aussi - entre autres - du soutien d'Alain Brossat, Nils Andersson ou Sidi Mohammed Barkat.

Ce contraste est significatif à la fois de l'intérêt et de la compassion sélectifs des intellectuels de profession - et notamment des universitaires - pour les crimes et victimes de la guerre d'Algérie. Or, la focalisation sur le 17 octobre 1961 et les répercussions parisiennes de la guerre d'Algérie n'a pas été sans conséquences, ces dernières années, sur la "re-composition" d'une image des harkis. Dans un article intitulé « Les Français devant la guerre civile algérienne » [à propos des affrontements FLN-MNA en métropole], Charles-Robert Ageron relevait que « quelques militants ou intellectuels engagés aux côtés du FLN et quelques journaux dénoncèrent systématiquement l'action de la police, «la chasse au faciès», «les sévices et tortures», et fustigèrent particulièrement l'action des harkis à Paris »1348(*). Ainsi, peu après que ce journal ait publié l' « Appel des Douze » (le 31 octobre 2000 précisément), L'Humanité du 18 novembre 2000 ré-exhumait sans autre commentaire « une enquête censurée du 7 mars 1961 », signée par Madeleine Riffaud, et intitulée « Au dossier de «l'affaire des harkis» ». On y lit : « La guerre continue à tuer, à salir, et parfois c'est à votre porte ». Madeleine Riffaud ajoutait : « De nombreux témoignages, transmis à la presse par plusieurs avocats, des lettres d'Algériens jugés innocents et relâchés sans inculpation, la visite spontanée de plusieurs d'entre eux, confirment que nous avions eu raison d'alerter l'opinion sur ce qui est en train de devenir le «scandale des caves qui chantent» ou «l'affaire des harkis» » (suivent deux témoignages à charge, cités in extenso)1349(*).

De fait, le souvenir des agissements de la Force de police auxiliaire de Paris (FPA) en général, du rôle de ses membres dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 en particulier, a joué et joue encore aujourd'hui un rôle premier dans la manière dont sont portraiturés les harkis dans la geste progressiste. Sur le moment déjà, nous l'avons vu, Simone de Beauvoir flétrissait « ces hommes en bleu payés pour trahir leurs frères »1350(*). Plus encore, dans Les harkis à Paris (brochure initialement publiée dans les Cahiers libres, chez Maspero, et récemment rééditée aux éditions La Découverte1351(*)), qui consiste en un recueil commenté de témoignages de victimes des exactions de la FPA (témoignages fournis et réécrits par le collectif des avocats du FLN conduit par Jacques Vergès), Paulette Péju choisissait de faire des membres de la FPA les parangons de la violence du colonisateur :

« Les harkis, eux, n'ont rien à ménager, rien à perdre que leur uniforme de mercenaire et le salaire de la trahison. Ils ont même tout à redouter d'une solution pacifique de la guerre d'Algérie, puisque sans la guerre et la répression ils ne sont plus rien : ni algériens, ni français. Méprisés par ceux qui les utilisent, rejetés de la communauté algérienne, ils s'acharnent avec d'autant plus de violences sur leurs compatriotes qu'ils assassinent en eux leur propre image perdue ; ils tentent d'effacer ce qu'ils ne peuvent plus être, ils fuient désespérément ce qu'ils sont devenus : les faux frères... »1352(*).

En 2001, Marcel Péju, son époux - interrogé par Gilles Manceron pour le revue Hommes et libertés - reviendra sur le rôle joué par ces auxiliaires musulmans « aux ordres de Maurice Papon » dans la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Un rôle qui, selon lui, ne doit pas être oublié quand on examine plus globalement la question des harkis. L'auteur part d'une définition strictement négative et brutalisante des missions imparties aux supplétifs de la FPA : « La Force de police auxiliaire, installée par Maurice Papon à partir du printemps 1960 dans trois arrondissements parisiens, était composée de harkis chargés de commettre des agressions et assassinats ». Il ajoute : « Ils [les harkis] ont été utilisés par Papon dans les aspects les plus violents de la répression qui a suivi la manifestation du 17 octobre ». Sur cette base, Marcel Péju en vient à donner une définition générique du rôle imparti aux supplétifs musulmans de l'armée française au cours de la guerre d'Algérie : « Les harkis sont des Algériens qui décidèrent, pour des raisons diverses, de collaborer avec l'armée et la police françaises dans leur répression du mouvement de libération nationale algérien. Ce fut le cas des harkis de M. Papon comme des Algériens qui étaient employés en Algérie aux plus sales besognes, en particulier au sein des centres de torture ». Ainsi Marcel Péju n'hésite-t-il pas à faire de la description des pires agissements de la FPA une sorte de matrice de ce que furent et de ce que firent en tous lieux et de tous temps les harkis1353(*). Du reste, quoique l'ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre admette rétrospectivement que « nous [NDA : l'équipe des Temps Modernes] avons surestimé le caractère révolutionnaire du FLN »1354(*), il réaffirme sans ambages ses vues sur la question des harkis : « Soyons clairs. Pour moi, les harkis sont des collabos, c'est-à-dire des gens qui se sont faits les supplétifs de l'armée française et de la répression en Algérie. Ils ont participé à tous les crimes et en ont remis à l'occasion »1355(*).

Nous l'avons dit, cette image vile et réductionniste des supplétifs musulmans de l'armée française, réduite à ce qu'il y avait de pire dans les agissements de la FPA, participe de ce que Norbert Elias et John L. Scotson appellent l'illusion « pars pro toto »1356(*). Elle témoigne aussi peut-être d'une certaine "illusion d'optique" propre à l'engagement d'un certain nombre d'intellectuels en guerre d'Algérie. Guy Pervillé : « Notre connaissance des faits privilégie les grands événements qui ont retenu l'attention, en particulier celle des journalistes, parce qu'ils se déroulent le plus souvent à Alger ou à Paris, mais laissent dans l'ombre et le flou de larges intervalles chronologiques et de vastes espaces géographiques »1357(*). Les protagonistes de la « bataille de l'écrit » - dont l'épicentre parisien était très éloigné du champ de bataille proprement dit - furent ainsi nombreux à ramener la diversité des comportements et des rôles impartis aux supplétifs musulmans de l'armée française à ce qu'en donnait à voir - ou semblait donner à voir, car cette vision était elle-même sujette à interprétation - la seule FPA. Marcel Péju, en introduction de la réédition du livre autrefois rédigé par son épouse, Paulette Péju :

« Habitant un quartier où vivait, à l'époque, une forte population algérienne, il nous suffisait, en cette année 1960, d'approcher des fenêtres de notre cinquième étage pour voir leurs patrouilles, en file indienne, glisser lentement sur le trottoir d'en face, le long du jardin, comme aux aguets - bien qu'aucun fell ne se fût jamais dissimulé dans les bosquets -, la mitraillette à la main : les mêmes, ou leurs pareils, qui, sans doute, quelques heures plus tard, lanceraient des raids contre des cafés algériens, brutalisant et arrêtant les consommateurs, avant de les torturer dans les caves des hôtels que leur avait réquisitionnés la Préfecture de police »1358(*).

De même, Pierre Vidal-Naquet, évoquant ce que furent pour lui les faits marquants de ce conflit, donne une illustration saisissante de cet "effet grossissant" lié à la proximité géographique des lieux de production du savoir :

« Dans cette guerre d'Algérie, le souvenir qui, pour moi, reste le plus dramatique n'est pas Charonne, le 8 février 1962, dont on a beaucoup parlé, et dont on parle encore de temps en temps, mais le 17 octobre 1961. (...) Que s'était-il passé ? Il y avait eu des actes terroristes de part et d'autre à Paris. C'est-à-dire que, d'une part, les harkis et les policiers français rossaient, éventuellement tuaient, jetaient à la Seine un certain nombre d'Algériens, et d'autre part, les Algériens abattaient, tuaient un certain nombre de policiers. Le préfet Papon veut trouver une solution en imposant un couvre-feu aux Algériens, couvre-feu qui ne pouvait pas ne pas apparaître comme une mesure purement et simplement raciste. Les Algériens, à l'époque, ils étaient citoyens français. C'était donc une sorte de chasse au faciès qui s'organisait. Pour protester, les Algériens organisent le 17 octobre une énorme manifestation silencieuse, sans armes. Ils ne trouvaient aucune arme. Les gens étaient fouillés avant d'aller sur le lieu de la manifestation par les responsables du FLN. Et ils y allaient : les hommes, les femmes, les enfants, et on ne leur permettait pas d'avoir le moindre canif sur eux. Et puis là, ils ont été accueillis d'une façon inimaginable par des coups de feu, par des projections dans la Seine, et l'affaire a été tellement dramatique qu'il y a eu quand même plusieurs centaines de morts. (...) Voilà ce que fut ce 17 octobre, un des épisodes les plus brutaux et les plus oubliés de la guerre d'Algérie. Et je vous mets au défi d'interroger cinquante personnes et d'en trouver plus d'une ou deux qui saura ce que fut le 17 octobre 1961. Un des jours de honte de notre histoire »1359(*).

Ainsi, Pierre Vidal-Naquet conserve-t-il comme une « image rétinienne » (Jean-François Sirinelli1360(*)) de la guerre d'Algérie, ses souvenirs les plus marquants étant deux événements métropolitains qui, de fait, sont paradigmatiques de la geste progressiste en ce qu'ils donnent à voir et le FLN et la gauche française parés d'un même "habit victimaire" (s'agissant respectivement du 17 octobre 1961 et de Charonne). À l'inverse, c'est sous les traits impavides du bourreau qu'est figuré le harki, lequel « rosse, éventuellement tue et jette à la Seine un certain nombre d'Algériens ». Certes, Pierre Vidal-Naquet souligne bien qu' « il y a eu des actes terroristes de part et d'autre à Paris ». Mais le choix des termes pour décrire les exactions des uns et des autres témoigne à nouveau clairement du refus de considérer sur un même plan les exactions imputables au FLN et celles imputables aux forces de l'ordre : d'un côté, les harkis se livrent à des exactions sur des « Algériens », dont il ne nous est pas précisé s'ils sont ou non membres du FLN, ce qui laisse à penser qu'ils pourraient très bien n'être que des civils persécutés au faciès ; de l'autre coté, le FLN, qui s'en prend à des « policiers », donc des hommes en uniforme, armés et à même de se défendre. Or, le FLN ne s'est pas contenté de tuer des policiers en métropole mais aussi - et surtout - des civils, et notamment ces « Algériens » dont Pierre Vidal-Naquet laisse à penser que seuls les harkis et les policiers les brutalisaient1361(*). Ainsi Jean-Luc Einaudi, qui n'est pas universitaire mais dont les travaux sur le 17 octobre 1961 font autorité, rejette-t-il catégoriquement l'affirmation selon laquelle les méthodes de la Fédération de France du FLN - dont il rend partiellement compte dans ses ouvrages - aient pu en quelque manière expliquer (et moins encore justifier) l'emploi des supplétifs de la FPA, dont il apparente la mission à celle d'un "escadron de la mort" : « C'est absolument faux. Il n'y a jamais eu de menace sur la population, affirme-t-il, pas de bombes dans les cafés... Les FPA étaient là pour terroriser la population algérienne »1362(*).

Cependant, Pierre Vidal-Naquet, dans sa préface à la réédition du livre de Paulette Péju, Les harkis à Paris, s'il met en avant les comportements brutaux des membres de la FPA, prend soin, à l'inverse de Marcel Péju par exemple, de distinguer le rôle imparti à cette unité urbaine de celui imparti à l'ensemble des supplétifs de l'armée française qui, évoluant dans d'autres contextes, sont employés à d'autres tâches. Pierre Vidal-Naquet : « Les harkis dont il est question dans le livre de Paulette Péju, Les harkis à Paris, sont une force de police auxiliaire installée par Maurice Papon dans la capitale, qui a torturé et massacré des militants du FLN et des membres de l'immigration algérienne supposés lui être favorables. Il faut les distinguer de l'ensemble des Algériens ayant collaboré avec l'armée française en Algérie, qui sont loin d'avoir tous été assignés aux mêmes tâches, même s'il ne faut pas les présenter, comme le fait Dominique Schnapper dans sa préface au livre de Mohand Hamoumou, comme des gens ralliés volontairement aux valeurs éternelles de la France républicaine »1363(*).

Une personnalisation opportune ? La focalisation sur les « harkis de M. Papon » (Marcel Péju)

Dans son introduction à la réédition - en 2000 - du livre de Paulette Péju (1961), qui fut son épouse, Marcel Péju s'émeut de « l'épouvantable changement de climat que [l']irruption barbare des harkis, organisée par le triste Maurice Papon - déjà coupable, contre les Juifs, de crime contre l'humanité, comme cela sera reconnu bien plus tard -, avait créé dans plusieurs quartiers de Paris »1364(*).

Déjà, dans article intitulé « Un purieux Capon » publié dans l'édition du 18 avril 1961 du quotidien Libération (article reproduit dans Libération du 1er avril 1998, le jour de la délibération du procès Papon), Emmanuel d'Astier, qui était alors le directeur de ce journal, brossait des harkis un portrait qui se confondait étroitement avec celui, pour le moins trouble, du préfet de police de Paris : « On ne peut que plaindre les fonctionnaires d'autorité qui ont été conduits à faire carrière de 1940 à 1960 et à exprimer successivement l'autorité du maréchal Pétain, celle (pour autant qu'il y en ait eu une) de la IVème République, et celle de la monarchie De Gaulle. Cette épreuve difficile, avec son double jeu nécessaire et inévitable, a fini par donner à certains d'entre eux des moeurs assez spéciales. (...) Notre capon a aujourd'hui deux soucis majeurs : les plastiqueurs [de l'OAS] et les harkis. (...) Sans doute ne s'étonne-t-il pas des performances des harkis. Après les opérations de la Goutte d'Or, personne ne peut contester que ces messieurs, sous la tutelle de M. Papon, sont devenus aujourd'hui un sujet de préoccupation pour les Parisiens et même pour le gouvernement ».

Ainsi, la focalisation sur les membres de la FPA, et la construction corrélative d'une image d'ensemble des harkis fondée sur ce qu'il y a eu de pire dans les agissements de cette unité, a été renforcée ces dernières années par la mise en cause personnelle de Maurice Papon, alors préfet de police de Paris, dans la répression des manifestations du 17 octobre 1961, mise en cause dont les effets propres sont aggravés par son inculpation puis sa condamnation pour complicité de crimes contre l'humanité en raison de ses agissements comme secrétaire général de la préfecture de Bordeaux sous l'Occupation. Or, il est frappant de constater combien les auteurs qui sont revenus sur les agissements de la FPA ont joué - souvent par implicite, parfois plus explicitement - de cet entrechoc des périodes et des anathèmes, présentant la FPA comme la "chose" de Maurice Papon, insistant sur le lien de subordination et, plus encore, sur le lien de "filiation" de cette unité avec la personne et "l'oeuvre" même de Maurice Papon. Pierre Vidal-Naquet : « Dans son livre, Paulette Péju parle des quelque 200 harkis installés par Maurice Papon en 1961 dans un certain nombre d'hôtels ou autres lieux des XIIIème et XVIIIème arrondissements de Paris. Il leur avait assigné le même rôle que celui qu'il avait confié en mars 1956, soit un an avant la «Bataille d'Alger», dans le Constantinois dont il était superpréfet, aux premières unités «spécialisées» dans la pratique de la torture, comme nous l'apprend le livre récent de Raphaëlle Branche »1365(*).

Cette personnalisation à outrance de l'emploi des harkis de la FPA autour de la figure de Maurice Papon n'est pas fortuite : elle prend source dans la pratique - habituelle au moment de la guerre d'Algérie - consistant à calquer sur ce conflit et ses acteurs des schèmes d'interprétation et lignes de fracture hérités de la Seconde guerre mondiale. Henry Rousso note ainsi que le procès Papon a été, pour un certain nombre d'acteurs, l'occasion de rejouer et de « surjouer » du registre des "similitudes" supposées entre les enjeux posés par la ressouvenance de la période de la Seconde guerre mondiale et celle de la guerre d'Algérie1366(*). Cette confusion rétrospective des anathèmes n'est pas non plus sans conséquences puisque, par contrecoup, elle ne fait que renforcer - et contribue à pérenniser - l'image de « collabos » accolée aux harkis.

Mais dans tous les cas, qu'ils soient rétrospectivement dépeints comme des "esprits vils" ou comme des "esprits simples", les ressorts individuels de l'engagement des supplétifs sont le plus souvent éludés pour se focaliser, à l'inverse, sur l'emploi - au sens le plus prosaïque du terme - qui aurait été fait de ces hommes, à savoir : un emploi strictement policier, répressif. Et s'il se trouve un nombre croissant d'acteurs, au sein de la mouvance anticolonialiste, pour considérer que la malignité est sans doute pour peu dans l'engagement des supplétifs (à la différence des « collabos »), tous cependant restent hermétiques à l'idée que les intéressés aient pu concevoir leur engagement sinon comme un choix toujours et systématiquement éclairé (politiquement s'entend) au moins le plus souvent comme une option volontaire. Gilles Manceron le dit bien, qui emprunte cependant pour ce faire à un vocable d'une autre guerre, comme s'il était décidément difficile de se faire une opinion circonstanciée, discriminante sur la destinée des anciens harkis : « Tous les harkis n'ont pas joué un rôle dans les aspects les plus brutaux de la répression et beaucoup, enrôlés au prix de fortes pressions, pourraient être comparés, plus qu'à des «collabos», à des «malgré nous» »1367(*).

Ce passage de l'image directement adversative de « collabo » à celle - globalement "déplorative" - de « malgré nous » est plus généralement symptomatique est plus généralement symptomatique d'un glissement de référentiel dans la manière dont la mouvance anticolonialiste donne rétrospectivement à voir son engagement (notamment s'agissant de ses franges les plus marquées politiquement). Ainsi, d'une période l'autre, d'un contexte idéologique l'autre, la stigmatisation des harkis change de nature, se fait moins virulente, moins directement conflictuelle. En un mot, elle tend à la ratiocination. De fait, tandis que la première période est marquée par le surinvestissement doctrinal par la gauche intellectuelle des luttes de « libération » dans le tiers-monde, la seconde se caractérise par l'effondrement des messianismes laïcs et, corrélativement, par l'escamotage progressif du lien doctrinal qui, originellement, unissait la mouvance dite progressiste et le FLN. Une constante cependant : le refus de principe de considérer les musulmans non inféodés au FLN comme des acteurs autonomes et, à plus forte raison, comme des acteurs engagés dans un conflit d'interprétation. Au fond, ce réajustement de la figure du harki n'est pas sans perpétuer une lecture réductionniste, somme toute binaire de la guerre d'Algérie. Une lecture qui, fondée sur un schéma d'opposition manichéen entre « opprimés » et « oppresseurs », ne laisse aucune part significative à un quelconque « tiers parti ». De fait, à l'aune de cette vision déplorative, les centaines de milliers de musulmans qui ont pris part à la défense ou à l'administration de l'Algérie française entre 1954 et 1962 paraissent n'avoir été que des figurants ou des pantins dans cette guerre : de « pauvres hères » (Pierre Vidal-Naquet), en somme, aussi victimes que coupables, parangons malheureux de cette éternelle masse de manoeuvre puisée dans la "lumpen-paysannerie" algérienne. Une telle vision, en plus de laisser subodorer - au moins par implicite - que l'idéal était dans un camp et un seul, témoigne, à n'en pas douter, d'une "sous-interprétation" des oppositions suscitées par la visée hégémonique du FLN et les pratiques de terreur qui lui furent corrélatives.

Au final, l'exploration - opérée au fil de cette partie - des jeux et enjeux de mémoire autour de la figure du harki témoigne de la place à la fois ténue et outrée qu'elle y occupe en France et en Algérie.

En France, la connivence tacite des gestes gaullienne et progressiste (socialiste et communiste) sur la phase finale de la guerre d'Algérie n'offre rétrospectivement qu'un espace restreint à la mise en exergue et à l'interrogation critique de la destinée des harkis1368(*). Il n'est pas besoin de faire appel à la théorie du "complot" pour le comprendre : les harkis gênent à droite et à gauche de l'échiquier politique, mais pour des raisons différentes. À droite, parce que la destinée tragique des harkis (au sens large) témoigne de ce que la politique de « dégagement » voulue par le général de Gaulle a été conçue sans égards pour ceux des musulmans qui s'étaient attachés, à titre civil ou militaire, à combattre l'emprise naissante du FLN. À gauche, parce que la tournure totalitaire du FLN et le silence fait autour des massacres de l'après-indépendance brouillent la bonne conscience anticolonialiste.

Or, les effets de cette forclusion de la figure du harki au sein des relais institutionnels de la mémoire comme sur la scène politique ont été redoublés, au sein des sphères de production et de diffusion du savoir, par ce que Jean-François Sirinelli a dépeint comme une « hémiplégie du souvenir »1369(*). L'historien Guy Pervillé, pointant la dissymétrie de l'écho médiatique donné aux actions de commémoration du souvenir des victimes du 17 octobre 1961 ou de Charonne d'une part, à la commémoration du souvenir des victimes du 26 mars 1962 ou du 5 juillet 1962 d'autre part, souligne que « la mémoire des victimes françaises de la guerre d'Algérie n'intéresse guère plus que leurs parents, leurs amis et leurs sympathisants idéologiques »1370(*). Une hémiplégie du souvenir qui, nous l'avons vu, est justifiée à demi-mot par le refus de condamner avec la même vigueur les exactions perpétrées par les deux camps. Ce dont rend parfaitement compte Jean-Claude Guillebaud, journaliste, essayiste et éditeur né à Alger en 1944, qui dit avoir appartenu à « cette génération qui, arrivée à l'âge adulte à la fin de la guerre d'Algérie, a versé dans le tiers-mondisme complaisant et la haine de soi »1371(*), mais qui, désormais, doute « qu'on fasse preuve de discernement lorsque, pressé de dénoncer, à juste titre, la torture «française», on oublie systématiquement d'évoquer l'extraordinaire sauvagerie de l'autre camp (...), un délire meurtrier qui alla bien au-delà de ce qu'implique une lutte de libération nationale (...), une violence qui réapparaît significativement dans l'Algérie d'aujourd'hui »1372(*). De même, Paul Thibaud souligne que « l'insurrection algérienne ne s'est jamais départie d'un intégralisme «sauvage», qui la rendait incapable de toute négociation comme on l'a vu encore en 1962, quand le fait d'assumer les accords d'Evian s'est révélé un handicap politique décisif »1373(*). « Pour la classe intellectuelle et politique française, poursuit-il, la guerre d'Algérie a été non pas un conflit sur la manière de réaliser à l'extérieur les valeurs libérales, mais la rencontre d'une révolte extérieure à son système de valeurs (...), une manière absolue de croire à sa cause et de l'imposer par tous les moyens. Cet intégralisme (...) a déconcerté et mis en crise toute la pensée politique du pays de décolonisation »1374(*). Et Paul Thibaud de conclure que « l'antihumanisme », « la dérive fanono-sartrienne vers le tiers-mondisme radical » furent la contrepartie de « cet échec à comprendre », « de ce désarroi intellectuel et militant quand s'est brisé le patriotisme de gauche de la Libération »1375(*). Mais c'est précisément parce que de tels retours sur soi sont l'exception plutôt que la règle, au sein de la classe politique comme au sein de la gauche intellectuelle, que des pans entiers de la guerre d'Algérie (épisodes et acteurs) continuent de faire figures d'impensés.

Cette inappétence médiatique, ajoutée au silence relatif des relais institutionnels de la mémoire, ont favorisé la persistance voire la banalisation de visions prosélytes - glorifiantes ou infamantes - des anciens harkis, qu'ils fussent considérés comme les "porte-étendards" des espérances déçues des « soldats perdus » de l'Algérie française (lors même que les "espérances" portées par les supplétifs musulmans de l'armée française étaient loin d'être automatiquement réductibles à celles de ces derniers, et que les fidélités nouées à l'endroit de tel ou tel officier n'étaient que rarement du ressort de l'obédience idéologique), ou bien qu'ils fussent considérés par certains protagonistes de la « bataille de l'écrit » - « tiers-mondistes » et « bolcheviks » notamment - au pire comme des « collabos » (les combattants du « mauvais choix »), au mieux comme des « malgré-nous » (les combattants d'un « non-choix »), toujours comme une figure dérisoire (dans tous les sens du terme).

En outre, en Algérie, les usages de la figure du harki témoignent, à l'articulation des conditions historiques et des ressorts normatifs de fondation puis de perpétuation de l'Etat-FLN, de l'importance de la dimension narrative de l'identité collective et de ses possibles manipulations : figure à la fois sociologiquement altère, dont il s'agit de faire oublier qu'elle fut l'une des composantes majeures du "Nous", et idéologiquement familière, dont l'omniprésence calculée (sous une forme figurée) rappelle la menace qui pèse sur l'unité nationale (et la nécessité corrélative d'un pouvoir fort). Cela est d'autant plus vrai depuis le début des années 1990, dans un contexte de guerre civile renaissante en Algérie : la figure du harki, son instrumentation tous azimuts pour qualifier l'adversaire (qu'il soit pro-système ou islamiste), n'y ont jamais été autant prégnantes depuis l'indépendance. Il en va d'ailleurs de même de la menace - et jusqu'au simulacre - de la réédition du massacre des harkis : que l'on pense au leitmotiv de "l'éradication", forme de vertu cardinale de la politique sécuritaire des autorités algériennes (au moins) jusqu'à la fin des années 1990, ou aux massacres à grande échelle perpétrés contre des civils par certains groupes islamistes armés. Cependant, nous l'avons vu (à travers l'étude des « chemins de traverse » de la mémoire collective en Algérie), cette vision du harki comme figure de l'ennemi intérieur, pour être assez profondément ancrée, n'est pas hégémonique au sein de la société civile.

Cet héritage très inconfortable de la figure du harki dans les gestes algériennes et françaises éclaire d'un jour particulier la dynamique des générations et le processus de construction identitaire au sein de la communauté harkie. Nous verrons ainsi, au fil de la Partie 3, que le sentiment de culpabilité des pères, dépassés par les conséquences d'un choix qui leur vaut d'être mis à l'index sur l'une et l'autre rive de la Méditerranée, leur commande le plus souvent de faire silence sur cet épisode décisif du roman familial que fut leur engagement aux cotés de l'armée française : de fait, comment, face à de tels amalgames, face à de telles schématisations, la parole du père qui tente de faire comprendre à ses enfants que ses choix et ses actes ne correspondent pas aux stigmatisations dont il est l'objet, peut-elle être assez forte pour lutter, neutraliser ou trouver des compromis pour être un bon objet d'identification filiale ? Il s'ensuit un défaut de transmission de ce que Erving Goffman appelle des « symboles de statut » (ou « symboles de prestige »1376(*)), qui précarise l'ancrage identitaire des enfants de harkis et les surexposent aux identités assignées par autrui.

C'est précisément ainsi que la psychanalyste Simone Molina, elle-même originaire d'Algérie1377(*), pose le problème de la transmission au sein de la communauté harkie : « La question se pose de savoir comment un homme peut devenir père et tenir, pour son enfant, cette place de père, lorsqu'il a été lui-même confronté à la négation de son existence en tant qu'être humain (...) ou à l'exclusion de fait, mais déniée dans le discours social : tel est le cas des harkis arrivés en France en 1962 ». Et elle ajoute : « Comment leurs descendants peuvent-ils "faire histoire" d'un événement dont la transmission, dans le discours familial et social, a été plus ou moins muette ? »1378(*). Quelques mois auparavant, déjà, dans un autre colloque : « La clinique en pédopsychiatrie montre combien ces histoires non formulées sont un terrible poids pour les enfants. Peut-on, par exemple aujourd'hui, se rendre compte de ce que signifie un exil sans retour possible ? Les harkis, en tant que "traîtres" à la cause algérienne ne pouvant pas espérer un jour faire ce voyage, que pouvaient-ils transmettre de cette histoire sans retour imaginable ? (...) A cela s'est ajouté ce second abandon : la ghettoïsation des familles de harkis, corollaire du mutisme de l'Etat français qui, de ce fait, maintenait dans la méconnaissance d'une partie non négligeable de l'histoire contemporaine, une population qui n'aspirait qu'à oublier »1379(*).

Ainsi, après avoir considéré les tenants des phénomènes de stigmatisation, à savoir les processus institutionnels par lesquels ont été produites et perpétuées les images stigmatisantes des anciens harkis et de leurs enfants en France et en Algérie (niveau macro-politique), il nous faudra par suite considérer leurs aboutissants, et rendre compte du système d'action dans et par lequel ces images sont routinièrement relayées et subies ; en somme, il nous faudra rendre compte - ici et maintenant, en France - de la manière dont s'opère la transmission de la mémoire et se définit le rapport à l'identité des fils et filles de harkis dans l'ordinaire des relations sociales et familiales (niveau infra ou micro-politique).

* 1338 Ibid.

* 1339 « Du 17 octobre 1961 à la question des harkis » ; entretien avec Marcel Péju, ancien secrétaire général des Temps modernes, Hommes et libertés, N°116, septembre - novembre 2001, propos recueillis par Gilles Manceron ; cf. http://www.ldh-france.org/docu_hommeliber3.cfm?idHomme=887&idPere=868.

* 1340 Entretien donné par Gilbert Meynier à Kadour M'Hamsadji sous le titre : « En histoire, tout est dialectique », et publié dans le journal algérien L'Expression en date du 9 mars 2005, ; cf. http://dzlit.free.fr/meynier.html.

* 1341 Entretien donné par Gilbert Meynier à Nadjia Bouzeghrane pour le journal algérien El Watan du 10 mars 2005 sous le titre : « Les harkis n'ont été ni plus ni moins que des mercenaires » ; interview consultable à cette adresse : cf. http://www.ldh-toulon.net/article.php3?id_article=539.

* 1342 Fatima Besnaci-Lancou, Fille de harki, Paris, Les éditions de l'Atelier / Les éditions Ouvrières, 2003 (Avec une préface de Jean Daniel et Jean Lacouture).

* 1343 http://www.coupdesoleil.net/lettrecds.htm.

* 1344 Fatima Besnaci-Lancou, fille de harki, avait huit ans en 1962. Après avoir évoqué les circonstances de l'engagement de son père auprès de l'armée française, elle raconte comment plusieurs membres de sa famille, ainsi que de proches connaissances, en vinrent à être massacrés par le FLN quelques semaines après l'indépendance, et ce presque toujours au terme d'effroyables tortures.

* 1345 Olivier Le Cour Grandmaison (dir.), Le 17 octobre 1961, un crime d'Etat à Paris, Paris, La Dispute, 2001.

* 1346 Charlotte Nordmann, « Ce qui s'est passé le 17 octobre 1961 » ; article consultable à cette adresse : http://17octobre1961.free.fr/pages/Histoire.htm (site de l'association « 17 octobre 1961 : contre l'oubli »). C'est nous qui soulignons.

* 1347 Henry Rousso, « La guerre d'Algérie dans la mémoire des Français », allocution prononcée à dans le cadre de l'Université de tous les savoirs ; texte disponible à cette adresse : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3328,36-267206,0.html.

* 1348 Charles-Robert Ageron, « Les Français devant la guerre civile algérienne », in Jean-Pierre Rioux (dir.), La guerre d'Algérie et les Français, Paris, Fayard, 1990, p.61.

* 1349 Article réédité dans L'Humanité du 18 novembre 2000.

* 1350 Simone de Beauvoir, La force des choses, Paris, Gallimard, 1963, p.525.

* 1351 Paulette Péju [1961, Maspero], Ratonnades à Paris et Les harkis à Paris, Paris, Éditions La Découverte, 2000. Cette réédition est augmentée d'une introduction de Marcel Péju et d'une préface de Pierre Vidal-Naquet, sur lesquelles nous reviendrons.

* 1352 Paulette Péju [1961, Maspero], Ratonnades à Paris et Les harkis à Paris, Paris, Éditions La Découverte, 2000, p.109. C'est nous qui soulignons.

* 1353 « Du 17 octobre 1961 à la question des harkis » ; entretien avec Marcel Péju, ancien secrétaire général des Temps modernes, Hommes et libertés, N°116, septembre - novembre 2001, propos recueillis par Gilles Manceron ; cf. http://www.ldh-france.org/docu_hommeliber3.cfm?idHomme=887&idPere=868.

* 1354 Interview de Marcel Péju par Sarah Raouf, du Quotidien d'Oran, dans un article intitulé : « Mots croisés sur France 2 : De nouveau, la guerre d'Algérie ».

* 1355 Marcel Péju, « Contre les harkis et contre le massacre des harkis », Marianne, n°341, semaine du 3 au 9 novembre 2003. Marcel Péju apparaît clairement comme une sorte d'exception quant aux effets produits par le mouvement de bascule idéologique des vingt à trente dernières années sur les formes de désignation de l'adversaire : lui persiste et signe, dans des termes identiques à ceux d'autrefois.

* 1356 Norbert Elias et J.-L. Scotson, Logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1997.

* 1357 Intervention de Guy Pervillé dans le cadre du colloque La guerre d'Algérie dans la mémoire et l'imaginaire, organisé les jeudi 14 et vendredi 15 novembre 2002 sur le campus de Jussieu, à Paris.

* 1358 Introduction à la réédition du livre de Paulette Péju [1961, Maspero], Ratonnades à Paris et Les harkis à Paris, Paris, Éditions La Découverte, 2000, p.21.

* 1359 Cité dans la série d'émissions diffusées par Radio-France sur la guerre d'Algérie, émission n°7, « L'OAS, les derniers jours », conception et réalisation : Patrice Gélinet et Christine Bernard-Sugy, 1987. C'est nous qui soulignons.

* 1360 « Assurément, écrivait Jean-François Sirinelli en 1991, la guerre d'Algérie a marqué en profondeur une génération de jeunes clercs en lui conférant un principe d'identité. Pour cette raison même, cette génération, qui est passée entre-temps sur le devant de la scène, a conservé comme une image rétinienne de ce conflit, et sa vision de la cité s'en ressentira toujours » (« Les intellectuels français en guerre d'Algérie », in Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, La guerre d'Algérie et les intellectuels français, Complexe, 1991, p.28).

* 1361 Il faut ainsi de nouveau rappeler que le bilan des exactions du FLN en métropole s'établit à près de 4.000 morts et 8.000 blessés (11.567 victimes précisément selon le Journal Officiel du 14 avril 1962), quasiment tous musulmans, et en quasi-totalité des civils, au sein d'une population de quelques trois à quatre cent mille travailleurs immigrés. Il en ressort que la fréquence anormalement élevée de l'emploi de méthodes répressives illégitimes au sein de la FPA trouve son pendant dans le contrôle extraordinairement sévère et meurtrier exercé par la Fédération de France sur ceux qu'elle prétendait représenter par privilège : car à moins de considérer que les civils musulmans visés par le FLN en métropole - qu'ils fussent militants du MNA ou qu'ils rechignassent à cotiser au FLN - n'étaient pas de "vrais" Algériens, le contexte de guerre à Paris fut autrement plus complexe que le schéma ressassé d'un affrontement binaire entre forces de l'ordre (« harkis » ou « policiers ») d'un coté, et « Algériens » de l'autre.

* 1362 Propos recueillis par Antoine Coursat et Richard Lerchbaum, « Ils ont torturé dans Paris », Le vrai papier journal, n°7, février 2001. C'est nous qui soulignons.

* 1363 Pierre Vidal-Naquet « La première dénonciation des crimes », Hommes et Libertés, n°116, septembre - novembre 2001.

* 1364 Introduction à la réédition du livre de Paulette Péju [1961, Maspero], Ratonnades à Paris et Les harkis à Paris, Paris, Éditions La Découverte, 2000, p.21.

* 1365 Pierre Vidal-Naquet « La première dénonciation des crimes », Hommes et Libertés, n°116, septembre - novembre 2001.

* 1366 Henry Rousso, « La guerre d'Algérie dans la mémoire des Français », allocution prononcée à dans le cadre de l'Université de tous les savoirs ; texte disponible à cette adresse : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3328,36-267206,0.html.

* 1367 « Du 17 octobre 1961 à la question des harkis » ; entretien avec Marcel Péju, ancien secrétaire général des Temps modernes, Hommes et libertés, N°116, septembre - novembre 2001, propos recueillis par Gilles Manceron ; cf. http://www.ldh-france.org/docu_hommeliber3.cfm?idHomme=887&idPere=868.

* 1368 « On a cru, écrivait Paul Thibaud en 1990, que La Dépossession du monde (Jacques Berque, 1964) ouvrait un champ à un pluralisme radicale des formes politiques, culturelles, économiques. La diplomatie gaulliste d'un côté, le tiers-mondisme révolutionnaire de l'autre ont été en France comme une intériorisation de la décolonisation » (Paul Thibaud, « Génération algérienne ? », Esprit, n°161, mai 1990, p.54-55).

* 1369 Le milieu intellectuel sécrétant sa propre mémoire, l'historien risque, en effet, s'il n'y prend garde, de se promener dans une galerie des glaces déformantes. Déformation double, et déjà signalée : cette mémoire intellectuelle n'a-t-elle pas fait la part trop belle aux souvenirs d'une partie de la gauche ? (...) Assurément, la guerre d'Algérie a notamment marqué en profondeur une génération de jeunes clercs en lui conférant un principe d'identité. Pour cette raison même, cette génération, qui est passée entre-temps sur le devant de la scène, a conservé comme une image rétinienne de ce conflit » (Jean-François Sirinelli, Intellectuels et passions françaises. Manifestes et pétitions au XXème siècle, Paris, Fayard, 1990, p.221 à 223. C'est nous qui soulignons).

* 1370 Guy Pervillé, op.cit., p.305.

* 1371 « Quel héritage pour faire face aux défis du présent ? » Rencontre avec Jean-Claude Guillebaud dans le cadre d'un Mardi de Politique Autrement, le 7 novembre 2000, La lettre, n°22 ; cf. http://www.politique-autrement.asso.fr/lettre/lettre22.htm.

* 1372 Jean-Claude Guillebaud, « D'une torture à l'autre », Sud-Ouest dimanche, 17 juin 2001, p.2. Cité in Guy Pervillé, op.cit., p.307.

* 1373 Paul Thibaud, « Génération algérienne ? », Esprit, n°161, mai 1990, p.51-52.

* 1374 Ibid, p.52.

* 1375 Paul Thibaud, « Génération algérienne ? », Esprit, n°161, mai 1990, p.52-53.

* 1376 Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p.59.

* 1377 Lors d'un colloque organisé le 26 juin 1996 au Point de Capiton (Espace de recherches psychanalytiques, à L'Isle-sur-Sorgue, dans le Vaucluse), Simone Molina disait d'elle-même : « Je suis ( vous voyez... j'aurais dû écrire "j'ai été" !) moi-même victime d'un attentat OAS en 1962, dans un quartier socialement mixte d'Alger ». Et elle ajoute : « Les positions humanistes et démocrates de mes parents étaient sans doute trop insupportables ? ».

* 1378 Simone Molina, Introduction aux actes du colloque « Traumatisme et Transmission, un double reflet de la trace », Rencontre du 22 novembre 1997, au Cercle, Avignon ; actes publiés au Point de Capiton, L'Isle-sur-Sorgue.

* 1379 Simone Molina, « Je suis semblable à celui qu'en le reconnaissant comme homme, je fonde à me reconnaître comme tel », actes du colloque « Pluralité des langages et singularité de la Parole », Rencontre du 26 juin 1996 au Point de Capiton, à L'Isle-sur-Sorgue ; actes publiés au Point de Capiton, L'Isle-sur-Sorgue.

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