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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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b) La stratégie de divulgation de l'identité intime

La stratégie de divulgation de l'identité intime vise - par un acte déclaratif - à renverser les anticipations "réflexes" d'autrui, inférées sur la base du seul phénotype. Il s'agit, en se déclarant ouvertement "fils ou fille de", de dire : « Je ne suis pas celui que vous croyez ».

Ainsi en va-t-il par exemple de Mohamed (35 ans) qui, s'il dit « ne pas [être] exubérant dans [sa] position de harki ou de fils de harki », reconnaît cependant qu'il lui arrive de faire en sorte de déjouer les apparences :

« Maintenant, il y a des contextes qui veulent qu'effectivement tu dises : «Attendez, moi je suis pas...»

- Quels contextes ?

- Ah !, c'est selon le feeling. Dans le monde du travail, y'a des fois où tu es obligé de sortir tes crocs : «French, hein, OK ? D'accord ? Donc, j'ai rien à apprendre de toi. Rien à apprendre. Les leçons d'histoire ou de morale, c'est pas toi qui les donnes, c'est plutôt moi, alors s'il te plaît...». Parce que dans le monde du travail, si tu montres pas tes dents, tu te fais vite manger, hein. Donc, de temps en temps, il faut savoir remettre les choses à leur place, historiquement, dire : «Attention !, Monte Cassino, la libération de l'Europe. On rigole des "enturbannés", des "négros", comme vous les appelez, hein, mais... Monte Cassino, c'est Mohamed, Ali, Mustapha qui ont fait Monte Cassino, donc, s'il te plaît, l'histoire, celle qu'on t'a ressassée dans les bouquins et celle que je connais moi, c'est pas du tout la même. Alors, rendons à César ce qui lui appartient». Et, en général, après... personne ne vient empiéter sur les plates bandes de l'autre, ça se passe très, très bien ».

De même, un fils de harki de 29 ans, interrogé par Moustapha Diop, reconnaissait « [se présenter] comme fils de harki pour échapper parfois au statut d'Arabe »1543(*).

Les effets non escomptés de la stratégie de divulgation de l'identité intime

Cependant cette stratégie, si elle peut déjouer les attitudes d'ostracisme fondées sur une anticipation erronée des attaches nationales (et il est généralement d'importance, pour les enfants de harkis, français par filiation, de ne pas être considérés et plus encore traités en étrangers par les membres du groupe majoritaire), ne peut décourager celles fondées sur ces autres « stigmates tribaux » que sont selon Erving Goffman la « race » et la « religion » (exception faite de ceux - une toute petite minorité - parmi les enfants de harkis qui se sont convertis au catholicisme et choisissent d'en faire ouvertement état).

Par ailleurs, la stratégie de la divulgation expose les enfants de harkis au risque d'être stigmatisés pour ce qu'ils sont - ou, plutôt, pour ce que sont les harkis aux yeux des autres. Ainsi en va-t-il de la flétrissure de sens commun - redevable d'un déficit d'information (ou d'une forme de paresse intellectuelle) - assimilant les harkis à des « collabos ». Ainsi en va-t-il, a fortiori, de la flétrissure plus inflexible - car motivée idéologiquement - propre à certains cercles anticolonialistes marqués par leur engagement durant la guerre d'Algérie (ou s'en réclamant), et dont l'influence sur le sens commun - via la diffusion de schèmes de pensée qui opèrent et prospèrent à titre de réducteurs de complexité - n'est du reste pas négligeable.

En outre, par-delà même l'anathème, la stratégie de la divulgation est potentiellement invalidante lorsqu'elle se heurte, de la part de l'interlocuteur, à une totale méconnaissance de ce que sont les harkis. Eu égard au trouble ainsi institué dans le cours normal de l'interaction, l'explication elle-même peut devenir source d'humiliation, signant aux yeux des intéressés combien ils sont des Français "entièrement à part".

Aussi, la proposition selon laquelle la divulgation - à l'adresse du groupe majoritaire - de l'identité intime des enfants de harkis va « briser un tableau autrement cohérent mais pour le modifier dans un sens positif [voulu par l'auteur de la divulgation] » est à la fois vraie et fausse. D'une part, une telle stratégie n'autorise qu'à se dégager partiellement des anticipations négatives fondées sur la primo-caractérisation (phénotypique) de l'individu : au contact d'un enfant de harki, un individu profondément raciste - à la différence peut-être du xénophobe, qui est mû par la peur des "intentions hostiles" de l'étranger - ne pourra être ébranlé dans ses préjugés raciaux par une profession de foi qui viserait d'abord à signifier un attachement spirituel à la société d'accueil. D'autre part, la stratégie de la divulgation expose potentiellement les enfants de harkis à une forme de discrédit - le stigmate d'infamie (lié à l'étiquette de « collabos » accolée à leurs parents) - que n'appelait pas auprès du groupe majoritaire leur situation antérieure de « discrédité » (en tant qu'« étrangers »). Ainsi, le caractère paradoxal de la « ronde journalière » des enfants de harkis est en quelque sorte porté à son comble lorsque leur effort pour s'extraire de leur condition d'individus « discrédités », plutôt que de déjouer cette condition invalidante, la suscite d'une autre manière en modifiant la nature du discrédit qui leur est attaché1544(*). Pis encore, la stratégie de la divulgation peut à l'occasion ajouter au discrédit préalable, sans l'effacer : c'est le cas par exemple de certains employeurs qui, en plus de compter au passif des enfants de harkis leurs attributs patronymiques et/ou phénotypiques, les considèrent être par surcroît, en leur qualité d'enfants de harkis, des « semeurs de troubles » potentiels, ce notamment dans les régions ou l'implantation des familles s'est opérée sur un mode communautaire1545(*). Il est bien évident, cependant, que le risque d'être exposé au stigmate d'infamie à la suite d'un acte déclaratif (« Je suis fils ou fille de ») est moins grand au regard du groupe majoritaire qu'auprès des populations issues de l'immigration algérienne.

* 1543 Moustapha Diop, « Regards croisés », Hommes & Migrations, n°1135, septembre 1990, p.34.

* 1544 Sur la postérité abrasive de la geste anticolonialiste de la guerre d'Algérie et ses effets inhibiteurs sur les enfants de harkis, en particulier s'agissant de la faculté de se réclamer de son ascendance : voir les témoignages de T., 29 ans, titulaire d'une maîtrise d'informatique (« A l'adolescence, ce mot de harki m'a gêné : sans m'en rendre compte, j'avais été un peu contaminé par l'intoxication gauchiste qui relayait celle du FLN »), et de Z., 34 ans, licenciée en psychologie (« Eux les copains immigrés, ils citaient Fanon, Vidal-Naquet, Avoir vingt ans dans les Aurès, etc. (...). J'ai compris plus tard qu'on nous a confisqué notre histoire, qu'on nous a imposé une façon de la voir avec des lunettes déformantes ») in Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, op.cit., p.17 et 121.

* 1545 Marwan Abi Samra et François-Jérôme Finas rapportent le témoignage d'un jeune du Logis d'Anne (Bouches-du-Rhône), qui laisse entendre que la (mauvaise) réputation des fils de harkis dans la région n'est pas pour rien dans ses difficultés à trouver un travail : « Du travail, il n'y en a pas. Aujourd'hui, je suis resté toute la journée à Manosque chercher du boulot, j'ai cherché partout dans les stations services, dans les hôtels, dans les magasins. Je veux faire n'importe quoi, mais tu sais, tu n'es pas seulement arabe, mais en plus tu es harki, alors... » (Regroupement et dispersion. Relégation, réseaux et territoires des Français musulmans, rapport pour la Caisse Nationale d'Allocations Familiales, Université de Lyon 2, mars 1987, p.148).

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