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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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2. L'effort de conformation aux anticipations normatives des populations issues de l'immigration maghrébine, ou « le surmarquage des attributs de l'arabité » (Mohamed Kara)

A l'inverse de la stratégie de la divulgation, dont elle est en quelque sorte le symétrique, la stratégie de la "dilution" au sein des populations issues de l'immigration maghrébine appelle le "camouflage" de leur filiation par les enfants de harkis. En l'espèce, en tant que l'individu n'est pas déjà « discrédité » mais bien potentiellement « discréditable », il s'agit pour les enfants de harkis non pas de déjouer mais, au contraire, de jouer des apparences pour prévenir à leur endroit toute forme de flétrissure liée au stigmate d'infamie. Erving Goffman appelle « faux-semblant » le maniement d'une information "discréditrice" pour soi-même et non révélée. Et il ajoute : « Dès lors qu'un individu a quelque chose de compromettant dans son passé ou son présent, on peut penser que la précarité de sa position varie en proportion directe du nombre de personnes dans le secret »1546(*). Ainsi, du fait même de la rémanence transgénérationnelle du stigmate d'infamie (voir plus haut), les enfants de harkis se voient ordinairement contraints de se replier sur une identité de façade qui ne déroge pas aux attentes normatives des enfants d'immigrés, malgré le sentiment évident de frustration qui s'ensuit :

« (...) les jeunes issus de l'immigration, c'est-à-dire y'a pas marqué là qu'on est harkis, donc nous on le dit pas d'entrée, parce que... (...) je le dis pas forcément parce que... ça nous crée des problèmes automatiquement (...). Moi, j'irai jamais dire d'entrée à quelqu'un : «Je suis fille de harki», sans avoir discuté avec lui une ou deux journées, ou plus. Voilà. Aux Beurs, on peut pas leur dire qu'on est enfants de harkis, ou quoi, parce que y'a tout de suite le regard de travers, le soupçon... je sais pas comment dire mais après... derrière le dos, ça parle beaucoup, et puis automatiquement y'a le téléphone arabe, donc tout le monde va vous regarder de loin, comme ça, et puis... y'aura un poids sur le dos et... c'est pas... je peux pas... moi personnellement je pourrais pas » (Jacqueline) ; « Quand on me demande d'où je viens, je dis : «Je suis Marseillais. Je suis né à Marseille. Mais je suis d'origine algérienne». Tu peux pas dire : «Je suis fils de harki». C'est impossible. C'est mal perçu. C'est l'impression que j'ai, c'est mal perçu. Tu as des gens qui vont comprendre, tu as des gens qui vont pas comprendre. Bon, je suis Marseillais d'origine algérienne, point à la ligne. Moi j'aimerais bien dire à tout le monde que je suis fils de harki... : «Traître ! Tu es un traître, ils ont vendu leur pays» » (Karim).

De même, Hocine, 26 ans, ne se dévoile qu'avec parcimonie à ses amis « fils de combattants FLN » :

« Fils de collabo, c'est quand même difficile à porter. J'ai beaucoup d'amis parmi les fils de combattants FLN. Nous avons la même tête et les mêmes difficultés. Mais je ne dévoile mes origines qu'à ceux qui peuvent comprendre »1547(*).

Pour sa part, Farid, qui vivait dans un quartier habité par une forte proportion de populations immigrées, se souvient des consignes inhibantes (et sans doute effrayantes) de sa mère : « Quand on sortait dehors, ma mère nous disait souvent en se mettant le doigt sur la bouche : «Ne dit jamais qu'on est des harkis» »1548(*).

Cette propension à se replier sur une identité de façade est d'autant plus forte pour ceux qui, vivant dans des quartiers "mixtes" où les familles de harkis sont une "indicible" exception, ne bénéficient pas du sentiment de "réassurance" identitaire offert par les sites "fermés", marqués par une sociabilité de type communautaire (un des rares "apanages" des familles "ségrégées"). Un témoignage saisissant m'en a d'ailleurs été donné quasi-fortuitement, en deux étapes, d'abord à la faveur d'une discussion informelle avec une personne de ma connaissance, d'origine marocaine, sur mon lieu de domiciliation (en région parisienne), puis dans le cadre de mes investigations de terrain à Largentière (en Ardèche). J'appris d'abord, de la bouche de cet ami d'origine marocaine, alors même que je lui expliquais l'objet de mes travaux, que Magid1549(*), jeune homme de mon âge que je connaissais depuis l'enfance pour avoir longtemps pratiqué le football avec lui, était petit-fils de harki, mais qu'il avait fait jurer aux rares "affranchis" de garder pour eux ce "secret" (qu'il tenait visiblement pour une tare honteuse eu égard aux représentations véhiculées par son environnement amical). Je n'en avais, de fait, jamais rien su auparavant. Magid a vécu son enfance et son adolescence dans une cité HLM où la proportion des familles issues de l'immigration maghrébine est relativement forte. Quelque temps après, je rencontrai, au cours de mon séjour à Largentière, un fils de harki prénommé Hicham1550(*), dont le nom de famille était identique à celui de Magid. Je conçus d'abord cela comme un hasard et n'opérai aucun rapprochement. Hicham, plus âgé que Magid, et vivant dans un site "ségrégé" au milieu d'une forte communauté harkie (et de quelques familles d'origine marocaine, minoritaires) assumait totalement, et généralement ouvertement aux yeux d'autrui (y compris vis-à-vis des personnes issues de l'immigration maghrébine), sa condition de fils de harki. Je fus donc extrêmement surpris de l'entendre évoquer, au fil de la conversation, l'existence d'un neveu prénommé Magid, domicilié dans la même ville que moi et qui, par ce fait, ne pouvait être que le Magid que je connaissais moi-même. Cet exemple témoigne par excellence de ce que la cohésion communautaire - ou son absence - est un facteur crucial dans le fait d'assumer ou non ouvertement son ascendance lorsqu'on est fils ou même - à l'instar de Magid - petit-fils de harki.

Erving Goffman note que pour un individu « normal »1551(*), « quoique sa ronde journalière le mette habituellement en contact avec des gens qui le connaissent de façons différentes, (...) un certain type de structure biographique unique se maintient toujours »1552(*). Un individu « normal » peut être ainsi défini comme un individu dont le passé ou le présent ne recèle rien qui ne déroge fondamentalement au stéréotype que l'on s'en fait, et pour qui nul problème de « révélation » ou de « dissimulation » ne menace de contrarier la présentation de soi ou l'identification par autrui. À l'inverse, s'agissant des enfants de harkis, il est possible d'affirmer que, du fait des contradictions inhérentes à la manière dont les uns - le groupe majoritaire - et les autres - les populations issues de l'immigration (algérienne, en particulier) - perçoivent et sont susceptibles de considérer les intéressés et, corrélativement, de l'ambivalence des stratégies de présentation de soi qu'ils peuvent être amenés à assumer, les rencontres fortuites de la vie quotidienne sont génératrices d'une confusion des identifications et d'une ségrégation des rôles difficilement compatibles avec le maintien d'une "structure biographique" unique. Du reste, soulignons-le à nouveau, le registre identitaire auquel il est fait appel est d'autant plus étendu que les stigmatisations sont croisées, c'est-à-dire imputables à des groupes diversement positionnés sur l'échelle sociale, et que - par surcroît - ces stigmatisations peuvent être paradoxales, c'est-à-dire contradictoires les unes les autres. Se pose ainsi la question de la congruence entre l'identité pour soi et l'identité pour autrui : « On pense fréquemment, non sans raison, que celui qui fait semblant doit se sentir déchiré entre deux attachements. D'une part, il éprouve une certaine impression de distance à l'égard de son «groupe», puisqu'il n'est guère capable de s'identifier pleinement à l'attitude de celui-ci envers ce qui peut lui être imputé. Mais, d'autre part, il ne peut manquer de se sentir déloyal et de se mépriser quand il ne réagit pas contre les remarques «insultantes» qu'adressent les membres du groupe au sein duquel il fait semblant à ceux de la catégorie hors de laquelle il feint d'être, surtout s'il lui paraît dangereux de se tenir à l'écart de ces séances de dénigrement »1553(*).

Le déploiement routinier de telles stratégies de contrôle de l'information marque « la dépendance statutaire des individus vis-à-vis de la position [relative] et de l'image des groupes auxquels ils appartiennent »1554(*). Et ce plus encore « lorsqu'on appartient à un groupe faiblement structuré et organisé »1555(*). Au final, ainsi que le souligne Erving Goffman, « l'individu stigmatisé est avant tout formé à la conception qu'ont les autres de ses semblables »1556(*). Il s'ensuit, pour les enfants de harkis, un écartèlement des identifications au niveau du Moi, qui augure chez la plupart d'une sensation de « déchirement ».

* 1546 Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p.96.

* 1547 Hocine, 26 ans, cité par Philippe Bernard, « De la honte à la rage », Le Monde du 21 mars 1992, p.8.

* 1548 Mohamed Kara, Les Tentations du repli communautaire. Le cas des Franco-Maghrébins et des enfants de Harkis, Paris, L'Harmattan, 1997, p.145.

* 1549 J'ai volontairement changé son prénom pour préserver son anonymat.

* 1550 J'use là encore, pour les mêmes raisons, d'un pseudonyme.

* 1551 Erving Goffman définit comme « normaux » les individus qui, dans le cercle des rapports sociaux ordinaires, « ne divergent pas négativement des attentes particulières nourries à leur endroit » ou, pour le dire autrement, « qui ne possèdent une différence fâcheuse d'avec ce à quoi nous nous attendions » ; cf. Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p.15.

* 1552 Ibid, p.90-91.

* 1553 Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p.107.

* 1554 Norbert Elias et John L. Scotson, Logiques de l'exclusion, Paris, Fayard, 1997, p.18.

* 1555 Ibidem.

* 1556 Erving Goffman [1963], Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p.157.

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