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Mémoire, identité et dynamique des générations au sein et autour de la communauté harkie. Une analyse des logiques sociales et politiques de la stigmatisation.


par Emmanuel BRILLET
Université Paris IX Dauphine - Doctorat de sciences politiques 2007
  

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B) La lutte pour la réhabilitation de la figure du père ou la nécessaire mise en cause des valeurs et vecteurs symboliques qui légitiment la stigmatisation (dimension collective)

Cette deuxième phase du travail de dégagement, qui voit l'individu s'inscrire de propos délibéré dans un "être collectif", correspond à une nouvelle étape de la mobilisation du sujet pour recouvrer ses capacités de symbolisation : il s'agit, selon la belle expression de Jean-Jacques Jordi et Mohand Hamoumou, de « faire du père le combat du fils »1637(*). La lutte pour la réactivation de l'héritage mémoriel et, surtout, la réhabilitation de la figure du père aux yeux d'autrui (ou retournement du stigmate) vaut aussi, pour les enfants, restauration de l'identité blessée : c'est une défense contre la souffrance et la honte. Il s'agira pour les enfants de harkis, en se réclamant clairement et délibérément de leur groupe d'appartenance, de produire « un autre système d'évaluation », autrement dit, d'agir sur « [cet] ensemble de représentations de soi à la société [NDA : Norbert Elias et John L. Scotson parleraient à cet égard d' « idéologies de statut »] dont une des fonctions est précisément de situer les individus dans les rapports sociaux et légitimer cette place »1638(*) :

« L'appartenance à un groupe, écrivent Vincent de Gaulejac et Isabelle Taboada-Léonetti, permet de se défendre contre un "regard social" méprisant et stigmatisant. Le groupe peut produire des contre-modèles et refuser les normes sociales dominantes invalidantes. Il évite donc le processus d'intériorisation de la honte sociale ». Et ils ajoutent : « [Le groupe] constitue une médiation entre l'individu et la société :

- médiation socialisante parce qu'il inscrit l'individu dans des réseaux de solidarité qui élargissent ses relations au-delà de la sphère familiale ;

- médiation identitaire puisque les liens établis avec "ses semblables" permettent de développer des identifications positives qui neutralisent les aspects négatifs liés à l'appartenance à un groupe social dominé »1639(*).

La deuxième génération, dans sa volonté de sauver de l'oubli la mémoire du groupe d'appartenance et de faire connaître et reconnaître cette "face cachée" de l'histoire de France, revendique ainsi des origines que les parents ont tout fait pour oublier. Leur désir d'appartenance pleine et entière à la société française, les enfants de harkis le vivent ainsi sur le mode de la fidélité à la figure du père, à son "choix", à son combat ; à l'instar de Karim, qui dit « [se battre] à travers les convictions de [son] père », mais encore de Rabah et Mohamed (42 ans), qui confondent fidélité au drapeau et fidélité filiale, ou d'Ahmed, qui fait sienne sans complexe l'histoire de son père :

« (...) J'ai fait un choix, mon père a fait un choix, j'ai fait un choix : c'est la France (...). Quand je vois ma carte d'identité, bah, j'en suis fier. Parce qu'on s'est battus pour ça, ça a une valeur morale beaucoup plus grande. Et quand j'ai eu mon service militaire, ben... j'étais fier d'avoir fait mon service militaire, d'avoir servi le drapeau français. Et quand je vois le drapeau français, euh... je disais : «Tiens, mon père... mon père y gardait ce drapeau aussi». Il l'a même servi des années et des années, il s'est battu pour ça (...). Quand je vois le drapeau français qui flotte, je pense à tout ce qu'il a... tout ce qu'il a enduré, tout ce qu'il a fait (...) » (Rabah).

« Mes parents ont aimé ce pays, mes grands-parents ont aimé ce pays, moi je dois rester fidèle à ça (...). Hors de question à ce qu'on trahisse tout ce que nos parents ont fait pour la France. Il faut être fidèle, même si on a pas été remerciés en retour, je dirais (...). Ce message, quelque part, il a survécu à nos parents, même si mon père est décédé, même si j'étais gamin, le peu de choses qu'il ait pu me dire sur ces problèmes... avec quelques années de plus ce message a ressurgi » (Mohamed, 42 ans).

« Mais aujourd'hui je suis fier. Je suis fier... enfin fier... pas fier dans le sens... mais je ne changerais pour rien au monde d'histoire. C'est mon histoire, je suis fier de ce que mon père a fait. Si demain on me donnait la possibilité de changer de peau, je ne changerais rien, non » (Ahmed).

Mais s'ils se fixent pour objectif de réactiver la mémoire de leurs parents, les fils et filles de harki entendent aussi s'en servir comme d'un "garde-fou" et ne pas reproduire, à la différence de leurs aînés, une certaine forme de "naïveté" ou de "résignation" eu égard aux agissements d'autres groupes interdépendants (et des pouvoirs publics en particulier). La dynamique des générations s'inscrit ainsi indissociablement dans la fidélité et le refus : fidélité à la figure du père, refus du statut adventice qui lui a été assigné dans la société française ; Mohamed (42 ans) entend ainsi être davantage ou autre chose qu'un simple rouage de transmission de la mémoire familiale, de sorte que celle-ci vive non seulement "par" mais "à travers" lui ; il entend véritablement l'incorporer, c'est-à-dire l'enrichir de ses expériences et sentiments propres sur la situation de la communauté :

« (...) Mais rester fidèle ça ne veut pas dire être aveugle, fermer les yeux sur tout, donc ça je ne peux pas le concevoir, je me suis dit : «Mes parents aimaient la France, bon...» ; moi également je fais en sorte de comprendre les choses et d'arriver à aimer ce pays, mais pas à n'importe quel prix. Je veux participer à la vie de ce pays. Et puis tenter de voir les problèmes de l'intérieur pour ne pas être, comme mes parents, amené à la boucherie les yeux fermés. Niet. Je ne voulais pas de ça ».

L'autonomisation de la quête identitaire des enfants de harkis passe par ce va-et-vient « identification - fusion/mise à distance - rejet ». Selon Edmond-Marc Lipiansky, l'identité se propose ainsi, au niveau même de sa définition, dans le paradoxe d'être à la fois ce qui rend semblable et différent, unique et pareil aux autres ; fondamentalement, la signification reste indécidable :

« On peut poser l'hypothèse que l'identité ne se soutient que dans cette oscillation et qu'il importe que le paradoxe ne soit pas résolu. Sinon, c'est la chute dans l'un des termes de la contradiction : l'unicité autistique ou l'indifférenciation uniformisante du fusionnel qui signent l'un et l'autre la perte de l'identité »1640(*).

Pour Jean-Claude, comme pour Dalila (37 ans), cette quête de la reconnaissance - aussi bien que la requête d'une décision politique qui pourrait la fonder - sont d'abord conçus comme un moyen de donner du sens et de trouver une place dans la société d'accueil, afin de ne pas se laisser "laminer" socialement :

« Est-ce qu'à l'instar de Mohamed [président de l'association des harkis et de leurs enfants à Largentière], tu attends un geste de reconnaissance de l'Etat français, notamment un geste de reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans l'abandon des harkis ?

Jean-Claude - Ah ! moi, oui. Ah ! oui. Même... même, à la limite, plus. Plus encore que lui. Parce que lui. Là, c'est clair. Je pense que... leur génération [Jean-Claude me désigne Mohamed], ils ont souffert, ils ont souffert d'une adaptation, de... de... d'un manque de reconnaissance, mais ils ont les éléments de leur propre vie. Si tu veux, ils ont pas ce blanc, là, parce que eux l'ont vécu, ils ont leur histoire : ils ont avant la guerre, ils ont leur histoire pendant la guerre, mais c'est leur histoire, ils l'ont vécue. Alors que nous, c'est un élément de notre histoire que nous n'avons pas vécu. (...) Je sais que je suis algérien, je sais que j'ai mes grands-parents en Algérie, je sais que j'ai tout ça, et puis y'a cette guerre, cette arrivée en France, cette "exportation", parce que pour moi c'est une exportation, qui fait que ça a creusé un vide. Ça a creusé un vide que je ne connais que par les... les récits des plus anciens. Mais eux, ce vide il est concret, si tu veux, ils l'ont vécu. Pour nous, il est imaginaire. Et moi j'ai besoin autant qu'eux, et peut-être plus qu'eux, que la nation, et la France, et la décision politique en tant que telle, veuillent les reconnaître en tant que tels. Ça serait un peu, si tu veux, cimenter un peu, donner un sens, et concrétiser cette période de vide ».

« Vous savez, les gens déjà ils sont déçus, ils sont désespérés, y'en a qui veulent casser, y'en a qui veulent... parce que... on ne leur permet pas d'avoir une identité. C'est ça, je crois, surtout.

- Il y a un manque de reconnaissance ?

Dalila (37 ans) - Ah ! Complet, complet. Complet, on ne leur permet pas d'être eux-mêmes, hein ».

A la différence de la génération des pères, génération meurtrie qui a préféré oublier une page de l'histoire qui s'est écrite malgré elle, génération "honteuse" (car culpabilisée) qui a préféré taire sa déchirure, la deuxième génération ose se départir, dans les termes mêmes de son aspiration à la réminiscence de l'héritage mémoriel communautaire, du statut anecdotique et dégradant qui se dégage de cet autre stéréotype - paternaliste - du harki, « figure vivante du "bon Arabe", de celui qui cesse d'être ce qu'il est pour devenir pleinement français »1641(*). Cette mise en accusation du statut caricatural dévolu à leurs pères par l'imagerie d'Etat, laquelle étouffe le dramatique (le harki, « victime de la "raison d'Etat" ») dans le cérémonieux (le harki, « soldat de la France »), mais aussi la divergence exprimée par rapport à "l'acceptation" de ce statut hypocrite par leurs parents, signent et signifient l'autonomisation de la quête identitaire d'une génération décidée à soutenir une démarche plus offensive, moins respectueuse de l'ordre établi et de la "raison d'Etat" :

« On nous a laissés trente-cinq ans, on nous a oubliés, mais si c'est pour nous promettre des choses, comme y'a quelques années, y'a pas très longtemps, et qu'on ne fait rien, et qu'on nous prend pour des imbéciles parce qu'on pense que c'est la génération d'avant ; mais nous, la deuxième génération, c'est plus ça, il faut... il faut que la France se dise... on pense qu'on est restés comme dans les années 1962, comme nos parents étaient mentalement. Mais non, c'est fini » (Régika) ;

« (...) Contrairement à beaucoup d'autres dans des manifestations ou quoi que ce soit qui porteraient le drapeau français, moi je le ferais pas (...). Parce que quelque part on a été trompés, nous on continue à s'accrocher à la France, à dire qu'on est Français alors que la France nous rejette (...). Parce qu'on nous a pas rendu l'honneur qu'on doit nous rendre. C'est pas avec un timbre, ou avec... cent mille francs, ou je sais pas combien que y vont nous... (...). Donc je pourrais pas moi porter un drapeau alors que mon père... il est mort... il sera mort, je sais pas, sans reconnaissance, sans rien. C'est pas possible. Et voilà, le bon petit "bougnoule" qui fait son harki après la commémoration, euh... moi, ça, ça me dégoûte trop. C'est vraiment... la caricature : le harki y porte un drapeau, y défile avec des médailles, et après y fait cuire un méchoui (...). Voilà, donc je pense que nous on a pas à être les porte-drapeau alors que d'autres ne le font pas (...). On est français, et on fait comme les autres Français, on porte pas notre drapeau. On est fiers d'être français, comme n'importe quel autre Mathieu, ou Jean-Jacques, ou... je sais pas, mais... pourquoi l'autre il porterait pas le drapeau et nous on le porterait toute notre vie ? (...) Y'a pas besoin de... de faire du cinéma : «France, France, France». On est français. Nos parents le font parce qu'ils sont vieux, mais nous, ça y est, on est dans la société française, on est intégrés, on a pas besoin de le faire. Voilà, on nous donne pas ce qu'on veut et on nous fait défiler comme des abrutis devant les caméras avec un costume traditionnel, un méchoui et un drapeau, ça veut dire que encore on est... pour eux, on est encore différents » (Jacqueline).

Aussi la réhabilitation attendue de la figure du père, et d'un engagement auquel ils doivent d'être ce qu'ils sont, passe, pour les enfants de harkis, par l'interpellation d'un Etat considéré comme moralement débiteur et oublieux de ses devoirs les plus sacrés, à commencer par le devoir de mémoire. Mais pas n'importe quelle mémoire : il faut dire, certes, mais dire aussi - dire surtout - ce que le folklore des cérémonies patriotiques ne dit pas :

« (...) Et la France, son problème, c'est qu'elle a été muette depuis 1962. On a tout dit et n'importe quoi sur les harkis, sur les militaires... la France est restée muette. Et elle aurait pas dû (...). Bon, maintenant, la France elle va être bien gentille, qu'elle arrête de se foutre de nous, qu'elle fasse ce qu'il y a à faire pour rétablir, pour réhabiliter la mémoire de nos parents, bon, plus l'école, apprendre aux jeunes, mais... la vraie version, pas la version qu'ils ont envie, et tous les... parce que, bon, pour les livres d'histoire, c'est quand même... ce sont les intellectuels, les intellectuels doivent se mettre d'accord. (...) Il faut que ça ressorte, qu'on raconte la vérité aux Français » (Régika).

« En fait, faudrait qu'il y ait des gens de chez nous qui traîne l'Etat français devant la Cour européenne. Parce qu'en ce moment, c'est la mode : tout le monde traîne tout le monde. Nous aussi qu'on les traîne pour génocide. J'veux dire, ils ont quand même massacré 350.000 ou 400.000 harkis en Algérie (sic), alors que les militaires français étaient enfermés dans les casernes et qu'on massacrait les gens à la porte des casernes. (...) En tout cas, si ils veulent vraiment honorer la mémoire de nos parents, y'a que comme ça. Et nous ça nous foutra moins les boules, on aura moins l'impression qu'on s'est servi d'eux, que la France elle reconnaît qu'elle les a abandonnés lâchement » (Ahmed).

C'est avec tout autant de véhémence, mais par l'écriture (et par un acte qui vise autant à édifier ou mortifier l'autre qu'à se libérer soi), que Zahia Rahmani, dont le père s'est suicidé immédiatement à la suite d'une cérémonie du 11-novembre, exprime cette attente de la "vraie version", cette « attente d'entendre autrement la sentence qui lui dira, Nous l'avons trompé » :

« Moze n'a pas parlé. Il a cessé. Il ne parlera plus. De ce qui l'a tué, de ce qu'il a compris, il n'a rien dit. Ce que sa langue ne suffisait pas à dire, c'est le système qui permit à l'Etat français de fabriquer une armée de soldatsmorts sans se soucier qu'ils étaient des hommes. (...) J'ai dit que Moze ne parlait pas. Sans langue, il était aussi sans territoire. Ni nomade ni apatride, ni errant ni exilé, il serait ce qu'une autre langue, celle de l'injure faite à l'homme, désigne comme un banni, un être indigne. C'était une espèce d'homme »1642(*). Et elle ajoute : « Ce regard insoutenable, cette figure extrême de la culpabilité, je veux m'en défaire. Je ne veux pourtant pas l'innocenter. (...) Par l'écriture, je sais que je l'expose et le réduis. Par l'écriture je me défais de lui et vous le remets. Mais je rappelle, étant sa fille, que je suis aussi ce qui est venu par lui et le continue. Un legs. Une exécution testamentaire ouverte par son salut aux morts. Je suis parole faisant serment non pas de mort, mais faisant serment avec la mort comme parole. Moze m'a offert la sienne »1643(*).

Ce ressentiment durable eu égard à la pusillanimité et au cynisme des autorités de l'époque, cette amertume aussi à l'encontre d'une société d'accueil qui voile d'indifférence le souvenir de leurs parents, nourrissent chez les enfants de harkis l'ambivalence du rapport à la patrie, à la fois terre d'élection du père et précipice de son idéal, terre d'exil plutôt que terre d'accueil. Et l'on ressent, au travers des propos de Jacqueline ou de Mohamed (42 ans), que les enfants de harkis - confrontés, qui plus est, aux difficultés d'intégration que l'on sait (voir Partie 3) - ont paradoxalement beaucoup moins bien accepté la "trahison" dont ont été victimes leurs parents que leurs parents eux-mêmes :

« On parle avec l'émotion, c'est quelque chose qu'on ne peut pas admettre. (...) On se dit que ça aurait pu se passer différemment si on avait pas considéré les harkis comme... j'allais dire des kleenex. (...) C'est vrai qu'on peut ressentir quelque frustration, et moi je dis et je souhaite de tout coeur que cette frustration n'arrive pas dans beaucoup de cas, du moins je l'espère, à des réactions qu'on a pu connaître par le passé, cité des Oliviers et consorts. (...) Nous, adolescents, on l'avait pas admis, et aujourd'hui encore je l'admets pas qu'on ait pu, donc, négocier sur le dos de nos parents et qu'on les ait laisser être massacrés par le FLN. (...) Et moi, lorsque j'ai compris que la cause harkie la France s'en tapait comme de sa première chemise, on avait... euh... je dirais, quand même, "gros sur la patate", on avait "gros sur la patate", et ça, rajouté avec les difficultés qu'on vivait dans cette cité-ghetto, ça pouvait que nous donner un sentiment d'injustice, là aussi le mot n'est pas fort (...). Tout ça, nos parents l'auraient accepté, mais nous, non, on a pas pu l'accepter » (Mohamed, 42 ans) ; « La France a lâché ses soldats. Et ça on le pardonnera jamais, ça on le dira toujours (...). On l'a pas encore avalé. Parce que... on nous a créés, on nous a inventés. Et on nous a lâchés. On est pas venus tout seuls, on a pas demandé. On a pas demandé... à devenir ce qu'on est devenus. C'est pas eux qui ont eu l'idée, et hop ! Non, on nous a créés, on nous a inventés, on nous a lâchés après. Voilà. Et c'est en fait un objet ou un vêtement : «Hop !», on lâche quoi, c'est... c'est inhumain » (Jacqueline).

Ce sentiment d'être les oubliés à bon compte de la guerre d'Algérie fait craindre à certains enfants de harkis de n'être jamais que des "figurants" ou des "silhouettes", les sujets fictionnels d'une communauté éphémère, "périssable", sans ressort ni visibilité sociale propres :

« (...) Il faut déjà qu'on apprenne aux jeunes à l'école, surtout aux jeunes, parce qu'en fait les gens qui savent... ce qu'on est, qui sont un peu au courant, ce sont tous des personnes âgées qui vont disparaître (...). Donc, quand ces personnes vont mourir, nous on va mourir avec, si on peut dire. Voilà. (...) Mais je veux dire on n'existera plus, quoi, dans peut-être dix ans, quinze ans, "harki" ça va être encore moins connu que ce qu'il y a maintenant, quoi » (Jacqueline).

« (...) De toute façon, moi, je pense que, d'ici quelques années, ça existera plus tout ça : les harkis, les ceci...

- La spécificité harkie va s'éteindre avec les pères ?

Ahmed - Y'en a qui vont le garder, mais pas beaucoup...

- Donc, c'est une communauté qui est vouée à disparaître en tant que telle ?

Ahmed - En tout cas, moi, c'est l'idée que j'en ai. Maintenant, je peux me tromper, hein...

- Et ça, à ton avis, c'est plutôt un bien ou...

Ahmed - Non. Non. Pour moi, c'est pas une bonne chose. Mais, bon, on est pas aidés. Mais si tu regardes la parabole, en Algérie, chaque année, ils ont la commémoration de la guerre d'Algérie, comme quoi ils ont gagné, ceci, cela. En France, tu trouveras dans aucun livre l'histoire de la communauté harkie ».

« Nous encore on a la chance de pouvoir se rattacher à eux [les harkis], par rapport à ce que eux peuvent nous apporter, mais nos enfants à nous, eux, n'auront plus ce... et je crains fortement pour... pour eux par rapport à des difficultés qu'ils pourraient rencontrer ensuite au niveau de leur propre personnalité, leur propre construction de... de leur être. Y'a que l'histoire qui fait que les gens se rattachent à... retrouvent leurs racines dans l'histoire... moi, par exemple, moi je sais de qui je viens parce que j'ai eu la chance de pouvoir les côtoyer de près. Et mes enfants, mettons, ils auront ce récit que par rapport à moi, donc déjà d'un fantasme. Et donc plus ça ira, plus nos racines vont se diluer, et moins on pourra se retrouver et reconnaître ses racines ; et je pense qu'on peut pas avancer si on n'a pas déjà mis en place et bien marqué ses... ses racines. On peut pas avancer. Je pense que de toute façon à un moment ou à un autre l'Etat français sera obligé de le faire, on va s'apercevoir qu'il a eu tort de pas le faire, et en paiera les pots cassés » (Jean-Claude).

Précisément, comment cette volonté largement affirmée des fils et filles de harkis de mettre en cause les valeurs et vecteurs symboliques qui légitiment la stigmatisation, et de tramer autrement que sur un mode dissymétrique la relation à l'Autre, est-elle comprise, "traduite" et relayée par les pouvoirs publics en France ? De même, quel espace l'Algérie - avec laquelle il est question de signer un "traité d'amitié" - offre-t-elle à une possible réparation des termes de l'échange ?

* 1637 Mohand Hamoumou et Jean-Jacques Jordi, op.cit., p.14.

* 1638 Vincent de Gaulejac et Isabelle Taboada Léonetti, dir., La lutte des places, Paris, Desclée de Brouwer, 1994, p.62 et 195.

* 1639 Ibid, p.34.

* 1640 Edmond-Marc Lipiansky, op.cit., p.18.

* 1641 Michel Roux, Les harkis, les oubliés de l'histoire, Paris, La Découverte, 1991, p.415.

* 1642 Zahia Rahmani, Moze, Paris, Sabine Wespieser Éditeur, 2003, p.20 et 23.

* 1643 Ibid, p.23-24.

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