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Drapeaux, iconographies et géopolitique


par Simon GERMAIN-BATISSE
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne - Master 1 Géographie 2012
  

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II - La place du drapeau dans ce cadre conceptuel

Jean Gottmann le cite lui-même, le drapeau prend évidemment part à l'iconographie nationale. S'intéresser à l'origine du drapeau, c'est remonter vers les origines iconographiques d'une communauté, et suivre de la genèse à ses évolutions les tribulations des territoires. Etudier l'attachement, voire dans certains cas le culte voué au drapeau national, c'est également confronter l'iconographie avec le domaine psychologique. Le drapeau se voit, se montre, il entre dès lors dans le conscient ou l'inconscient des hommes.

Le drapeau occupe en vérité une place particulière dans l'iconographie nationale. Si l'on devait hiérarchiser, il occuperait certainement le plus haut rang symbolique. Jean Gottmann pense que l'iconographie s'établit sous trois pôles dominants: dans la religion, dans le passé politique, et dans l'organisation sociale de la société. Force est de constater que le drapeau correspond de manière significative à ces trois déclinaisons de l'iconographie. Ce n'est pas le cas de toutes les iconographies. Dans la religion, le drapeau est rassembleur des fidèles, il fut même un étendard pour les croisades. Dans le passé politique qui se confond dans certaines sociétés avec le passé militaire, les images et les faits politiques sont directement associés aux drapeaux (la Révolution de 1789 est désormais associé au drapeau tricolore, tout comme les Trois Glorieuses immortalisées par Delacroix dans sa « Liberté guidant le peuple », par

1 JEAN GOTMMANN, 1952 : 222

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ailleurs ne trouve-t-on pas encore en l'Eglise Saint-Louis des Invalides les étendards pris à l'ennemi lors de conquêtes françaises ?). Enfin, dans l'organisation sociale, pas une seule manifestation ou événement culturel ou sportif n'est pas accompagnée de drapeaux. Ces marques du drapeau dans l'iconographie place incontestablement celui-ci comme haut représentant des systèmes d'auto-défense des sociétés.

Si l'on suit la logique gottmanienne, le drapeau est donc un outil de résistance à la circulation, cette dernière déstabilisant les sociétés. Brandir son drapeau national est un signe fort : il s'agit bien de montrer à quel point les effets de la circulation ne sont plus supportables pour les sociétés. Pas seulement. En effet, arborer le drapeau national ne signifie pas toujours une opposition. C'est bien là la subtilité du raisonnement de Jean Gottmann. L'on peut agiter le drapeau pour justement faire l'inverse : provoquer du changement1. Et c'est ici que réside le pouvoir du drapeau : même s'il s'agit d'une solide iconographie, elle ne tend pas toujours vers la stabilisation d'une société. Elle peut se mettre au diapason du changement.

Toutes les manifestations sociales dans le monde entier sont des exemples éloquents. Toujours, dans ces événements nationaux, le drapeau national est brandi. En vérité, le drapeau obéit à une double dynamique iconographique. La première est le système de défense. Si l'on agite le drapeau, c'est pour se protéger. L'on manifestera alors pour contrer un gouvernement jugé complice des velléités nocives de la circulation. On associera souvent, dans cette logique, au drapeau national un drapeau rouge exprimant le rejet total d'un système capitaliste évocateur de la circulation2. L'agitation du drapeau, dans cette optique, est donc une façon d'exprimer la volonté d'être protégé. La seconde répond à un besoin de changement qui est en fait en parfaite symbiose avec le besoin d'auto-défense vu précédemment. En effet, si l'on souhaite initialement se protéger, c'est que dans un second temps, il faut changer. Et au nom de ce drapeau, aux valeurs qu'il véhicule, à la spécificité nationale qu'il incarne, et aux batailles militaires et sociales que le drapeau - a fortiori le pays - a traversées, il faut changer un système politique contre lequel on se bat. Le drapeau devient alors objet de revendications pour le changement. Ces deux mécaniques se conjuguent parfaitement ensemble.

De plus, le drapeau comme iconographie peut se retrouver artisan de la circulation dans des visions géopolitiques et dans l'expression de puissance. L'exemple du drapeau des Etats-Unis est manifeste. Au service d'un « soft power »3 visant à standardiser dans le monde entier ses propres normes, le drapeau américain a largement servi les intérêts des Etats-Unis dans cette quête de puissance. Ce n'est pas le drapeau, à proprement parlé dont on parle ici, mais de ses dérivés, de ces vignettes, de ces marques célèbres qui reprennent en fond les couleurs, les formes, voire même le drapeau américain en fond d'étiquette. En vérité le drapeau des Etats-Unis est entré dans une logique de circulation généralisée des standards américains par le biais des marchandises, des idées, et des capitaux pour servir la projection de puissance états-unienne. Le drapeau créé une « marque »4 Etats-Unis. C'est toute la théorie de Joseph Nye1

1 PREVELAKIS, 2001

2 cf chapitre « Le drapeau rouge » in Luc Doublet, 1987, L'Aventure des drapeaux, éd Le Cherche Midi, Paris, 192p

3 cf Joseph Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics, 2004

4 Au sens où Michel Foucher l'emploie dans son dernier ouvrage La Bataille des Cartes, la « marque » comme la reconnaissance internationale volontaire ou involontaire de la supériorité d'un Etat dans tel ou tel domaine.

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matérialisée par le drapeau. Il est désormais utilisé pour standardiser les produits des Etats-Unis dans le monde entier. Il est devenu une marque, un repère de la puissance américaine en dehors des actions militaires bien évidemment. Plus le drapeau et ses dérivés sont présents sur des étiquettes ou sur d'autres supports publicitaires, plus la puissance états-unienne s'en trouve renforcée. Le drapeau national sort donc de son rôle prépondérant « d'iconographie des iconographies » pour devenir fer de lance de la diffusion d'une iconographie (d'un modèle social) par la circulation à l'échelle mondiale.

C'est grâce à cette double mécanique que l'on peut certainement dire que le drapeau occupe une place privilégiée dans les iconographies nationales. En effet, les autres types d'iconographies (religion, coutumes...) demeurent trop centrés sur un domaine iconographique. Le drapeau possède cette faculté de se décliner puis de se propager dans n'importe quel domaine iconographique, et surtout de subtilement être un facteur de stabilisation politique voire même d'auto-défense, mais également un messager au service du changement. D'ailleurs, la structure d'un drapeau sur un mât immobile, statique, stable, combiné au tissu lui-même qui se déploie aux vents, aux changements, peut nous rappeler ce double-rôle que tient le drapeau, au service de l'iconographie mais qui sait se mettre au diapason du changement.

Enfin, Jean Gottmann faisait justement remarquer que le point de rencontre entre la circulation et l'iconographie était le carrefour. L'on fera seulement remarquer qu'à l'heure actuelle, les drapeaux les plus visibles se trouvent le plus souvent à des intersections : là où les voies de circulation se croisent, et là où les bâtiments publics et cultuels se sont le plus implantés. Le drapeau peut être ainsi considéré comme la clé de voûte de l'association chronique entre la circulation et l'iconographie. Le tout sans n'être jamais remis en question.

Toute la question est maintenant de comprendre comment le drapeau national atteint-il ce rang d'objet social, politique et géographique que l'on pourrait qualifier « d'intouchable ».

1 cf Joseph Nye, Soft Power: The Means to Success in World Politics, 2004

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