Paragraphe 3. Un modèle économique «
néolibéral avec des caractéristiques du Sud
De fait, loin de l'image idéalisée qui en est
donnée, les BRICS+ sont des rouages essentiels d'un système qui a
marginalisé de nombreux pays pauvres, mais qui a aussi assuré- et
assure toujours-leur propre essor économique. C'est ce qui explique que
même s'ils contestent bruyamment la hiérarchie de l'ordre
international, ils ne montrent pas d'empressement à le réformer
en profondeur dans le sens d'une meilleure répartition des richesses et
des bénéfices du développement au profit des pays les plus
pauvres, africains en particulier. Les BRICS+ ne voient, en
réalité, ces pays que comme de vastes réservoirs de
matières premières et de main-d'oeuvre bon marché ou comme
des marchés captifs pour l'écoulement de leur production
industrielle. Loin de remettre en cause les injustices structurelles
héritées de la colonisation puis de la mondialisation, le
modèle économique qu'ils promeuvent-qualifié notamment par
un économiste indien de «néolibéral avec des
caractéristiques du Sud »-, risque au contraire de les
amplifier.
Certes, certaines objecteront que les BRICS participent d'un
redéploiement économique de l'Afrique en investissant
prioritairement dans des projets d'infrastructure qui y font cruellement
défaut. Et que les financements non conditionnés accordés
par les BRICS+ aux gouvernements africains leur donnent davantage de latitude
dans le choix des projets à financer. Or, l'on constate que la
majorité des investissements réalisés par les BRICS, y
compris
53 Swiss Aid, On the Trail of African Gold.
Quantifying Production and Trade to Combat Illicit Flows, mai 2024.
54 «The new scramble for Africa: how a UAE
sheikh quietly made carbon deals for forest bigger than UK », The
Guardian, 30 November 2023.
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dans les infrastructures (routes, chemins de fer, terminaux
portuaires, etc.) sont étroitement connectés à leur
entreprise d'extraction des ressources.
Quant à l'absence de conditionnalités, que
beaucoup voient comme un moyen d'échapper aux diktats occidentaux, elle
est à double tranchant. Si elle donne une marge de manoeuvre bien plus
large aux gouvernements, elle permet aussi à ces derniers de se
soustraire à leur obligation en matière de respect des droits
humains, de protection de l'environnement ou de transparence dans la gestion
des fonds publics.
De même qu'elle permet aux investisseurs des BRICS+ de
se soustraire de toute responsabilité en la matière. Au fond, le
«schéma reste le même à peu de chose près,
prévient l'écrivain et sociologue sénégalais, le
continent [africain] continue d'être perçu comme une
opportunité, avec un mélange de prédation capitaliste
brutale associé à un soft power, où il s'agit pour les
nouveaux arrivants de jouer sur les affects et leur absence de passif
colonial»55.
En tout état de cause, la prospérité de
l'Afrique ne dépendra pas des BRICS+. Elle dépendra de la
capacité de ses gouvernements à formuler un projet de
développement autonome et autocentré, répondant d'abord
aux priorités, aspirations et besoins de sa population. Et non pas aux
intérêts d'une petite élite. Et de son habilité
à tirer parti de partenariats multiples, sans se laisser enfermer dans
une logique « cambiste », sous peine de voir les vieilles dominations
impérialistes remplacées par d'autres. Elle dépendra enfin
de la capacité des sociétés civiles africaines à se
mobiliser, à faire pression sur les autorités et à faire
entendre la voix des sans-voix.56
SECTION 2. EFFET SUR LE COMMERCE ET LES
ÉCHANGES BILATÉRAUX DE BRICS EN AFRIQUE
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