Paragraphe 1. Des perspectives alléchantes
Ayant axé leur dernier sommet sur le renforcement de
leur coopération avec l'Afrique «dans le cadre d'un partenariat
[avec le continent] pour une croissance mutuellement
accélérée, un développement durable et un
multilatéralisme inclusif», les BRICS ne manquent en effet pas
d'arguments pour convaincre. Ils mettent à disposition de l'Afrique
d'énormes ressources, sous forme de prêts, d'investissements,
d'aides et d'offres de services. En outre, leur rhétorique, axée
sur le respect de la souveraineté des États, la
dénonciation des doubles standards et leur commune volonté de
mettre fin à l'hégémonie occidentale et à la
domination du dollar séduit, bien au-delà des cercles
gouvernementaux, des populations échaudées par des
décennies d'ingérence, d'ajustements économiques et
d'endettement aux conséquences sociales désastreuses.
48Agnès ADÉLAÏDE METOUGOU, «Le
visage de l'autre Afrique», L'Humanité, 20 mars 2024.
49 «Côte d'Ivoire: Pour Ahoua Don Mello,
vice-président des BRICS: la Russie ne recherche ni les matières
premières de l'Afrique, ni à la dominer», Koaci, 21 mai
2024.
33
Le discours séduit d'autant plus que les BRICS sont
immunisés contre le ressentiment qui alimente en Afrique le rejet des
anciennes métropoles. Les BRICS -c'est là un point essentiel- ne
trainent pas de lourd passé colonial. Anciennes colonies ou protectorats
eux-mêmes-du moins pour la plupart d'entre eux-, ils ont au contraire
largement soutenu (financièrement, militairement ou diplomatiquement)
les luttes africaines d'indépendance et contre l'apartheid, ce qui leur
confère un énorme capital symbolique de sympathie sur le
continent. En tant qu'ex-pays en développement, qui partagent donc avec
l'Afrique une histoire commune d'assujettissement (vis-à-vis des
anciennes métropoles, puis vis-à-vis des institutions
financières internationales), ou en tant qu'alliés historiques
(telle la Russie), leur trajectoire, leur réussite et leur modèle
inspirent autant qu'ils fascinent. Ils contribuent aussi à les
«dédouaner» de toute intention malsaine, ce qui fait notamment
dire que la Russie «ne cherche ni les matières premières de
l'Afrique, ni à la dominer»49
Paragraphe 2. Une relation inégale entre les
brics et l'Afrique
Reste que la densification des relations observées ces
dernières années entre les BRICS et l'Afrique donne à voir
une tout autre réalité. Si le rapprochement entre les deux blocs
contribue à réintégrer le continent dans les circuits
commerciaux internationaux, amplifie la marge de manoeuvre des États
africains et offre de nouvelles possibilités de financements et
d'investissements, force est également de constater que ces relations
s'inscrivent dans un rapport tout aussi inégal. En témoigne la
structure de leurs échanges, l'Afrique exportant quasi exclusivement
vers les BRICS des biens primaires, tandis qu'elle importe de ces pays pour
l'essentiel des produits transformés, et accuse par ailleurs
vis-à-vis d'eux un déficit commercial de plus en plus grand.
Ceci, sans parler des nouvelles dettes qu'elle contracte auprès de ces
puissances.
En dépit des bonnes dispositions apparentes des BRICS
à l'égard de l'Afrique, cette «coopération» tend
ainsi à reproduire la traditionnelle dichotomie Nord-Sud, entre centres
et périphéries. Cela risque à terme de consolider la
position subalterne du continent dans la division internationale du travail et
partant, d'interdire tout processus d'industrialisation autocentré ou
souverain que les Africaines appellent de leurs voeux.
34
Il ne faut pas s'y tromper. Dans le contexte global
d'accumulation capitaliste, ce qui motive la présence des BRICS+ en
Afrique et guide l'évolution de leurs rapports avec le continent, c'est
bien la conquête de nouveaux marchés et, plus encore,
l'accès aux matières premières indispensables à
leur propre développement. Derrière leur rhétorique de
solidarité Sud-Sud, leur modus opérande n'est guère
différent de celui des anciennes puissances coloniales. Malgré
leur sacro-saint principe du respect des souverainetés nationales, leur
présence en Afrique indique une logique d'exploitation assez similaire.
Alors qu'ils se présentent dans les forums internationaux comme un bloc
cohérent, en lutte contre un Occident dominateur, chacun de leurs
membres y déploie, en effet, à son niveau, des stratégies
visant à faire main basse sur les ressources locales, à favoriser
l'expansion de leurs géants économiques nationaux, à
s'assurer de nouveaux débouchés pour leurs propres exportations,
à doper leur propre croissance ou enfin à gagner en influence
diplomatique.50
Des logiques de domination et d'exploitation similaires Sur le
terrain, les projets financés par les BRICS, dans les domaines de
l'agro-industrie, de l'industrie minière et énergétique ou
des infrastructures, ont des impacts tout aussi destructeurs sur le plan social
ou environnemental: accaparement des ressources, spoliation des
communautés locales, expansion et renforcement du modèle
extractiviste, courses au moins-disant social, destructions des milieux
naturels, multiplication des conflits socio-environnementaux, extraction de la
plus-value et même militarisation de régions entières, les
actions qu'ils y mènent pour le compte de la Russie ne sont pas
spécialement philanthropiques.51
Dans cette logique d'accumulation par dépossession, les
nouveaux membres des BRICS, depuis janvier 2024, ne sont pas en reste. Ainsi,
un révèle qu'entre 2012 et 2022, 2.596 tonnes d'or en provenance
des mines artisanales africaines ont été exportées
illégalement vers les Émirats arabes unis (soit près de
50% de tout l'or non déclaré produit en Afrique) pour y
être raffinées, ce qui correspond à un manque à
gagner de plusieurs milliards de dollars pour le continent. Très actif
dans le marché du carbone, la monarchie, via son entreprise Blue Carbon,
est également devenue l'un des principaux accapareurs de terres
forestières en Afrique52. Au Libéria notamment, la
société a fait main basse sur près de 10% du territoire
national, privant
50 CETRI, BRICS, op.cit.
51 Le groupe Wagner The Blood Gold Report, How the
Kremlin is using Wagner to launder billions in African gold, December 2023
52 Récent rapport de Suiss Aid 6
35
nombre de communautés des ressources nécessaires
à leur survie, une forme de colonialisme vert largement
dénoncée par des activistes locaux.53
Rappelons en outre que s'ils prétendent réformer
l'architecture économique internationale, les BRICS+, Chine et
Brésil en tête, sont d'ardents défenseurs du
libre-échange et de la mondialisation face aux tentations
protectionnistes. Ils comptent aussi parmi les principaux utilisateurs des
paradis fiscaux, lesquels constituent l'un des instruments les plus efficaces
de captation de la richesse en provenance du Sud. Près de 7,8 trillions
de dollars, soit 8% de la richesse produite mondialement et 40% des profits des
multinationales sont aujourd'hui dissimulés dans ces banques
offshores54.
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