Ayant axé leur dernier sommet sur le renforcement de
leur coopération avec l'Afrique « dans le cadre d'un partenariat
[avec le continent] pour une croissance mutuellement
accélérée, un développement durable et un
multilatéralisme inclusif », les BRICS ne manquent en effet pas
d'arguments pour convaincre. Ils mettent à disposition de l'Afrique
d'énormes
34 :
https://www.cetri.be/BRICS-et-Afrique-nouveau
35 CETRI, « Les BRICS et l'Afrique : Une
opportunité pour rejeter les diktats imposés par les Occidentaux
», entretien avec Agnès Adélaïde Metougou, par Laurent
Delcourt, 6 juin 2024,
www.cetri.be.
36 « Portrait : Ahoua Don Mello, le visage de l'autre
Afrique », L'Humanité, 20 mars 2024.
37 « Côte d'Ivoire : Pour Ahoua Don Mello,
vice-président des BRICS : La Russie ne recherche ni les matières
premières de l'Afrique, ni à la dominer », Koaci, 21 mai
2024.
24
ressources, sous forme de prêts, d'investissements,
d'aides et d'offres de services. En outre, leur rhétorique, axée
sur le respect de la souveraineté des États, la
dénonciation des doubles standards et leur commune volonté de
mettre fin à l'hégémonie occidentale et à la
domination du dollar séduit, bien au-delà des cercles
gouvernementaux, des populations échaudées par des
décennies d'ingérence, d'ajustements économiques et
d'endettement aux conséquences sociales désastreuses.
Le discours séduit d'autant plus que les BRICS sont
immunisés contre le ressentiment qui alimente en Afrique le rejet des
anciennes métropoles. Les BRICS -c'est là un point essentiel- ne
trainent pas de lourd passé colonial. Anciennes colonies ou protectorats
eux-mêmes-du moins pour la plupart d'entre eux-, ils ont au contraire
largement soutenu (financièrement, militairement ou diplomatiquement)
les luttes africaines d'indépendance et contre l'apartheid, ce qui leur
confère un énorme capital symbolique de sympathie sur le
continent. En tant qu'ex-pays en développement, qui partagent donc avec
l'Afrique une histoire commune d'assujettissement (vis-à-vis des
anciennes métropoles, puis vis-à-vis des institutions
financières internationales), ou en tant qu'alliés historiques
(telle la Russie), leur trajectoire, leur réussite et leur modèle
inspirent autant qu'ils fascinent. Ils contribuent aussi à les «
dédouaner » de toute intention malsaine, ce qui fait notamment dire
à Ahoua Don Mello que la Russie « ne cherche ni les matières
premières de l'Afrique, ni à la dominer »37 .
Une relation inégale, reste que la densification des
relations observées ces dernières années entre les BRICS
et l'Afrique donne à voir une tout autre réalité. Si le
rapprochement entre les deux blocs contribue à réintégrer
le continent dans les circuits commerciaux internationaux, amplifie la marge de
manoeuvre des États africains et offre de nouvelles possibilités
de financements et d'investissements, force est également de constater
que ces relations s'inscrivent dans un rapport tout aussi inégal. En
témoigne la structure de leurs échanges, l'Afrique exportant
quasi exclusivement vers les BRICS des biens primaires, tandis qu'elle importe
de ces pays pour l'essentiel des produits transformés, et accuse par
ailleurs vis-à-vis d'eux un déficit commercial de plus en plus
grand. Ceci, sans parler des nouvelles dettes qu'elle contracte auprès
de ces puissances.
25
En dépit des bonnes dispositions apparentes des BRICS
à l'égard de l'Afrique, cette « coopération »
tend ainsi à reproduire la traditionnelle dichotomie Nord-Sud, entre
centres et périphéries. Cela risque à terme de consolider
la position subalterne du continent dans la division internationale du travail
et partant, d'interdire tout processus d'industrialisation autocentré ou
souverain que les Africaines appellent de leurs voeux.
Loin de l'image idéalisée qui en est
donnée, les BRICS+ sont des rouages essentiels d'un système qui a
marginalisé de nombreux pays pauvres, mais qui a aussi assuré -
et assure toujours - leur propre essor économique. Il ne faut pas s'y
tromper. Dans le contexte global d'accumulation capitaliste, ce qui motive la
présence des BRICS+ en Afrique et guide l'évolution de leurs
rapports avec le continent, c'est bien la conquête de nouveaux
marchés et, plus encore, l'accès aux matières
premières indispensables à leur propre développement.
Derrière leur rhétorique de solidarité Sud-Sud, leur modus
operandi n'est guère différent de celui des anciennes puissances
coloniales. Malgré leur sacro-saint principe du respect des
souverainetés nationales, leur présence en Afrique indique une
logique d'exploitation assez similaire. Alors qu'ils se présentent dans
les forums internationaux comme un bloc cohérent, en lutte contre un
Occident dominateur, chacun de leurs membres y déploie, en effet,
à son niveau, des stratégies visant à faire main basse sur
les ressources locales, à favoriser l'expansion de leurs géants
économiques nationaux, à s'assurer de nouveaux
débouchés pour leurs propres exportations, à doper leur
propre croissance ou enfin à gagner en influence
diplomatique38 .
Des logiques de domination et d'exploitation similaires sur
le terrain, les projets financés par les BRICS, dans les domaines de
l'agro-industrie, de l'industrie minière et énergétique ou
des infrastructures, ont des impacts tout aussi destructeurs sur le plan social
ou environnemental : accaparement des ressources, spoliation des
communautés locales, expansion et renforcement du modèle
extractiviste, courses au moins-disant social, destructions des milieux
naturels, multiplication des conflits socio-environnementaux, extraction de la
plus-value et même militarisation de régions entières,
à l'instar de la région frontalière entre le Soudan et la
République centrafricaine, sous la coupe des mercenaires du groupe
Wagner, rebaptisé récemment Africa Corps. Les actions qu'ils y
mènent pour le compte de la Russie ne sont pas spécialement
philanthropiques. Dans cette logique d'accumulation par dépossession,
les nouveaux membres des BRICS, depuis janvier 2024, ne sont pas en reste.
38 CETRI, BRICS, op.cit., p.30
26
Ainsi, entre 2012 et 2022, 2.596 tonnes d'or en provenance
des mines artisanales africaines ont été exportées
illégalement vers les Émirats arabes unis (soit près de
50% de tout l'or non déclaré produit en Afrique) pour y
être raffinées, ce qui correspond à un manque à
gagner de plusieurs milliards de dollars pour le continent. Très actif
dans le marché du carbone, la monarchie, via son entreprise Blue
Charbon, est également devenue l'un des principaux accapareurs de terres
forestières en Afrique. Au Libéria notamment, la
société a fait main basse sur près de 10% du territoire
national, privant nombre de communautés des ressources
nécessaires à leur survie, une forme de colonialisme vert
largement dénoncée par des activistes locaux.39
Rappelons en outre que s'ils prétendent
réformer l'architecture économique internationale, les BRICS+,
Chine et Brésil en tête, sont d'ardents défenseurs du
libre-échange et de la mondialisation face aux tentations
protectionnistes. Ils comptent aussi parmi les principaux utilisateurs des
paradis fiscaux, lesquels constituent l'un des instruments les plus efficaces
de captation de la richesse en provenance du Sud. Près de 7,8 trillions
de dollars, soit 8% de la richesse produite mondialement et 40% des profits des
multinationales sont aujourd'hui dissimulés dans ces banques
offshores.40
Un modèle économique «
néolibéral avec des caractéristiques du Sud » De
fait, loin de l'image idéalisée qui en est donnée, les
BRICS+ sont des rouages essentiels d'un système qui a marginalisé
de nombreux pays pauvres, mais qui a aussi assuré-et assure
toujours-leur propre essor économique. C'est ce qui explique que
même s'ils contestent bruyamment la hiérarchie de l'ordre
international, ils ne montrent pas d'empressement à le réformer
en profondeur dans le sens d'une meilleure répartition des richesses et
des bénéfices du développement au profit des pays les plus
pauvres, africains en particulier. Les BRICS+ ne voient, en
réalité, ces pays que comme de vastes réservoirs de
matières premières et de main-d'oeuvre bon marché ou comme
des marchés captifs pour l'écoulement de leur production
industrielle. Loin de remettre en cause les injustices structurelles
héritées de la colonisation puis de la mondialisation, le
modèle économique qu'ils promeuvent-qualifié notamment par
un économiste indien de « néolibéral avec des
caractéristiques du Sud »-, risque au contraire de les
amplifier41.
39 The Blood Gold Report, How the Kremlin is using
Wagner to launder billions in African gold, décembre 2023.
40 SwissAid , On the Trail of African Gold.
Quantifying Production and Trade to Combat Illicit Flows, mai 2024.
41 CETRI, BRICS+ Une alternative pour le Sud global
?,op.cit
27
Certes, certaines objecteront que les BRICS participent d'un
redéploiement économique de l'Afrique en investissant
prioritairement dans des projets d'infrastructure qui y font cruellement
défaut. Et que les financements non conditionnés accordés
par les BRICS+ aux gouvernements africains leur donnent davantage de latitude
dans le choix des projets à financer. Or, l'on constate que la
majorité des investissements réalisés par les BRICS, y
compris dans les infrastructures (routes, chemins de fer, terminaux portuaires,
etc.) sont étroitement connectés à leur entreprise
d'extraction des ressources. Quant à l'absence de
conditionnalités, que beaucoup voient comme un moyen d'échapper
aux diktats occidentaux, elle est à double tranchant42. Si
elle donne une marge de manoeuvre bien plus large aux gouvernements, elle
permet aussi à ces derniers de se soustraire à leur obligation en
matière de respect des droits humains, de protection de l'environnement
ou de transparence dans la gestion des fonds publics. De même qu'elle
permet aux investisseurs des BRICS+ de se soustraire de toute
responsabilité en la matière. Au fond, le « schéma
reste le même à peu de chose près, prévient
l'écrivain et sociologue sénégalais, Souleymane Gassama,
le continent [africain] continue d'être perçu comme une
opportunité, avec un mélange de prédation capitaliste
brutale associé à un soft power, où il s'agit pour les
nouveaux arrivants de jouer sur les affects et leur absence de passif colonial
»43
En tout état de cause, la prospérité de
l'Afrique ne dépendra pas des BRICS+. Elle dépendra de la
capacité de ses gouvernements à formuler un projet de
développement autonome et autocentré, répondant d'abord
aux priorités, aspirations et besoins de sa population. Et non pas aux
intérêts d'une petite élite. Et de son habilité
à tirer parti de partenariats multiples, sans se laisser enfermer dans
une logique « campiste », sous peine de voir les vieilles dominations
impérialistes remplacées par d'autres. Elle dépendra enfin
de la capacité des sociétés civiles africaines à se
mobiliser, à faire pression sur les autorités et à faire
entendre la voix des sans-voix.
42 Grand entretien avec El Hadj Souleymane Gassama
(Elgas), RIS -Revue internationale et stratégique, n° 130,
été 2023.
43 « The new scramble for Africa : how a UAE sheikh
quietly made carbon deals for forest bigger than UK », The Guardian, 30
novembre 2023.
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