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Diplômes universitaires et chômage des jeunes une étude sociologique des représentations et de la réalité sociale dans la commune de Makala à Kinshasapar Gérard Masungi Université Pédagogique nationale ( UPN) - Licence bac+5 en sociologie 2024 |
1.3. PROBLÉMATIQUEComme évoqué là-haut, le chômage des jeunes diplômés constitue aujourd'hui l'un des paradoxes les plus préoccupants du développement en Afrique subsaharienne. Alors que l'accès à l'enseignement supérieur s'est considérablement élargi au cours des deux dernières décennies, notamment en République démocratique du Congo (RDC), l'insertion professionnelle des jeunes diplômés demeure difficile et souvent incertaine6(*). Pourtant le Pays a besoin d'une mains d'oeuvre qualifiée pour son développement. Plusieurs travaux académiques et institutionnels ont abordé cette question. À l'échelle mondiale, Altbach (2007) met en évidence la tension entre la massification universitaire et la stagnation des opportunités professionnelles7(*). En Afrique, Teferra et Altbach (2003) soulignent l'existence d'un « paradoxe éducatif » : plus il y a de diplômés, plus le chômage des jeunes qualifiés semble s'accroître.8(*) En Afrique de l'Ouest, Ndong (2018) au Sénégal et Kouadio (2020) en Côte d'Ivoire analysent le diplôme comme facteur d'aspiration sociale et de distinction, mais aussi comme source de désillusion face à la rareté des emplois qualifiés9(*). En RDC, les travaux de l'Institut National de la Statistique (INS, 2023) et du Ministère de l'Emploi (2022) montrent que le taux de chômage des diplômés dépasse 40 % dans certaines communes de Kinshasa10(*). Des chercheurs congolais comme KimwangaNkeyPerlin rappellent que le chômage des diplômés ne peut être compris uniquement sous l'angle économique, mais doit être replacé dans une dynamique sociologique où se combinent les logiques de reproduction sociale, les réseaux clientélistes et la faiblesse des politiques publiques11(*). Cependant, ces recherches présentent des limites :La majorité privilégient des approches macro-économiques ou quantitatives, laissant de côté les représentations sociales construites par les jeunes eux-mêmes.Elles insistent davantage sur les chiffres que sur les expériences subjectives : frustrations, désillusions, stratégies de survie. Enfin, elles manquent d'ancrage localisé : rares sont celles qui étudient en profondeur des espaces populaires spécifiques, comme la commune de Makala. Or, comme le rappelle Castel (1995), le chômage ne se réduit pas à une absence d'emploi ; il constitue une expérience sociale de désaffiliation, marquée par la perte de statut, la dépendance et parfois la stigmatisation. De même, selon Sen (1999), la pauvreté et l'exclusion professionnelle doivent être comprises en termes de « capabilités » manquantes, c'est-à-dire d'opportunités réelles qu'ont (ou n'ont pas) les individus pour transformer leurs savoirs en conditions de vie dignes12(*). Ces apports théoriques invitent à dépasser une lecture strictement économique pour considérer le chômage des diplômés comme un phénomène socialement construit : il s'agit non seulement d'un problème de marché du travail, mais aussi d'une crise de sens du diplôme universitaire. Notre recherche se propose donc d'apporter une contribution originale à cette littérature en : · Ciblant la commune de Makala, un espace urbain populaire où le contraste entre le prestige symbolique du diplôme et la précarité sociale est particulièrement marqué. · Adoptant une démarche mixte, combinant une enquête quantitative (questionnaires auprès de 100 jeunes diplômés) et qualitative (30 entretiens semi-directifs), afin de croiser les représentations subjectives et les réalités objectives. · Mettant en évidence le décalage entre les représentations sociales idéalisées du diplôme (réussite, ascension, dignité) et la réalité d'un chômage prolongé, d'une insertion précaire et d'une dépendance familiale. Dès lors, une question centrale s'impose : Ø Qu'est ce qui explique cette influence de ce décalage entre les représentations sociales idéalisées du diplôme universitaire (réussite, ascension, dignité) et La réalité vécue du chômage chez les jeunes diplômes de la commune de Makala (chômage prolongé, d'une insertion précaire et d'une dépendance familiale) ? Ø Quelle est la nature de cette décalage ? Ø Quelles sont les stratégies d'adaptationmobilisées par les jeunes diplômés universitaires de la commune de Makala ? Cette problématique s'inscrit dans une double perspective : Théorique, en croisant les approches de la reproduction sociale (Bourdieu), du capital humain (Becker), des représentations sociales (Moscovici), de la stigmatisation (Goffman), de la désaffiliation (Castel) et des capabilités (Sen).Empirique, en analysant un terrain spécifique, trop peu étudié jusqu'ici, et en donnant la parole aux jeunes diplômés eux-mêmes. * 6 UNESCO, Youth and Skills: Putting Education to Work, Rapport mondial sur l'éducation, 2012. * 7Altbach, Philip G., Global Perspectives on Higher Education, Johns Hopkins University Press, 2007 * 8Teferra, Damtew&Altbach, Philip G., African Higher Education: An International Reference Handbook, Indiana University Press, 2003. * 9Ndong, A., Diplôme et désillusion chez les jeunes urbains, Dakar, IFAN, 2018 ; Kouadio, J., Représentations du diplôme et stratégies d'insertion, Abidjan, Université Félix Houphouët-Boigny, 2020. * 10 . INS, Rapport sur le chômage des diplômés en milieu urbain, Kinshasa, 2023 ; Ministère de l'Emploi, Rapport sur le chômage urbain des jeunes, Kinshasa, 2022. * 11KimwangaNkey, P., Sociologie du travail et emploi des jeunes en RDC, Kinshasa, Presses universitaires, 2021. * 12 Castel, Robert, Les métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995. |
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