CONCLUSION DU CHAPITRE I
En définitive, le cadre théorique de l'histoire
culturelle du Gabon révèle la complexité et la richesse de
son identité nationale, fruit d'une interaction dynamique entre
traditions ancestrales et influences extérieures. La définition
même de l'histoire culturelle, loin de se limiter à un simple
inventaire des pratiques et croyances, s'impose comme une discipline capable
d'appréhender les multiples dimensions symboliques, sociales et
politiques qui façonnent la mémoire collective gabonaise. Les
paradigmes méthodologiques mobilisés notamment l'approche
interdisciplinaire combinant l'ethnologie, l'anthropologie historique et
l'analyse postcoloniale permettent d'ancrer cette histoire dans une perspective
nuancée, insistant sur la continuité et la rupture qui jalonnent
le parcours du pays.
Ainsi, les traditions orales vectrices primordiales de
transmission culturelle dans un contexte où l'écrit s'est
imposé tardivement cohabitent avec les croyances ancestrales, telles que
les pratiques initiatiques des Fang ou les rituels Bwiti, témoins
vivants d'une spiritualité toujours active. Parallèlement,
l'impact des échanges coloniaux et postcoloniaux, illustré par
exemple par la transformation des structures sociales et l'adoption progressive
de langues et de pratiques extérieures, a profondément
modifié les formes culturelles et leur signification. Cette double
tension entre enracinement et ouverture est à la fois source de richesse
et de questionnements sur la nature même de l'identité gabonaise
actuelle.
16
CHAPITRE II : LA DIMENSION CULTURELLE DU GABON A TRAVERS
LES
AGES
Au coeur de l'Afrique centrale, le Gabon précolonial
rayonnait par une richesse culturelle et sociale d'une complexité
fascinante, bien loin des clichés souvent réducteurs qui
entourent les sociétés traditionnelles. Avant l'avènement
de la colonisation au XIXe siècle, les communautés gabonaises,
organisées en clans solidement hiérarchisés, tissaient un
tissu social où chaque individu occupait une place définie,
contribuant à l'équilibre collectif. Cette société
ne se limitait pas à une simple organisation sociale : elle respirait
à travers des rites anciens, des expressions artistiques d'une
vivacité exaltante, masques en bois finement sculptés, musiques
rituelles envoûtantes, et une mémoire collective transmise
oralement avec un soin quasi sacré.
Comment dès lors cette formidable ingénierie
sociale, spirituelle et artistique a-t-elle permis aux peuples gabonais de
préserver leur identité dans le tumulte des changements
imposés par la colonisation ? En s'appuyant sur une organisation sociale
rigoureuse, des rites porteurs de symboles forts et un système de
transmission orale minutieusement codifié, la société
traditionnelle précoloniale du Gabon s'est donné les moyens de
résister à l'effacement culturel. Ce chapitre explorera d'abord
l'organisation sociale et rites, ensuite les expressions artistiques et
symbolisme enfin, elle mettra en lumière la puissance de la transmission
orale, vecteur crucial de savoirs et d'histoire, garant de la
pérennité identitaire face aux bouleversements coloniaux. Ainsi,
en dévoilant les piliers d'une culture vivante, nous comprendrons
comment cette société a su conjuguer tradition et
résilience.
II.1- La culture traditionnelle précoloniale :
fondements et expressions a) Organisation sociale et rites
La société précoloniale gabonaise se
structurant selon un modèle hiérarchique et clanique, repose sur
une segmentation précise des rôles, des statuts et des
responsabilités. Au sommet, les chefs coutumiers ou "mabanga"
détiennent une autorité politique, religieuse et sociale. Ces
chefs sont généralement issus des lignées aristocratiques,
considérées comme légitimes par leur ascendance et leur
lien avec les ancêtres. La transmission de l'autorité se fait par
héritage, souvent matrilinéaire ou patrilinéaire selon les
ethnicités, notamment chez les Fang, qui représentent la
majorité ethnique, ou chez les Bwiti, avec une organisation clanique
fortement structurée. Les clans, regroupant plusieurs familles,
constituent l'unité fondamentale de
17
l'organisation sociale. La cohésion interne repose sur
des règles strictes de filiation, de mariage et de partage des
ressources. La société est divisée en classes sociales :
les nobles ou chefs, les artisans, les guerriers, et les populations paysannes
ou agriculteurs. La société est aussi structurée autour
des rites d'initiation, qui déterminent l'accès à certains
statuts ou responsabilités. Par exemple, chez les Fang, l'initiation au
Bwiti, qui inclut des cérémonies de consommation du "iboga",
marque la transition vers la maturité et l'intégration dans la
société. Les femmes jouent un rôle central dans la
transmission des savoirs liés à la médecine
traditionnelle, à la cuisine, et aux rites de fertilité, tout en
occupant souvent des positions subalternes dans la hiérarchie
politique12. Cependant, elles exercent une influence
considérable dans la sphère religieuse et symbolique, notamment
à travers les rites de fertilité et les cérémonies
de purification.
Expressions artistiques et symbolisme
L'art dans la société précoloniale
gabonaise est indissociable de la culture orale, servant à la fois de
mémoire collective et d'expression symbolique. La sculpture, la
peinture, la danse et la musique sont autant de moyens d'expression qui
véhiculent des récits mythologiques, des valeurs sociales et des
connaissances ancestrales. Les masques, tels que ceux de la culture Fang,
incarnent des figures mythiques ou ancestrales. Leur fabrication est un acte
rituel, souvent confié à des artisans initiés, qui
respectent des codes stricts liés au symbolisme. Par exemple, les
masques "Ngil" ou "Mbeki" sont porteurs de messages liés à la
justice, à la protection ou à la transmission de pouvoir. Ces
objets deviennent des supports de la transmission orale lorsqu'ils sont
intégrés dans des cérémonies, où leur
signification est expliquée par des conteurs ou des chefs.
Les danses traditionnelles, telles que le "Ekom" ou le "Ngil",
jouent un rôle éducatif et symbolique. Elles racontent des
histoires de héros, d'ancêtres ou de mythes fondateurs, en
utilisant des gestes codifiés et des chants en langue locale. La
musique, avec ses rythmes spécifiques, sert à la fois de support
à la mémoire et de médiation avec le spirituel. La
12 Elikia M'bokolo. Le Gabon précolonial :
étude sociale et économique. In: Cahiers d'études
africaines, vol. 17, n°66-67, 1977. pp. 331-344. La société
précoloniale gabonaise est donc caractérisée par une
organisation clanique hiérarchisée, structurée autour de
lignées de pouvoir, avec une forte intégration de la religion et
de la tradition orale dans la gouvernance et la cohésion sociale.
18
transmission orale, à travers ces formes artistiques,
assure la pérennité des valeurs, des lois coutumières, et
des connaissances cosmogoniques.
Les contes, épopées et proverbes constituent
également un corpus oral riche, permettant de transmettre des
leçons morales, des règles sociales et des connaissances sur le
monde naturel. Par exemple, la légende du "Moke" chez les Bwiti illustre
la lutte entre le bien et le mal, tout en inscrivant une morale dans la
conscience collective13.
c) La transmission orale
La transmission orale au Gabon à l'époque
précoloniale constitue un phénomène culturel central,
essentiel à la préservation des identités, des
connaissances et des valeurs des sociétés gabonaises. Cette
pratique s'inscrit dans un cadre social, religieux, et éducatif,
où la parole joue un rôle primordial dans la structuration des
sociétés traditionnelles. La richesse de cette transmission
repose sur des supports, de techniques et de rituels, qui varient selon les
groupes ethniques, notamment chez les Fang, les Baka, les Nzebi, et les
Mpongwe.
Avant la colonisation, le Gabon était constitué
d'un ensemble de sociétés ethniques organisées en
chefferies ou en clans, où la transmission orale constituait le
principal vecteur de communication, d'éducation et de conservation du
savoir. L'absence d'écrits n'était pas un obstacle, car la
mémoire collective assurait la pérennité des
connaissances. La tradition orale servait à transmettre non seulement
des récits historiques, mais également des lois, des pratiques
rituelles, des mythes fondateurs, et des savoirs liés à
l'agriculture, la chasse, la pêche, et à la médecine
traditionnelle.
Les pratiques rituelles et cérémonielles dans le
Gabon précolonial constituaient des cadres essentiels où
s'incarnaient et se transmettaient les savoirs, les valeurs et les
mémoires collectives. En effet, ces événements sociaux et
spirituels ne se limitaient pas à leur dimension symbolique ou festive ;
ils étaient également des moments privilégiés
d'enseignement et de pédagogie orale.
Premièrement, il convient de souligner que les rituels,
souvent liés à des cycles agricoles, à des
événements de la vie courante ou à des
commémorations ancestrales, structuraient le calendrier social des
peuples gabonais, notamment des Fang, des Punu, des Nzebi ou des
Téké. Par exemple, le rituel du « Mwiri », est une
cérémonie initiatique majeure associée à la
13 André Raponda Walker. Op. Cit
19
transmission des mystères et savoirs des
ancêtres14. Selon les chercheurs en anthropologie gabonaise,
ce rite mobilise des chants, des danses, des récits et des gestes
prescrits qui permettent aux jeunes générations
d'intérioriser les règles sociales, morales et spirituelles,
renforçant ainsi la cohésion communautaire. De plus, ces rituels
mettent en scène des symboles et des objets sacrés, comme les
masques, les statues ou encore les fétiches, qui jouent un rôle
mémoriel et didactique dans la communication orale.
Le masque « Mukudji », par exemple, utilisé
lors des cérémonies funéraires chez les Punu,
véhicule une connaissance codifiée sur la vie, la mort et
l'au-delà. L'oralité se conjugue alors à la
matérialité pour ancrer durablement les savoirs au sein des
groupes. Les chants traditionnels qui accompagnent ces rites sont porteurs de
récits mythologiques et légendaires, chaque couplet étant
une leçon d'histoire et d'éthique. Selon Jean-Baptiste
Mouloungui, « ces chants fonctionnent comme des archives vivantes,
où chaque participant devient un dépositaire de la mémoire
collective ». Par ailleurs, les cérémonies liées
à l'initiation, comme c'est le cas des rites de passage à
l'âge adulte, étaient des moments décisifs de transmission
orale. Elles offraient un cadre structuré où les
aînés, souvent des initiés ou maîtres de rites,
transmettaient aux initiés des savoirs ésotériques
concernant la gestion communautaire, les secrets du territoire, la
généalogie et les normes sociales. Cette éducation orale
se faisait dans un strict secret mais avec rigueur, ce qui assurait que les
connaissances ne se perdaient pas et étaient respectées.
Selon Albert Schweitzer, « la transmission orale au
travers des cérémonies initiatiques est une forme de
pédagogie sociale aussi puissante qu'efficace ». Enfin, il ne faut
pas négliger l'impact social de ces rituels en ce qu'ils structuraient
la mémoire collective non seulement par le contenu transmis, mais aussi
par la répétition, le cadre solennel et la participation
collective. En rassemblant les membres de la communauté autour de
pratiques partagées, ils consolidaient un sentiment d'appartenance et
d'identité culturelle qui allait bien au-delà de la simple
transmission du savoir. C'est cette caractéristique qui explique la
résilience des cultures gabonaises face aux bouleversements induits par
la colonisation ultérieure15.
Comme l'affirme le sociologue gabonais Alain Moukala, «
la mémoire collective, ancrée dans les rituels, fut le rempart du
Gabon face à l'uniformisation culturelle imposée ». En
somme,
14Jean Baptiste Mouloungui. Les rituels
initiatiques chez les Fang du Gabon. Paris, L'Harmattan, 1998 p. 20-25.
Les rites, intégrés dans la transmission orale, assurent la
cohésion sociale et la pérennité des valeurs, tout en
maintenant un lien constant avec le monde spirituel
15 Albert Schweitzer. À l'orée de la
forêt vierge. Paris : Payot, 1922 p. 100-120.
20
les pratiques rituelles et cérémonielles au
Gabon précolonial étaient bien plus que de simples manifestations
culturelles : elles constituaient des vecteurs fondamentaux de la transmission
orale, garantes de la continuité des savoirs et de la mémoire
collective.
II.2- L'impact de la colonisation française sur la
culture gabonaise
La période coloniale au Gabon, initiée
formellement par l'établissement de l'Administration française
à la fin du XIXe siècle, a profondément remodelé le
tissu socio-culturel, politique et artistique du pays. Sous domination
française jusqu'à l'indépendance en 1960, le Gabon a subi
une influence coloniale significative qui a laissé une empreinte
indélébile sur ses structures internes et ses expressions
culturelles. Cette analyse détaillée vise à explorer de
manière précise et exhaustive les transformations induites par la
colonisation française dans ces trois domaines fondamentaux : la
culture, les structures sociales et politiques, ainsi que les arts et la
langue.
a) L'impact de la colonisation
La colonisation française a profondément
bouleversé la culture gabonaise, en imposant un modèle culturel
eurocentrique qui a conduit à une dévalorisation des pratiques
traditionnelles et à une transformation profonde des modes de vie. La
politique coloniale privilégiait la christianisation, ce qui a
entraîné une marginalisation des croyances et des rituels
autochtones. La conversion massive à l'église catholique a
modifié le rapport des populations à leur spiritualité,
souvent en détruisant ou en négligeant les temples, les rites
ancestraux et les pratiques chamaniques16.
Par ailleurs, l'administration coloniale a imposé la
langue française comme langue officielle, reléguant les langues
autochtones telles que le fang, le myéné ou le nzebi à un
statut secondaire, ce qui a contribué à une
dépréciation de ces langues et à leur marginalisation dans
les espaces officiels et éducatifs. La francisation a également
touché les systèmes éducatifs, où l'enseignement a
été structuré selon un modèle eurocentré,
dévalorisant les savoirs traditionnels et remplaçant les visions
du monde indigènes par une vision occidentale. Les arts traditionnels,
notamment la sculpture, la danse et la musique, ont été
marginalisés, considérés comme primitifs ou folkloriques,
au profit d'un art occidental prétendu supérieur17.
Toutefois,
16 Diop M. Religions et spiritualités au
Gabon : entre tradition et christianisme. Libreville. 2005, Presses
Universitaires du Gabon.
17 N'Gouala, E. Langues autochtones et politique
linguistique en Afrique centrale. Paris : Karthala.
21
certains motifs traditionnels ont été
intégrés dans l'art colonial, donnant naissance à des
formes hybrides, notamment dans la sculpture religieuse ou
décorative.
b) La transformation des structures sociales et
politiques
La colonisation a profondément modifié la
structuration sociale et politique des sociétés gabonaises. Avant
l'arrivée des Français, les sociétés autochtones
étaient organisées selon des systèmes hiérarchiques
complexes, souvent basés sur des chefdoms ou des royaumes (notamment le
royaume des Fang ou des Mpongui), avec des chefs traditionnels détenant
une autorité incontestée sur leur territoire. L'administration
coloniale a introduit un modèle centralisé basé sur la
domination administrative française, supprimant ou marginalisant les
chefs traditionnels en faveur d'un pouvoir colonial direct ou indirect. Le
système de mandores, ou chefs locaux imposés par l'administration
coloniale, a remplacé ou affaibli l'autorité des chefs
coutumiers, leur conférant une légitimité
dépendante de l'administration coloniale plutôt que de leur
communauté18.
Les structures politiques traditionnelles ont
été dévalorisées ou intégrées dans un
cadre administratif français, ce qui a entraîné une perte
d'autonomie pour les sociétés indigènes. La mise en place
de lois coloniales, telles que le Code de l'indigénat, a renforcé
la distinction entre citoyens français et indigènes, limitant
considérablement leurs droits civiques et politiques. Ce processus a
engendré une fracture sociale profonde, où une élite
coloniale ou métropolitaine contrôlait les ressources et
l'administration, au détriment des populations autochtones19.
La société gabonaise s'est ainsi structurée selon un
modèle dualiste, avec une minorité bénéficiant de
privilèges et une majorité marginalisée.
c) L'influence coloniale sur les arts et la
langue
L'influence coloniale a laissé une empreinte durable
sur les arts visuels, la musique et la langue gabonaise. Sur le plan
artistique, la colonisation a introduit des techniques artistiques
françaises, telles que la sculpture sur bois et la peinture à
l'huile, tout en cherchant à occidentaliser l'art indigène.
Cependant, paradoxalement, cette période a aussi permis la
préservation de certains motifs traditionnels sous une forme
modifiée, notamment dans la sculpture religieuse ou décorative.
L'art religieux, notamment les crucifix, statues de saints et
18 Ndiaye, M. Le système de mandores au
Gabon : entre tradition et colonialisme. Dakar, 2003 : Les Éditions
du Crocodile.
19Pierre Fonkoua. L'art indigène face
à la colonisation : hybridation et résistance. Libreville,
2018. Université Omar Bongo.
22
autres objets de culte chrétien, a remplacé ou
cohabité avec les objets rituels traditionnels, traduisant une
syncrétisation entre croyances autochtones et chrétiennes. La
musique, quant à elle, a été influencée par la
musique occidentale, intégrant des instruments européens comme la
guitare ou le piano, tout en conservant des éléments rythmiques
et mélodiques issus des traditions autochtones. Concernant la langue, le
français est devenu la langue officielle, utilisée dans
l'administration, l'éducation et les médias. La politique
linguistique coloniale a systématiquement marginalisé les langues
autochtones, qui ont été reléguées à un
usage familial ou traditionnel, voire interdites dans certains contextes
officiels. Cette domination linguistique a provoqué une perte de
transmission orale de nombreux savoirs et traditions, et a contribué
à une crise identitaire pour certaines communautés qui voient
leur langue maternelle décliner20.
La colonisation a également introduit la
littérature francophone, qui a permis la naissance d'une écriture
indigène en français. Cette situation a créé un
phénomène de bilinguisme ou de diglossie, où la
maîtrise du français est perçue comme un signe de
modernité ou de progrès, alors que les langues autochtones sont
perçues comme archaïques ou rurales. La colonisation
française a laissé une empreinte indélébile sur le
Gabon, remodelant en profondeur sa culture, ses structures sociales et
politiques, ainsi que ses arts et sa langue. Si certains aspects ont
été détruits ou marginalisés, d'autres ont
été hybridés ou transformés, créant un
paysage culturel complexe, marqué par des dynamiques de
résistance et de syncrétisme. La compréhension de cette
période est essentielle pour saisir les enjeux identitaires et culturels
actuels du Gabon.
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