VI.2 Discussion
Notre étude avait pour objectif principal de contribuer
à la promotion et à l'amélioration de la santé des
enfants, à travers l'analyse de leurs pratiques alimentaires. Pendant la
durée de notre étude, nous avons enquêté 218 couples
mère-enfant.
Une étude menée auprès d'enfants
réfugiés soudanais âgés de 6 à 59 mois dans
les camps a permis de dégager plusieurs résultats importants. Sur
le plan sociodémographique, la majorité des enfants
étaient âgés de 6 à 11 mois, et le sexe
féminin était légèrement dominant. La plupart des
mères étaient jeunes, sans emploi formel
(ménagères) et peu instruites. Sur le plan alimentaire, bien que
l'allaitement maternel soit largement pratiqué, la diversité et
la fréquence des repas restaient insuffisantes. Les aliments les plus
consommés étaient les céréales et les
légumineuses, tandis que la consommation de fruits, de légumes,
d'oeufs et de produits animaux était très faible. Enfin, les
indicateurs nutritionnels révèlent des taux élevés
d'émaciation, d'insuffisance pondérale et de retard de
croissance, en lien avec certaines pratiques alimentaires, les conditions de
vie dans les camps et certains facteurs d'influence.
Concernant les caractéristiques
sociodémographiques, la tranche d'âge de 6 à 11 mois
était la plus représentée, avec une prédominance
féminine. La majorité des mères étaient femmes au
foyer, et très peu avaient atteint le niveau secondaire. Ces
résultats corroborent ceux de Bouanga (2024), dans une étude
menée au Congo-Brazzaville, qui rapportait également une forte
proportion de mères femmes au foyer et d'enfants dans cette tranche
d'âge. Cependant, le niveau d'instruction y était plus
élevé, ce qui diffère de notre contexte. Cette divergence
peut s'expliquer par les conditions de déplacement et les contraintes
culturelles, notamment au sein des communautés musulmanes, qui limitent
l'accès des jeunes filles à l'éducation dans notre
population d'étude. Par ailleurs, les mariages précoces,
fréquents dans ces communautés, favorisent la maternité
chez des adolescentes peu préparées, tant sur le plan
physiologique que nutritionnel, à prendre soin de jeunes enfants.
En ce qui concerne la diversification alimentaire, 58,8 % des
mères savaient qu'elle devait commencer à six mois, un taux bien
inférieur à celui de Sanogo (2011) au Mali (92 %). Ce
résultat ne correspond pas aux attentes formulées dans d'autres
contextes stables. Il reflète un déficit d'information et de
sensibilisation nutritionnelle dans les camps de réfugiés
d'Adré. Ce contexte humanitaire, marqué par la
précarité, l'instabilité et l'absence de campagnes
nutritionnelles structurées, explique la faible diffusion des
recommandations de l'OMS. En effet, la majorité des mères ne
bénéficient pas d'un accompagnement éducatif continu
à travers les structures de santé communautaires ou les relais
nutritionnels.
En ce qui concerne la fréquence des repas, 74,8 % des
enfants recevaient deux à trois repas par jour, mais seulement 36,3 %
atteignaient la diversité alimentaire minimale. Ces résultats
diffèrent de ceux de Carrel (2018), à Lubumbashi, qui constatait
un taux de diversité plus élevé chez les enfants. Ce
contraste peut s'expliquer par le contexte urbain plus stable et l'accès
facilité à des denrées alimentaires variées dans sa
zone d'étude. À Adré, les familles réfugiées
dépendent fortement de l'aide humanitaire, avec peu de marge pour
accéder à d'autres sources de nourriture. La pauvreté et
l'insécurité alimentaire influencent directement la composition
des repas, souvent peu diversifiés. L'absence de ressources
économiques, conjuguée à l'inflation des prix des produits
alimentaires dans les marchés environnants à cause de l'aide
humanitaire, limite considérablement les possibilités de
diversification.
Les groupes d'aliments consommés révèlent
une forte consommation de céréales (88,7 %) et de
légumineuses (55,2 %), mais une très faible consommation d'oeufs
(5,7 %) et d'aliments riches en vitamine A (20,4 %). Ces résultats
corroborent ceux de Bouanga (2024), qui observait une tendance similaire, mais
avec une meilleure disponibilité des produits maraîchers. Dans
notre contexte, les aliments comme les céréales et les
légumineuses reviennent presque chaque fois lors des distributions, ce
qui rend difficile la diversification alimentaire. Ce manque d'accès est
accentué par le fait que certains aliments sont perçus comme
luxueux, culturellement inappropriés ou réservés aux
adultes, ce qui prive les enfants de sources essentielles de
micronutriments.
En matière de fruits, 26,1 % des enfants en
consommaient, principalement des mangues, une à deux fois par semaine.
Ce taux est très inférieur à celui rapporté par
Idrissa (2019) au Mali (72,5 %). Cette différence s'explique par la
saisonnalité des fruits disponibles dans les camps, leur coût
élevé et l'absence de circuit de distribution structuré
pour les produits périssables. L'absence de stratégies
communautaires de stockage ou de transformation des fruits accentue la
rareté en dehors des saisons de récolte, réduisant encore
davantage leur consommation chez les enfants.
L'étude a également révélé
que 3,91 % des mères évoquaient l'existence d'aliments interdits,
tels que la viande de porc. Bien que marginal, ce chiffre correspond aux
pratiques culturelles et religieuses observées dans des populations
similaires. Il reflète le poids des croyances sur les choix
alimentaires, dans un contexte où l'alimentation est déjà
limitée par la pauvreté et le manque de ressources. Ces
croyances, bien qu'elles ne soient pas généralisées,
contribuent à renforcer les tabous alimentaires, réduisant
davantage la gamme d'aliments proposés aux jeunes enfants.
Sur le plan nutritionnel, les résultats sont
particulièrement préoccupants : 40,6 % des enfants étaient
émaciés, 72,5 % en insuffisance pondérale et 67,4 % en
retard de croissance. Ces proportions sont nettement supérieures
à celles rapportées par l'enquête SMART Tchad 2024, ce qui
corrobore les constats de Sidibé (2020) au Mali dans les zones de crise.
Notre étude confirme donc une situation nutritionnelle critique,
aggravée par la précarité prolongée, la
dépendance à une aide alimentaire peu diversifiée, la
faible couverture sanitaire et l'absence de pratiques alimentaires optimales.
De plus, les fréquents épisodes de maladies infectieuses
(diarrhées, infections respiratoires) rencontrés dans les camps
contribuent à détériorer l'état nutritionnel des
enfants, compromettant leur croissance linéaire et pondérale.
L'analyse statistique a montré une relation
significative entre la diversité alimentaire et l'émaciation (p =
0,031), ainsi qu'avec l'insuffisance pondérale (p = 0,001). Ces
résultats corroborent les données de l'UNICEF (2013), qui
identifient une alimentation monotone et insuffisamment variée comme
facteur déterminant de la malnutrition infantile. Dans le contexte des
camps d'Adré, cette situation est aggravée par la
pauvreté, la méconnaissance des besoins nutritionnels
spécifiques de l'enfant et l'irrégularité de
l'approvisionnement alimentaire. À cela s'ajoute l'absence de services
de nutrition préventive performants, de suivi de croissance et
d'encadrement des pratiques d'alimentation du nourrisson et du jeune enfant
(ANJE).
Enfin, les données ont mis en évidence que la
profession de la mère et le cadre de vie perçu comme favorable
à l'hygiène alimentaire étaient significativement
associés au retard de croissance. Les enfants de mères
commerçantes présentaient davantage de retards, ce qui correspond
à une moindre disponibilité de ces dernières pour
s'occuper de l'alimentation et des soins. Par ailleurs, les familles vivant
dans un cadre perçu comme favorable affichaient paradoxalement plus de
cas de retard, ce qui pourrait s'expliquer par une perception erronée
des conditions réelles d'hygiène ou par des facteurs confondants
(densité du camp, approvisionnement en eau, pratiques de conservation
des aliments).
Au vu des constats déjà établis, il
apparaît essentiel d'insister sur la complexité des
déterminants de la malnutrition observée dans les camps de
réfugiés à Adré. L'analyse des
caractéristiques sociodémographiques montre que la jeunesse des
mères, leur faible niveau d'instruction et leur statut économique
précaire constituent des facteurs de risque majeurs pour la santé
nutritionnelle des enfants. Cette situation est exacerbée par le
contexte de déplacement forcé, qui prive les familles de leurs
moyens traditionnels de subsistance et accentue leur dépendance à
l'aide humanitaire. Plusieurs études, dont celle de Black et
collaborateurs en 2013, confirment que la pauvreté,
l'analphabétisme maternel et l'instabilité sociale sont
associés à une augmentation de la prévalence de la
malnutrition infantile dans les contextes de crise humanitaire. De plus, la
structure familiale, souvent élargie et recomposée dans les
camps, peut diluer la responsabilité parentale et compliquer la prise en
charge individuelle des enfants à risque.
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