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Genre & mobilisations sociales: étude de genre des mobilisations féministes radicales et LGBT à  Istanbul

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par Adèle PRUVOST
Université Rennes 1 - Master 2 Sciences Politiques 2011
  

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C) La femme turque comme symbole du projet de modernisation de Kemal Atatürk

Le « State Feminism »

L'idéologie kémaliste a été un projet de civilisation ayant un impact fondamental sur la société turque depuis la fondation de la République de Turquie en 1923, et jusqu'à aujourd'hui. Les nombreux portraits d'Atatürk, et fêtes en son honneur nous le rappelle sans cesse en Turquie, la République de Kemal Atatürk a laissé des traces. En 1923 donc, il instigue un projet de civilisation à la fois de modernisation, et de sécularisation de la Turquie. Dans ce cadre de nombreuses réformes furent menées amenant de nombreux changement pour l'ancien empire Ottoman, le but étant d'amener la Turquie au rang des puissances voisines occidentales. C'est dans ce contexte que de nombreuses réformes en faveur des femmes ont vu le jour. Parmi elles, le droit de vote aux élections locales en 1930, puis nationales en 1934. Le gouvernement encourageait les femmes à ne plus porter de voile, à entrer dans les universités, à avoir des professions exclusivement convoitées auparavant par les hommes (en médecine, en droit, en politique...). Nous appelons « State Feminism » ou féminisme d'Etat ces réformes en faveur des femmes et la politique de visibilité et de participation des femmes dans la sphère publique. Entre 1920 et 1938, 10% des universitaires graduées étaient des femmes (selon article Jenny B White33), ce qui marque une nette progression. Un code civil remplaça les lois islamiques, et confèrent aux femmes des droits civils égaux aux hommes, les mariages polygames sont interdits, les femmes peuvent depuis initiés un divorce, et elles acquièrent une égalité dans les droits de propriété. Néanmoins il reste inscrit dans le code civil et ce jusque dans les

33 Jenny B WHITE, «State Feminism, Modernization and the Turkish Republican Woman» NWSA Journal, volume 15

années 90, que le chef officiel est le père, et que la femme a besoin de sa permission pour voyager, ou pour travailler a l'extérieur de la maison. Mustafa Kemal voyait un idéal féminin qui ne correspondait pas aux différentes valeurs de la population. Pour lui les femmes devaient représenter la modernité et la sécularisation, et cela devait être visible. Il insistait donc sur la mode vestimentaire à « l'occidental ~, l'interdiction du voile a l'université, et la présence des femmes dans l'espace publique. Cette visibilité des femmes habillées à « l'occidentale » et « émancipées ~ était d'autant plus importante pour Mustafa Kemal qu'elle représentait le symbole de la récente modernité de la Turquie. Les femmes qui part tradition, ou religion voulaient se couvrir la tête se retrouvaient exclues de la République de Kémal, dans le sens où elles ne représentaient pas la « femme idéale », la citoyenne cultivée, moderne, et urbaine. Les femmes portant le voile étaient critiquées d'ignorance et d'être arriérées et renvoyaient a l'ancien Empire ottoman. L' « anatolienne idéale » était certes « moderne » et cultivée, mais selon Mustafa et l'élite kémaliste, elle devait néanmoins rester chaste, vertueuse et dévouée à son mari et ses enfants, la fonction première de la femme étant la « motherhood », la maternité34. Cette émancipation des femmes par l'Etat reste donc limitée, puisque les femmes ne sont pas actrice des changements mais sont les instruments symboliques d'un projet de modernisation. Malgré les signes extérieurs d'émancipation des femmes, la société turque reste socialement et sexuellement profondément conservative, et ce même dans les villes. Tout ce qui relève du mauvais traitement des femmes ne concerne pas le féminisme d'Etat turc. Mustafa Kémal marqua en effet le début de la tradition de « l'Etat fort », avec lequel il n'y a aucune place pour la société civile, pour les droits de l'homme et les libertés individuelles, et à une quelconque opposition. Atatürk ferma en effet en 1923, le Premier Parti Républicain des femmes. En 1935, il laisse la Fédération des femmes turques participer au Congrès féministe international se déroulant à Istanbul, puis dissout la fédération juste après prétextant qu'elle « n'avait plus lieu d'être, tous les droits en faveur de l'égalité hommes/femmes ayant été accordés ». Les féministes des années 80 dénoncèrent plus tard, le fait qu'Atatürk avait utilisé l'évènement du Congrès féministe international pour montrer aux puissances européennes à quel point les femmes turques étaient cultivées et émancipée, ceci « révélant la modernisation de la Turquie ».

Le projet kémaliste de civilisation

Le projet de civilisation de cet Etat volontariste kémaliste révèle lui aussi l'utilisation
femmes comme d'un instrument symbolique de projet politique, et a eu des

34 Nilüfer GOLE, Musulmanes et modernes : Voiles et civilisations en Turquie, Editions La découverte, réédité en 2003

répercussions sur l'émancipation des femmes en tant qu'il a bridé leur expressions individuelles et leur réelles participations sur la scène publique. Le féminisme d'Etat du (( Père fondateur ~ n'est pas a proprement parlé un féminisme, puisque les femmes ne sont pas actrices de ce projet. Néanmoins on ne peut nier que toutes ces réformes ont eu un impact sur la situation des femmes ne Turquie, en augmentant par exemple considérablement leur accès a l'Université, et ce même si les réformes ont mis et mettent encore beaucoup de temps a atteindre les régions rurales. (L'analphabétisme y reste élevée et les mariages juvéniles fréquents). En encourageant les femmes à avoir les mêmes professions que les hommes et à être présentes sur la sphère publique, les réformes ont pu d'une certaine manière « préparer le terrain » à l'émergence des mouvements des femmes et féministes dans les années 80. Ainsi selon Nilüfer Göle (( La question de la femme (en Turquie) est au coeur de ces transformations. La femme est la pierre de touche, à la fois du changement historique comme projet de civilisation, mais aussi de l'organisation sociale islamique fondée sur la ségrégation des sexes ». 35Ainsi en Turquie, tiraillée entre deux idéologies, deux projets de société, l'un moderne, laïc, et volontariste (le projet kémaliste), l'autre traditionnel, religieux, et libéral (projet islamique), la visibilité de la femme qu'elle soit voilée, ou (( occidentalisée )) semble être l'instrument symbolique de ces projets politiques. Nous avons vu que la ségrégation des sexes était fortement ancré dans les interprétations islamiques, le rôle de la femme y étant fondamental pour la sauvegarde de l'ordre social et de l'honneur de la communauté. Mais la hiérarchie des rôles de genre n'est pas propre a l'Islam, puisque nous la retrouvons dans les représentations nationalistes, ainsi que le projet de modernisation kémaliste qui se veut pourtant porteur de la modernité et d'égalité.

Nous aborderons dans une deuxième partie l'impact que ces cadres culturels ont pu avoir sur la situation actuel des femmes en Turquie. Cette hiérarchie des représentations de genre, et des rôles de genre ensuite sont omniprésents dans les cadres culturels du contexte turc, et fournissent en eux même un des aspects des structures d'opportunité a l'émergence des mobilisations de femmes et féministes dans les années 80. Nous aborderons donc aussi l'émergence de la société civile dans les années 80, dans laquelle s'inscrit l'émergence des mobilisations féminines. Le projet de civilisation turc tel que Kémal le définit sera appliqué en Turquie jusque dans les années 80, ne reconnaissant aucun espace autonome a l'individu, a la société civile, a l'économie de marché en dehors de l'Etat. Ainsi selon Nilüfer Göle (( la modernisation turc ne s'est pas effectuée a partir de force créative et entreprenante de la société civile, qui aurait elle-même été édifiée sur la base de la différenciation et du pluralisme. C'est au contraire un projet de civilisation qui a oeuvré a l'encontre de la mémoire, du tissu social, des appartenances et des valeurs traditionnelles. (..) l'Islam

35 Nilüfer GOLE, Musulmanes et modernes : Voiles et civilisations en Turquie, Editions La découverte, réédité en 2003

populaire, étranger aux valeurs nationalistes, a été repoussé hors de l'histoire par ce projet de modernisation des élites »,36 d'oü un regain des mouvements islamistes dans les années 80 comme acteur social et politique. Ainsi malgré la complexité de l'histoire politico-culturelle turque, il est intéressant de constater que quelque soit les courants de pensée divergents qui la traverse, la hiérarchie des normes de genre, les représentations du féminin selon lequel la femme est passive, doit être caché, et assignée aux tâche domestique de la sphère privée, alors que l'homme est actif, exposé, et dans la sphère publique, y sont ancrées et présentes, et que d'ailleurs on les retrouve dans beaucoup de pays voisins, et même si les représentations symboliques sont différentes en France, puisque nous n'avons pas les notions « d'honneur », de « communauté », la hiérarchie de genre y est tout aussi présente.

Synthèse

Nous avons abordé dans cette partie la représentation de la Femme dans l'imaginaire collectif, imaginaire faisant écho aux traits culturels caractéristiques de la société turque. La représentation du féminin en tant que rapport hiérarchique genré est essentielle car elle se répercute sur la situation des femmes en Turquie et leur oppression, terreau de frustrations essentiel dans l'émergence des mobilisations. Finalement la femme est représenté comme soumise, chaste, fragile et objet, quelque soit les intentions et les projets politiques, que ce soit dans les différentes interprétations islamiques, dans les poèmes nationalistes, ou dans la vision politique soit disant égalitaire et moderne de Mustafa Kemal Atatürk. Nous allons donc dans la partie suivante étudier comment à partir de cette représentation du féminin ancré dans la culture turc, des mobilisations de femmes vont émerger.

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