CHAPITRE III : PRESENTATION, INTREPRETATION ET
DISCUSSION DE
RESULTATS D'ENQUETE 42 III.1. PRESENTATION
DES RESULTATS DES ENQUETES OBTENUS SUR TERRAIN
42
III.2. SYNTHESE DES RESULTATS DE L'ENQUETE 58
III.3. INTERPRETATION ET DISCUSSION DES RESULTATS 59
III.4. IMPLICATION MANAGERIALE DE LA RECHERCHE 60
Conclusion partielle 61
CONCLUSION GENERALE 62
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES 64
ANNEXE 65
~ 1 ~
INTRODUCTION GENERALE
1. CONTEXTE ET JUSTIFICATION DE LA RECHERCHE
La résolution des conflits fonciers constitue une
préoccupation majeure dans le cadre de la cohabitation pacifique entre
communautés. Dans le groupement de Buzi, cette problématique est
à la fois connue et reconnue, en raison de son ampleur, de sa
complexité et des conséquences multiformes qu'elle engendre.
La République démocratique du Congo (RDC), avec
une superficie de 2 345 409 km2 pour une population estimée
à plus de 80 millions d'habitants, présente une faible
densité d'environ 45 habitants par km2, soit une
densité comparable à la moyenne africaine. Cette situation
pourrait laisser croire à une disponibilité suffisante de terres
pour chaque citoyen. Cependant, la réalité est tout autre. Il est
courant d'entendre que près de 80 % des litiges portés devant les
juridictions congolaises sont liés, directement ou indirectement, au
foncier ou à l'immobilier, ce qui reflète la sensibilité
extrême de cette question dans la vie sociale et économique des
populations1. De nombreux médiateurs locaux
confirment également que la majorité des conflits traités
au niveau communautaire sont d'ordre foncier. Cela témoigne de
l'importance du foncier dans la stabilité des ménages, dans
l'accès aux ressources, et dans l'organisation du pouvoir local.
De manière préoccupante, les politiques de
certification foncière, censées sécuriser les droits
d'usage, s'avèrent parfois contre-productives, générant
elles-mêmes de nouveaux conflits, notamment par la remise en question des
droits coutumiers historiques2. Le système
judiciaire, censé réguler ces situations, semble de plus en plus
soumis à des pressions extérieures, notamment d'ordre politique,
compromettant ainsi son impartialité et son efficacité.
Des exemples concrets démontrent comment les
communautés tribales locales sont engagées dans des dynamiques de
compétition pour le contrôle foncier et l'accès au pouvoir
coutumier. Le phénomène d'accaparement des
terres dans le groupement de Buzi est accentué par la richesse des
ressources naturelles (sol et sous-sol) et la diversité ethnique qui
caractérise la région, constituant un terreau favorable aux
affrontements.
Plusieurs chercheurs se sont penchés sur les conflits
fonciers en Afrique. Ainsi, Crousse et Le Roy soulignent que la
sécurisation foncière est un impératif pour une gestion
viable des ressources naturelles, mais que les logiques
identitaires et communautaires, en particulier les
1 République
Démocratique du Congo, Ministère des Affaires Foncières,
Rapport annuel sur les conflits fonciers, Kinshasa, 2022, p. 12
2 Le Roy, Étienne, La
sécurité foncière en Afrique : pour une gestion viable des
ressources renouvelables, Karthala, Paris, 1996, p. 85
~ 2 ~
alliances ethno-professionnelles, aggravent les tensions
foncières3. Cette situation est d'autant
plus critique lorsque les conflits sont instrumentalisés par des acteurs
politiques au sein même des communautés locales.
Dans le groupement de Buzi, les conséquences
concrètes des conflits fonciers sont observables dans des zones comme
les hauts plateaux et la presqu'île de Bulenga. Là, un conflit
persistant oppose la famille Ngezayo à Monsieur Shombere Mibanga Joseph.
Au moins cinq affrontements armés (blanches et armes à feu) ont
été recensés dans cette localité. Ils opposent des
cultivateurs occupant les plantations de la rive gauche (Kagarama, Nyundo,
Kitembo et Mutshibwe) à des militaires également présents
sur ces terres depuis plus de vingt ans. Ce cas met en lumière les
irrégularités et la fragilité du système de gestion
foncière, où s'entremêlent des revendications
légales, coutumières, et des occupations de fait par des groupes
armés.
2. PROBLEMATIQUE
Les politiques actuelles de résolution des conflits
fonciers, souvent héritées de la période coloniale,
ignorent les pratiques et législations coutumières pourtant
essentielles à la régulation des rapports fonciers en milieu
rural4. Cette marginalisation du droit coutumier,
combinée à l'inertie des autorités face à
l'expansion du marché foncier informel, engendre des
tensions structurelles dans les communautés locales. Ces tensions,
issues principalement de transactions foncières illicites ou mal
régulées, menacent non seulement la paix sociale, mais
compromettent également les perspectives de développement durable
dans les zones rurales telles que le groupement de
Buzi5. Face à cette réalité,
nous formulons l'hypothèse selon laquelle l'influence des politiciens
dans les mécanismes de résolution des conflits fonciers constitue
un facteur aggravant des tensions foncières dans le groupement de Buzi.
D'où la nécessité d'une analyse approfondie, à la
fois empirique et théorique, des interactions entre
légitimité coutumière, instrumentalisation politique et
dynamique foncière locale.
La terre, en milieu rural, n'a jamais été un
simple bien économique. Elle est d'abord perçue comme un bien
communautaire sacré, porteur de significations identitaires, culturelles
et symboliques. Elle constitue en effet le socle de la vie sociale et
économique des paysans, dont l'existence même dépend de
l'accès et de l'usage de l'espace agricole. Comme le rappelle Jean-Marc
Ela, « que deviendra donc un paysan sans terre ?
»6. Cette interrogation met en
lumière le paradoxe de la dépossession foncière dans un
contexte où la terre reste vitale pour la subsistance.
3 Crousse, Bernard et Le Roy,
Étienne, Les conflits fonciers en Afrique : identités, pouvoirs
et territoires, Karthala, Paris, 1995, p. 104
4 Le Roy, Étienne, La
sécurité foncière en Afrique : pour une gestion viable des
ressources renouvelables, Karthala, Paris, 1996, p. 96
5 Mathieu, Paul, La question
foncière en Afrique : enjeux des politiques et des pratiques locales,
Institut National de la Recherche Agronomique, Paris, 2000, p. 112
6 Jean-Marc Ela, L'Afrique des
villages, Paris, Karthala, 1982, p. 157
~ 3 ~
Cette dynamique, conjuguée à une croissance
démographique continue, a progressivement écarté de
nombreux paysans de leur principal moyen de production, les laissant sans terre
à cultiver7. Dans cette perspective, la
terre n'est plus simplement un bien de production, elle devient un enjeu de
pouvoir et un marqueur identitaire. Aloys Tegera parle ainsi d'un
véritable « triangle de mort » : terre,
pouvoir et identité. Selon lui, l'accès à
la terre structure les rapports sociaux, détermine l'appartenance
communautaire et conditionne la gouvernance locale. Lorsque ce triangle est
déséquilibré, il peut engendrer des crises graves, allant
parfois jusqu'au conflit armé8.
Ce phénomène est particulièrement visible
dans le groupement de Buzi, où des conflits éclatent suite
à des arrangements fonciers non contractuels, réalisés
sans le respect des procédures légales. Dans plusieurs cas, ces
désaccords donnent lieu à des revendications
intergénérationnelles, des contestations
d'occupation ou de vente illégale, jusqu'à l'apparition sur les
murs ou clôtures de la mention : « Cette parcelle n'est
pas à vendre », véritable cri d'alerte
communautaire face à la menace d'accaparement illicite. Le droit
congolais reconnaît et pénalise plusieurs infractions
foncières : le stellionat (article 96 du Code pénal), le
faux en écriture (articles 124 et 126), l'occupation illégale
(article 207 de la loi foncière), la destruction méchante
(articles 110 et 112 du Code pénal congolais), ou encore le
déplacement des bornes (article 115 du même
code)9. Cependant, malgré cette base
légale, l'application de ces lois reste souvent inopérante face
à l'emprise politique sur les mécanismes judiciaires. Sur un
autre plan, Philippe Lavigne Delville et Jean-Pierre Chauveau analysent les
fondements historiques des politiques foncières en Afrique rurale
francophone. Ils montrent que les États postcoloniaux n'ont pas rompu
avec les dispositifs fonciers hérités de la colonisation,
laissant les populations rurales dans une précarité juridique
persistante. Pour ces auteurs, il devient urgent de
reconstruire la légitimité foncière sur des bases
participatives, ancrées dans les réalités locales et
respectueuses des droits coutumiers10. Ainsi, si
les analyses existantes mettent en évidence l'ancrage historique et
institutionnel des tensions foncières, il est désormais
nécessaire de penser de nouvelles approches contextuelles, à la
croisée du droit, de la sociologie politique et de l'anthropologie, afin
de répondre efficacement aux réalités foncières
dans des zones comme le groupement de Buzi.
L'instauration des collectivités territoriales
décentralisées constitue une avancée majeure dans la
reconfiguration de la gouvernance foncière en République
Démocratique du Congo. En effet, elle permet aux entités locales,
telles que les groupements, de se réapproprier la gestion du foncier
rural. Ce processus ouvre la voie à une reconnaissance formelle du droit
coutumier dans
7 Le Roy, Étienne, La
sécurité foncière en Afrique : pour une gestion viable des
ressources renouvelables, Paris, Karthala, 1996, p. 101
8 Tegera, Aloys, Terres, Pouvoir et
Identité : enjeux des conflits fonciers dans l'Est du Congo, Pole
Institute, Goma, 2007, p. 88
9 République
Démocratique du Congo, Code Pénal Congolais, Livre II, articles
96, 110, 112, 115, 124, 126 ; Loi n° 73-021 du 20 juillet 1973 portant
régime général des biens, régime foncier et
immobilier et régime des sûretés, article 207
10 Lavigne Delville, Philippe et
Chauveau, Jean-Pierre, Politiques foncières en Afrique noire : des
instruments à repenser, Paris, GRET/Karthala, 1998, pp. 41-44
~ 4 ~
le système foncier, notamment dans des zones comme le
groupement de Buzi, où les pratiques coutumières
restent prépondérantes. Catherine Goislard souligne avec
pertinence que : « C'est la décentralisation de la gestion
foncière, par la mise en oeuvre d'un dispositif juridique et
institutionnel local, qui renforcera les capacités des
collectivités décentralisées et rapprochera
l'administration foncière des usagers grâce à la
création de guichets fonciers »11. Ces
structures ont la particularité de délivrer des certificats
fonciers sur des terres non immatriculées mais effectivement mises en
valeur, contribuant ainsi à la sécurisation des droits fonciers
locaux.
La décentralisation est donc porteuse d'un double
espoir : d'une part, celui de rapprocher les institutions de gestion
foncière des populations locales, et d'autre part, celui de
réduire les tensions nées de l'opposition entre normes
foncières coutumières et légales. Comme
le notent Olivier Barrière et Catherine Barrière, la
décentralisation crée un espace où les populations peuvent
gérer elles-mêmes leurs ressources naturelles, ce qui permettrait
de limiter les conflits fonciers si un cadre juridique adapté venait
à être légiféré localement, tout en
étant reconnu par la législation
nationale12. Cependant,
l'ordonnance-loi n° 73-021 du 20 juillet
1973, telle que modifiée par la loi n° 80-008 du
18 juillet 1980, établit encore clairement la primauté de
l'État sur l'ensemble des terres congolaises, y compris celles relevant
historiquement des chefferies traditionnelles. L'article 53 précise que
« le sol est la propriété exclusive, inaliénable et
imprescriptible de l'État »13. Ce
principe centralisateur continue de poser problème dans la
reconnaissance des droits fonciers coutumiers au niveau local.
Dans cette optique, Mudinga et Nyenyezi soulignent
l'incapacité persistante de l'État congolais à
répondre efficacement aux revendications locales sur l'accès
sécurisé à la terre. Cette défaillance a nourri une
instabilité croissante dans certaines zones comme le groupement de Buzi,
où depuis plus d'une décennie, des organisations de la
société civile, des mouvements citoyens, des agences onusiennes
et divers partenaires internationaux tentent de mettre en oeuvre des
stratégies de prévention des conflits fonciers et de
plaidoyer14. Ces dynamiques conflictuelles ont
été exploitées par plusieurs groupes armés - tels
que le Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP)
dès 2004, ou plus récemment le Mouvement du 23 Mars (M23) qui ont
construit leur légitimité sur des tensions foncières
ethniques, brandissant la défense de leur « territoire ancestral
» comme fondement de leur lutte. Ils prétendent protéger les
collines de leurs grands-
11 Catherine Goislard,
Réforme foncière et décentralisation en Afrique de l'Ouest
: vers une reconnaissance des droits locaux, Paris, GRET, 2008, p. 34
12 Olivier Barrière &
Catherine Barrière, La sécurisation foncière dans les pays
du Sud : vers une reconnaissance des droits fonciers locaux, Paris, IRD, 2002,
p. 129
13 République
Démocratique du Congo, Ordonnance-loi n° 73-021 du 20 juillet 1973
portant régime général des biens, régime foncier et
immobilier et régime des sûretés, modifiée par la
loi n° 80-008 du 18 juillet 1980, article 53
14 Mudinga, Emmanuel &
Nyenyezi Bisoka, Aymar, Conflits fonciers, gouvernance locale et
insécurité dans l'Est de la RDC, Groupe de Recherche et d'Appui
au Développement Rural, Goma, 2014, p. 48
~ 5 ~
parents, tout en cherchant en réalité à
s'accaparer illégalement des terres, dans une logique
clientéliste et militarisée15.
Si des tensions foncières persistent entre autochtones
et rwandophones, il serait réducteur de les expliquer uniquement par des
logiques discriminatoires. De fait, certains politiciens exploitent le foncier
comme levier électoral, allant jusqu'à promettre des dons de
terres via leurs fondations personnelles. Ce populisme foncier, salué
dans un premier temps par les populations locales, engendre par la suite des
revendications conflictuelles lorsqu'il s'avère irréalisable. La
complexité des conflits fonciers dans le groupement de Buzi est donc
bien plus large : elle concerne aussi des tensions internes entre groupes
ethniques dits autochtones, particulièrement dans les zones du Haut
Plateau et de la presqu'île. Ces conflits traduisent une
compétition politique et économique multiforme, ancrée
dans des représentations identitaires et des logiques
clientélistes. Il apparaît dès lors que, au-delà de
l'incompatibilité entre droit coutumier et droit positif,
la prolifération institutionnelle et la superposition des
régimes juridiques alimentent l'insécurité
foncière. Les services étatiques en charge du foncier, souvent
déconnectés des réalités du terrain, participent
à cette mal gouvernance.
La problématique des conflits fonciers dans le
groupement de Buzi, situé dans le territoire de Kalehe
au Sud-Kivu, trouve son origine dans une inadéquation manifeste entre
les dispositions juridiques formelles relatives au foncier et les
réalités socioculturelles et pratiques coutumières en
vigueur au niveau local. Cette fracture normative a profondément
fragilisé la gouvernance foncière, alimentant des tensions et
revendications persistantes au sein des communautés locales. Ainsi,
cette recherche s'inscrit dans une volonté de comprendre les logiques
sous-jacentes aux revendications foncières des populations de
Buzi, en particulier face à l'incapacité ou au
refus d'identifier l'État comme autorité légitime dans la
résolution des différends fonciers. En d'autres termes, il s'agit
d'analyser la crise de légitimité de l'État dans un
contexte de pluralisme juridique où cohabitent droit coutumier, droit
civil et pratiques informelles16.
Malgré la présence de mécanismes de
résolution des conflits fonciers qu'ils soient traditionnels (chefferies
coutumières, médiateurs communautaires) ou étatiques
(services fonciers, tribunaux de paix) les litiges fonciers persistent,
s'intensifient et deviennent de plus en plus complexes. Cette
complexification s'explique en partie par l'intrusion d'acteurs
politiques, dont l'implication, souvent
intéressée, vise soit à consolider une base
électorale, soit à s'accaparer des terres dans un contexte
d'instabilité institutionnelle et de
clientélisme17. Comme
15 International Crisis Group,
Eastern Congo: Why Stabilisation Failed, Rapport Afrique n°223, 2014, p.
12-16
16 Benjaminsen, T. A. & Lund, C.
(2003). Securing land rights in Africa. London: Frank Cass, p. 17-22
17 Mathieu, P., Zongo, M. &
Paré, L. (2002). Monde rural burkinabè et gestion foncière
décentralisée : enjeux pour la démocratie et le
développement. Paris: Karthala, p. 109
~ 6 ~
le souligne Christian Lund, les terres sont devenues des
objets politiques : elles ne sont pas seulement des biens économiques ou
culturels, mais également des instruments de pouvoir, de reconnaissance
et d'autorité18. Cette dimension politique
du foncier est particulièrement visible à Buzi, où les
conflits traduisent aussi bien des luttes pour l'accès aux ressources
que des formes de résistance des communautés locales face
à des logiques de domination venue d'en haut.
De fait, les constants sont tels qu'il y'a un certain nombre
de problèmes dans le groupement de Buzi en matière de
résolution de conflit foncier révéler par : le
décalage entre le droit foncier étatique et les pratiques
coutumières locales traduite par une dualité qui crée une
confusion normative, où l'inadéquation entre le droit positif et
les pratiques coutumières alimente les litiges fonciers. Le pluralisme
juridique, loin d'être un facteur de complémentarité,
devient source de conflits dans la mesure où chaque acteur invoque la
légitimité de son propre référentiel
normatif19.
La faible légitimité de l'État dans la
résolution des conflits fonciers marqué par le fait que
l'État congolais est souvent perçu par les populations rurales
comme une entité éloignée, peu réceptive à
leurs préoccupations foncières. Cette perception est
renforcée par des pratiques administratives marquées par la
corruption, la lenteur procédurale et l'absence d'effectivité des
décisions judiciaires. De nombreux litiges fonciers non résolus
aboutissent à un rejet de l'administration foncière et à
une préférence pour les mécanismes locaux ou informels de
règlement. Cette crise de légitimité met en lumière
la difficulté pour l'État de se poser en arbitre neutre des
conflits fonciers20.
L'implication des acteurs politiques dans la manipulation des
litiges fonciers les conflits fonciers dans le groupement de Buzi sont aussi
alimentés par l'intervention directe ou indirecte d'acteurs politiques
locaux. Ceux-ci exploitent les tensions foncières à des fins
électoralistes, notamment en promettant des terres en échange de
votes ou en soutenant certaines communautés dans leurs revendications
territoriales. Des groupes armés comme le CNDP ou le M23 ont aussi
mobilisé le discours foncier pour justifier leur présence
militaire, en prétendant défendre les droits de leurs
communautés sur les terres ancestrales21.
L'échec des mécanismes de gouvernance
foncière décentralisée : malgré l'introduction de
la décentralisation censée rapprocher les institutions
foncières des populations locales, son
18 Lund, C. (2008). Local Politics
and the Dynamics of Property in Africa. Cambridge : Cambridge University Press,
p. 5-7
19 Goislard, Catherine. "La
décentralisation de la gestion foncière", in Actes du colloque
sur la gouvernance foncière en Afrique francophone, Paris, 2008, p.
48
20 Mudinga, Emery et Nyenyezi,
Bisoka. "Conflits fonciers et insécurité foncière en RDC",
L'Afrique des Grands Lacs, 2014, p. 312
21 Autesserre, Séverine.
The Trouble with the Congo: Local Violence and the Failure of International
Peacebuilding, Cambridge University Press, 2010, p. 166
~ 7 ~
application souffre de plusieurs limites. La mise en place des
guichets fonciers dans certaines zones ne s'est pas accompagnée d'une
formation adéquate des agents, ni d'un appui juridique solide pour
reconnaître les droits coutumiers. La faiblesse des capacités
institutionnelles, la prolifération de structures non
coordonnées, et l'absence de ressources financières
pérennes ont contribué à l'inefficacité des
mécanismes locaux de gestion
foncière22.
La complexité multidimensionnelle des conflits fonciers
à Buzi ; Les conflits fonciers dans le groupement de Buzi
dépassent largement la simple querelle d'usage ou de
propriété. Ils sont l'expression d'enjeux identitaires,
historiques, économiques et politiques. Les tensions opposent aussi bien
des communautés autochtones (Bahavu, Batembo, Barongeronge) que des
allochtones (Hutu, Tutsi), sur fond de mémoires conflictuelles,
d'inégalités d'accès aux ressources et de
compétition pour le contrôle territorial. Cette complexité
impose une lecture contextuelle et multidimensionnelle des dynamiques
foncières, dépassant les cadres juridiques stricts pour
intégrer les logiques sociales, ethniques et politiques des acteurs en
présence23.
La problématique ci-dessus développée
donne place à une série des questions dont la principale se
dégage en ces termes : Quelle est l'influence des politiciens sur la
résolution des conflits fonciers dans le groupement de Buzi ? De cette
question principale, découlent celles spécifiques suivantes :
Qs1. Quels sont les principaux types de conflits fonciers
souvent vécus dans le groupement de Buzi ?
Qs2. Quelles sont les formes d'influence exercées par
les politiciens dans ces conflits à
Buzi ?
Qs3. Quelles sont les conséquences de cette influence
politique sur la paix sociale et la gouvernance locale des terres ?
Qs4. Quelles stratégies à mettre en place pour
réduire l'influence politique et améliorer la résolution
des conflits fonciers à Buzi ?
3. HYPOYHESES
De nos questions spécifiques évoquées,
émettons les hypothèses suivantes :
R1. Les principaux types des conflits
fonciers vécus dans le groupement de Buzi sont ; les conflits
d'occupation illégale ou d'exploitation d'un même fonds, de titres
fonciers, de limites
22 Barrière, Olivier &
Barrière, Catherine. "De la décentralisation à la
territorialisation : enjeux et limites de la gestion foncière locale en
Afrique", Revue Tiers Monde, 2013, n° 215, p. 107
23 Chauveau, Jean-Pierre &
Lavigne Delville, Philippe. La question foncière rurale en Afrique :
enjeux politiques, économiques et sociaux, Paris,
Karthala, 2013, p. 75
~ 8 ~
entre parcelles individuelles, liés à un abus de
confiance comme une vente sans qualité, d'héritage, accaparement
de terre du domaine public ou privé (plantation) ;
R2. Les politiciens influencent la résolution des
conflits fonciers à Buzi en soutenant certaines parties prenantes par
l'instrumentalisation des appartenances ethniques et l'interférence dans
les processus de résolution traditionnels ;
R3. Les conséquences de l'influence politique sur la paix
sociale et la gouvernance locale des terres sont l'aggravation des tensions
sociales, l'affaiblissement des structures coutumières de gouvernance et
la compromission de la paix sociale ;
R4. Les stratégies à mettre en place pour
réduire l'influence politique et améliorer la résolution
des conflits fonciers à Buzi sont le renforcement de la transparence, la
dépolitisation des mécanismes de résolution et l'inclusion
communautaire.
4. OBJECTIFS DE LA RECHERCHE
1.1.Objectif principal
Principalement, notre travail a pour objectif d'analyser
l'influence des acteurs politiques sur la dynamique de résolution des
conflits fonciers dans le groupement de Buzi, en vue de proposer des
stratégies de gouvernance foncière locale plus équitables
et durables.
1.2.Objectifs spécifiques
Partant de l'objectif principal ci-dessus formulé,
spécifiquement nous cherchons à :
1. Identifier les principaux types de conflits fonciers dans le
groupement de Buzi ;
2. Analyser les formes d'influence exercées par les
acteurs politiques dans les conflits fonciers à Buzi ;
3. Évaluer les conséquences de l'influence
politique sur la paix sociale et la gouvernance locale des terres ;
4. Proposer des stratégies pour réduire
l'influence politique et renforcer les mécanismes locaux de
résolution des conflits fonciers.
5. METHODES DU TRAVAIL
5.1. Méthodes de recherche
Pour cette étude, nous avons adopté une approche
mixte combinant la méthode qualitative et la méthode
quantitative, dans une perspective descriptive et analytique. Cette combinaison
vise à mieux comprendre les dynamiques complexes des conflits fonciers
et à
~ 9 ~
évaluer les formes d'influence politique qui en
affectent la résolution des conflits dans le groupement de Buzi. C'est
ainsi que :
- La méthode qualitative a permis
d'explorer en profondeur les perceptions, les récits d'expérience
et les dynamiques d'acteurs autour des conflits fonciers ;
- La méthode quantitative a
été utilisée pour mesurer la fréquence des formes
de conflits, l'étendue de l'influence politique et leurs impacts sur la
cohésion sociale, à travers un questionnaire structuré.
5.2. Techniques de recherche
Afin de collecter des données pertinentes et
variées, plusieurs techniques ont été mobilisées
:
- L'enquête par questionnaire :
Utilisée auprès des ménages et des parties prenantes
locales (chefs coutumiers, agriculteurs, jeunes, femmes) pour collecter des
données quantitatives sur les types de conflits, les formes
d'ingérence politique et les perceptions de la gouvernance
foncière.
- L'observation directe : Menée sur
les sites concernés par les conflits pour constater l'état des
lieux fonciers, l'occupation des terres, la cohabitation entre
communautés et les interventions d'acteurs.
- L'analyse documentaire : Consultation de
textes juridiques, rapports d'ONG, études académiques,
procès-verbaux des litiges fonciers et autres documents administratifs
pour enrichir l'analyse contextuelle.
6. CHOIX ET INTERET DU SUJET
Le choix de ce sujet s'inscrit dans un contexte de forte
résurgence des conflits fonciers en République
Démocratique du Congo, en particulier dans les zones rurales du
Sud-Kivu, où la terre constitue non seulement un bien économique,
mais aussi un marqueur d'identité, de pouvoir et de stabilité
sociale. Le groupement de Buzi illustre bien cette réalité par la
multiplicité des conflits liés à la terre, souvent
aggravés par une intervention récurrente et contestée
d'acteurs politiques. Cette motivation nous vient par le fait
que nous vivons et subissons les conséquences des conflits fonciers qui
sévit actuellement en groupement de Buzi ou le sang coule chaque jour et
des arrestations en répétition. Dans cette optique, d'abord ce
sujet présente un double intérêt : tout en étant
curieux d'établir l'état de lieux de ces conflits fonciers en vue
de proposer de pistes de solutions appropriés, il sanctionne la fin de
notre cycle en communication et résolution de conflits. Notre travail
revêt donc un triple intérêt :
~ 10 ~
Du point de vue scientifique, il permet d'explorer, dans une
perspective interdisciplinaire (droit, science politique, sociologie), comment
les dynamiques politiques influencent la gouvernance foncière et les
mécanismes de résolution de conflits dans un contexte
post-conflit.
Du point de vue social ; la recherche ambitionne de donner la
parole aux acteurs locaux (victimes, chefs coutumiers, administrateurs, etc.)
afin de mieux comprendre les perceptions et expériences liées aux
conflits fonciers et de proposer des pistes concrètes de renforcement de
la cohésion sociale.
Politique et opérationnel : En mettant en
lumière les effets pervers de l'ingérence politique dans la
résolution des litiges fonciers, ce travail se veut un outil d'aide
à la décision pour les autorités locales et les
partenaires au développement engagés dans la réforme de la
gouvernance foncière en RDC.
7. DELIMITATION DU SUJET
Notre travail parle exclusivement de la résolution de
conflits fonciers au Sud-Kivu à l'épreuve des politiciens cas du
groupement de Buzi, une entité administrative située dans le
territoire de Kalehe, province du Sud-Kivu, en République
Démocratique du Congo. Ce groupement, majoritairement rural, est
caractérisé par des défis importants en matière de
résolution de conflits fonciers. Dans le temps, la recherche couvre une
période allant de 20202024. Cette période a été
choisie en raison des événements des conflits fonciers majeurs
ayant affecté la communauté et son l'impact sur la vie
quotidienne de la population en groupement de Buzi.
8. SUBDIVISION DU TRAVAIL
Pour mieux comprendre le sujet théorique et pratique,
ce travail se présente comme suit : hormis l'introduction et la
conclusion, ce travail se présente en trois chapitres dont le premier
réservé à la revue de la littérature ; le
deuxième chapitre concerne l'approche méthodologique et enfin le
troisième chapitre se focalise sur la présentation des
résultats de la recherche.
~ 11 ~
CHAPITRE I : REVUE DE LA LITTERATURE
Premièrement, ce chapitre va nous permettre de
définir les concepts clés qui cadrent avec notre sujet de
recherche. Ainsi, va-t-il s'articuler essentiellement sur la revue de la
littérature théorique et celle empirique.
I.1. REVUE DE LA LITTERATURE THEORIQUE I.1.1.
Définitions des concepts clés
I.1.1.1 Conflit
Le conflit est défini de façon globale comme une
opposition ou un désaccord entre des individus ou des groupes,
généralement fondée sur des intérêts
divergents, des valeurs incompatibles ou une mauvaise communication.
Sa compréhension varie selon les disciplines (philosophie,
psychologie, sociologie, sciences politiques), mais certains auteurs ont
proposé des approches particulièrement éclairantes, c'est
en ce sens qu'Héraclite, philosophe grec, est l'un des premiers à
considérer le conflit comme fondateur de l'ordre du monde, en affirmant
que « la guerre est le père de toutes choses
»24. Le conflit est donc naturel et
constitutif du changement. Friedrich Nietzsche voit dans le
conflit une expression de la volonté de puissance. Il ne s'agit pas
nécessairement d'une violence destructrice, mais d'un moteur
créatif et affirmatif de la vie humaine25.
Selon Elisabeth Zoller et al., le conflit est une divergence
d'intérêts ou d'opinions qui peut engendrer une opposition ouverte
ou latente entre des acteurs, qu'ils soient individus, groupes ou
institutions26. Le Quarter Peace Center, une
organisation spécialisée dans la résolution des conflits,
définit le conflit comme un désaccord perçu ou
réel, où les parties pensent que leurs besoins,
objectifs ou valeurs sont incompatibles. Le conflit est ici vu comme
potentiellement constructif, s'il est bien
géré27. Pour Yves Alpe, le conflit
est une interaction sociale marquée par la confrontation
d'intérêts divergents, mais qui peut aussi représenter une
opportunité de transformation sociale et
politique28. Dominique Picard et
Edmond Marc, dans une perspective psychosociale, insistent sur le fait que le
conflit est un mode relationnel qui révèle des tensions internes
et interpersonnelles, mais aussi des possibilités de reconnaissance
mutuelle et de négociation29. Thomas Gordon
propose une approche pédagogique du conflit, en soulignant que le
conflit n'est pas en soi négatif, mais que c'est la manière de le
gérer qui détermine son issue.
24 Héraclite, cité par
G. Colli (1969). La sagesse grecque. Gallimard
25 Nietzsche, F. (1883). Ainsi
parlait Zarathoustra. Gallimard, 1971
26 oller, É., et al. (2006).
Le droit des conflits. Dalloz
27 Quarter Peace Center (2015).
Conflict Resolution Training Manual. Kampala, Uganda
28 Alpe, Y. (2002). Conflits : les
comprendre, les vivre, les dépasser. Armand Colin
29 Picard, D. & Marc, E. (2001).
L'accord du désaccord. Psychologie du conflit. Dunod
~ 12 ~
Il introduit notamment la méthode sans perdant,
où l'écoute active et l'affirmation de soi sont au coeur
du processus30. Christian Herman,
spécialiste en médiation, quant à lui, définit le
conflit comme un phénomène relationnel où une personne ou
un groupe perçoit qu'un autre empêche la satisfaction de ses
besoins ou attentes. Il appelle à distinguer le conflit manifeste du
conflit latent, pour mieux le
désamorcer31.
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