I.1.2.3. Précarité des droits fonciers
coutumiers
Les droits coutumiers sont souvent précaires car non
reconnus formellement par l'État congolais. Malgré leur
enracinement dans les pratiques locales, ces droits sont vulnérables aux
politiques centralisées d'appropriation foncière. Leur absence de
formalisation les rend contestables, notamment face aux acteurs ayant
accès aux titres officiels63.
I.1.2.4. Inadaptation du processus d'octroi des titres
fonciers
Le processus d'acquisition des titres fonciers est
coûteux, bureaucratique et peu accessible aux communautés rurales.
Il est souvent mal adapté aux pratiques foncières
traditionnelles, créant ainsi un fossé entre le droit formel et
les réalités coutumières64.
I.1.2.5. Cadre théorique et pluralisme juridique
La coexistence de plusieurs régimes juridiques
(coutumier, étatique, religieux) génère des conflits de
légitimité dans la gestion du foncier. Ce pluralisme, s'il non
harmonisé, crée des chevauchements et favorise les abus de
pouvoir65. Le cadre théorique mobilise : Le
pluralisme juridique pour comprendre les systèmes concurrents de normes
foncières. L'approche néo-patrimoniale du pouvoir,
pour analyser l'ingérence politique et l'approche de la
gouvernance locale pour identifier des solutions
inclusives66.
I.1.2.6. La « tribu » comme entité
politique dans l'arène foncière et l'histoire coloniale
Les identités tribales jouent un rôle
déterminant dans l'accès à la terre. La tribalisassions
des conflits fonciers reflète une politisation des appartenances
ethniques, souvent
60 Mathieu, P., Lavigne Delville, P.,
& al. (2003). Making land rights more secure in Africa. Paris: GRET, p.
53-54
61 Lund, C. (2002). Negotiating
property institutions: On the symbiosis of property and authority in Africa. In
Development and Change, 33(6), p. 949
62 Trefon, T. (2011). Congo
Masquerade: The Political Culture of Aid Inefficiency and Reform Failure.
London: Zed Books, p. 104
63 Le Roy, E. (2011). La
sécurisation foncière dans les pays du Sud : Du cadre
légal aux pratiques locales. Paris : Karthala, p. 135
64 Lund, C. (2000). Seeking Certainty
and Aggravating Uncertainty: The Beginnings of a Land Registry in Niger. IDS
Bulletin, 32(4), p. 15
65 Bierschenk, T., & Olivier
de Sardan, J.-P. (1998). Les pouvoirs au village. Le Bénin rural entre
démocratisation et décentralisation. Paris : Karthala, p. 221
66 Ostrom, E. (1990). Governing the
Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge
University Press, p. 88
~ 17 ~
instrumentalisées par des acteurs politiques pour
contrôler l'espace foncier67. La colonisation
belge a bouleversé les systèmes fonciers locaux en imposant des
normes étatiques et en hiérarchisant les droits fonciers. Cette
stratification historique persiste, notamment dans les perceptions d'injustice
et d'illégitimité des titres fonciers
actuels68.
I.1.2.7. Le conflit entre Bahavu et Batembo, les
rwandophones et les conflits fonciers de Kalehe
Ce conflit communautaire découle d'une
compétition foncière sur fond d'histoire coloniale,
d'inégalités d'accès à la chefferie et de tensions
autour de la légitimité des revendications territoriales. Il
s'est intensifié avec l'implication d'acteurs
politiques69. Les communautés rwandophones,
souvent perçues comme « étrangères »,
rencontrent des obstacles à la reconnaissance de leurs droits fonciers.
Leurs demandes d'accès à la terre se heurtent à des
résistances historiques et identitaires alimentées par le
contexte post-conflit70.
I.1.2.8. Des migrations au compte-gouttes et
l'accès à la terre par les communautés rwandophones
à Kalehe : quelle maîtrise foncière ?
La pression démographique liée aux migrations
internes ou transfrontalières perturbe l'équilibre foncier local.
Ces mouvements, parfois organisés, provoquent des recompositions
territoriales qui cristallisent les tensions entre
communautés71. Malgré leur
présence de longue date, les rwandophones peinent à
sécuriser leur accès à la terre. Le manque de
reconnaissance institutionnelle, la stigmatisation et la politisation des
conflits entravent une réelle maîtrise
foncière72.
I.1.2.9. L'accès à la terre par le
Kalinzi et par du fait de la présence dans les plantations des
colons
Le système de Kalinzi est une
modalité d'occupation foncière traditionnelle dans certaines
régions de Kalehe. Il permet à un individu d'exploiter
temporairement un lopin de terre appartenant à un chef coutumier ou
à une autorité locale. Toutefois, ce droit d'usage reste
précaire, car il ne confère ni titre ni garantie à long
terme73.L'installation de certaines populations sur
les anciennes plantations coloniales après l'indépendance a
généré des formes informelles
67 Lemarchand, R. (2009). The
Dynamics of Violence in Central Africa. University of Pennsylvania Press, p.
49
68 Mamdani, M. (1996). Citizen and
Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism. Princeton
University Press, p. 142
69 Life & Peace Institute (2020).
Rapport sur les dynamiques communautaires dans le territoire de Kalehe. p.
12-14
70 International Refugee Rights
Initiative (IRRI) (2013). "Who Belongs Where?" Conflict, Displacement, Land and
Identity in North Kivu, Democratic Republic of Congo, p. 22
71 Huggins, C. (2010). Land, Power
and Identity: Roots of violent conflict in Eastern DRC. International Alert, p.
37
72 Association pour l'Accès
à la Terre (APC), (2022). Conflits fonciers et communautés
marginalisées dans Kalehe. Rapport interne, p. 27-29
73 Muchuba, L. (2015). L'accès
coutumier à la terre au Sud-Kivu : entre pratiques anciennes et enjeux
contemporains. Bukavu : CERUKI, p. 19
~ 18 ~
d'appropriation foncière. Ces terres restent
juridiquement floues et sont souvent revendiquées par des
héritiers des colons ou par des autorités
étatiques74.
I.1.2.10. Le nomadisme foncier dans les Hauts Plateaux
du groupement de Buzi et l'accès à la terre par
interposition
Le nomadisme foncier des rwandophones, c'est-à-dire
leur mobilité en quête de terres disponibles, est perçu par
les autochtones comme une stratégie d'expansion territoriale. Cela
suscite des tensions autour de la légitimité de leur
présence et de leur droit à l'accès à la
terre75. Dans certains cas, des personnes
accèdent à la terre par l'intermédiaire de tiers, souvent
influents politiquement ou économiquement. Ce système par
interposition est utilisé pour contourner les limitations
coutumières ou les blocages communautaires, mais il fragilise les droits
fonciers et alimente les suspicions76.
I.1.2.11. L'installation comme Mushizi et Rwandophones
versus autochtones : contestations foncières et politisation des enjeux
locaux
Le Mushizi est un migrant qui s'installe temporairement dans
une entité pour cultiver la terre avec l'accord du propriétaire
coutumier. Son statut reste subalterne : il ne peut revendiquer aucun droit
foncier durable. Les tensions naissent lorsque cette occupation devient
permanente77. La question de la terre devient le
terrain d'affrontement entre populations rwandophones et autochtones dans les
Hauts Plateaux de Kalehe. Les revendications territoriales sont souvent
instrumentalisées par des acteurs politiques pour mobiliser les
communautés et se construire une base électorale
locale78.
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