I.1.4. Analyse croisée des récit et
Théories explicatives des résultats
Les versions opposées s'enchevêtrent dans une
logique de conflit identitaire territorialisé, où la
légitimité coutumière, les arrangements postcoloniaux, et
les enjeux électoraux s'entrecroisent. La faiblesse de l'État
dans l'arbitrage des limites et le manque de documents cadastraux fiables
favorisent l'émergence d'un conflit latent, parfois violent. «
L'absence de bornage officiel ou de cartes juridiques valides, combinée
à l'instrumentalisation politique des récits fonciers, entretient
une instabilité territoriale chronique
»82. L'analyse des différends entre les
groupements de Buzi et Ziralo s'éclaire à la lumière de
plusieurs grilles théoriques qui permettent d'interpréter les
dynamiques de conflits fonciers dans un contexte de gouvernance faible,
d'histoire coloniale contestée et d'instrumentalisation politique.
80 Vlassenroot, K. (2002).
Citizenship, Identity Formation and Conflict in South Kivu: The Case of the
Banyamulenge, Review of African Political Economy, 29(93/94), p. 503
81 Rukumbuzi, N. (2011). Conflits
identitaires et enjeux fonciers dans les Kivu. Paris : L'Harmattan, p. 87
82 International Crisis Group (2021).
Réduire les tensions ethniques dans les Hauts Plateaux du Sud-Kivu,
Rapport Afrique n°293, p. 12
~ 20 ~
Le conflit résulte, en partie, de la coexistence de
plusieurs systèmes normatifs (coutumier, étatique, religieux),
chacun revendiquant la légitimité de régir l'accès
et la propriété foncière. Cette superposition crée
des zones grises juridiques et des conflits d'interprétation. « Le
pluralisme juridique est au coeur de l'imbroglio foncier africain : les
systèmes coutumiers d'accès à la terre, les titres
étatiques, et les arrangements communautaires s'opposent souvent
plutôt que de se compléter
»83.
Les conflits fonciers peuvent aussi être
expliqués par une instrumentalisation des ressources publiques,
ici la terre, par les élites politiques. Ces dernières
s'appuient sur leur autorité pour redistribuer les terres à leurs
clientèles, renforçant les antagonismes intercommunautaires.
« Dans un contexte néo-patrimonial, les terres sont moins un bien
économique qu'un moyen de patronage politique ; elles deviennent des
leviers de pouvoir local
»84.
Le différend Buzi-Ziralo peut aussi être
interprété à travers une approche identitaire,
où le territoire devient un marqueur de l'identité
collective. Les groupes ethniques (Bahavu, Batembo) développent des
récits historiques concurrents pour justifier leur souveraineté
foncière. « Le territoire agit comme miroir identitaire : le droit
à la terre devient le droit d'exister politiquement et historiquement
face à l'autre »85.
Cette approche insiste sur le rôle des arènes
locales (chefferies, comités de paix, notables, autorités
politiques) comme espaces d'intermédiation ou de manipulation. Les
conflits fonciers sont souvent négociés, détournés
ou exacerbés selon les rapports de force au sein de ces arènes.
« Les arènes locales sont des champs de pouvoir dans lesquels se
rejoue sans cesse la négociation de la légitimité
foncière, en fonction des alliances, des conflits et des
intérêts en présence
»86.
I.1.5. Typologies et origines des conflits fonciers
I.1.5.1. Types de conflits fonciers
La littérature distingue plusieurs types de conflits
fonciers en Afrique subsaharienne, et particulièrement en
République Démocratique du Congo (RDC), que l'on retrouve aussi
dans le groupement de Buzi, au Sud-Kivu. Ces conflits varient selon les acteurs
impliqués, la nature du droit contesté, et les dynamiques
politiques ou historiques qui les sous-tendent.
83 Le Roy, E. (1999). La fabrique
juridique des territoires africains. Paris : Karthala, p. 45
84 Bayart, J.-F. (2006).
L'État en Afrique : la politique du ventre. Paris : Fayard, p. 135
85 Geschiere, P. (2009). The
Perils of Belonging: Autochthony, Citizenship, and Exclusion in Africa and
Europe. Chicago: University of Chicago Press, p. 88
86 Lund, C. (2006). Twilight
Institutions: Public Authority and Local Politics in Africa. Development and
Change, 37(4), p. 691
~ 21 ~
1. Conflits intercommunautaires ou interethniques
: Ces conflits surviennent lorsque deux communautés ou groupes
ethniques revendiquent la souveraineté sur une même portion de
terre. Dans le contexte de Buzi, on retrouve cette dynamique entre les Bahavu
et les Batembo, ou entre les autochtones et les rwandophones. « Ces
conflits trouvent leur origine dans des représentations historiques
concurrentes de l'occupation du territoire, renforcées par les
politiques coloniales de classification ethnique
»87.
2. Conflits intrafamiliaux ou successoraux :
Ils opposent des membres d'une même famille ou clan à propos de
l'héritage foncier, notamment dans un contexte où les
règles de succession coutumières ne sont pas claires ou sont
contredites par le droit écrit. « L'indétermination des
règles de succession dans un contexte de pluralisme juridique alimente
des conflits fonciers récurrents au sein des familles
»88.
3. Conflits entre communauté et État
: Ces conflits surviennent lorsque l'État octroie des titres
fonciers à des tiers sans consulter les populations locales, souvent sur
des terres perçues comme appartenant coutumièrement aux
communautés. « L'absence de concertation entre l'État et les
populations locales transforme souvent des projets de développement en
sources de contestation foncière
»89.
4. Conflits entre titulaires de titres et
détenteurs de droits coutumiers : Ce type de conflit
résulte du chevauchement entre les droits coutumiers (non
enregistrés mais socialement reconnus) et les titres émis par
l'administration foncière. « Les titres fonciers
délivrés en méconnaissance des droits coutumiers existants
sont souvent une source de confrontation entre les deux types de
détenteurs »90.
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