![]() |
L'intervention des forces armées tchadiennes dans la lutte contre le terrorisme au sein du G5 Sahel et de la force multinationale mixte de la CBLT: de 2014 à 2024par Mahamat Barka Mahamat Korei Université de Ngaoundéré - Master 2 Recherche en Science Politique, option Relations Internationales 2024 |
E- REVUE DE LA LITTERATURE« Lorsqu'un chercheur entame un travail, il est peu probable que le sujet n'ait jamais été abordé par quelqu'un d'autre auparavant, au moins en partie ou indirectement. On a souvent l'impression qu'il n'y a < rien sur le sujet > mais cette opinion résulte généralement d'une mauvaise information. Tout travail de recherche s'inscrit dans un continuum et peut être situé dans ou par rapport à des courants de pensée qui le précèdent et l'influencent. Il est donc normal qu'un chercheur prenne connaissance des travaux antérieurs qui portent sur les objetscomparables et qu'il soit explicite sur ce qui se rapproche et sur ce qui distingue son propre travail de ces courants de pensée ».25(*) Le discours sur l'unité des États africains face aux nouvelles menaces transfrontalières et leur rôle sur l'échiquier diplomatique international a fait l'objet de nombreuses études et ont fait couler beaucoup d'encre et de salive. Toutefois, les approches varient d'un auteur à un autre. L'homme politique et Professeur camerounais Augustin KONTCHOU KOUOMEGNI dans ses travaux, se concentre particulièrement sur la place et l'influence des États africains sur la scène diplomatique internationale. Dans son ouvrage intitulé «Le système diplomatique africain», ce politologue s'est considérablement focalisé sur cette question. Dans ce même ouvrage, il interpelle les dirigeants africains à opter pour une diplomatie continentale26(*) africaine capable de résoudre les conflits auxquels fait face le continent. Cet auteur met en lumière l'importance du Soft Power dans les rapports entre les Etats africains. Il utilise ainsi le réalisme pour nous faire comprendre que les relations entre les Etats africains tournent toujours autour des intérêts, raison pour laquelle il utilise le courant réaliste pour lire les comportements des acteurs sur la scène internationale. En d'autres termes, ce sont les intérêts qui guident les relations internationales africaines. Mais il est très important de noter que l'auteur ignore la pertinence ou l'efficacité du Hard Power dans certaines situations pour compléter les manquements du Soft Power. L'auteur a donc omis la nécessité de concilier diplomatie et lutte armée. Cette dernière représente le noyau dur même de notre travail qui tourne autour des efforts déployés par le Tchad pour lutter contre les groupes terroristes au Sahel et dans le bassin du Lac-Tchad. Le politologue Alain FOGUE TEDOM27(*) se penche spécifiquement sur les causes internes des conflits en Afrique Noire, dans ouvrage intitulé «Enjeu géostratégique et conflits politiques internes en Afrique noire» tout en présentant des pistes de solutions préventives. Il met surtout en évidence les conditions d'obtention d'indépendance des États africains, qui étaient propices à l'extension des violences et menaces actuelles. Pour lui, les États nouvellement indépendants étaient façonnés à la guise et à la volonté des colons occidentaux. Ils n'avaient pour finalité que servir les intérêts de ces puissances étrangères. L'auteur nous démontre surtout dans cet ouvrage que les conflits en Afrique noire s'inscrivent dans la logique des enjeux géostratégiques et que les acteurs à travers les théories explicatives telles que le réalisme, le fonctionnalisme et la théorie des jeux cherchent à maximiser leurs intérêts sur la scène internationale. Mais nous pouvons dire que l'enjeugéostratégique à lui seul ne suffit pas car la géopolitique rentre aussi en jeu et elle est non négligeable pour les acteurs qui l'utilisent pour la préservation de leurs intérêts. Le travail de cet auteur nous semble intéressant car il nous permet de s'appuyer sur l'enjeu géostratégique pour mieux cerner dans notre étude, la partie réservée à la lecture des conflits politico-sécuritaires dans la zone sahélienne et dans le bassin du Lac-Tchad à l'instar du terrorisme. Le Lieutenant-colonel Paul-Henri SANDAOGO DAMIBA, Président de Transition du Burkina Faso du 31 janvier au 20 septembre 2022, dans son ouvrage intitulé «Armées ouest-africaines et terrorisme : réponses incertaines», met en valeur « les initiatives antiterroristes communes ou régionales ».28(*) Pour lui, ces efforts militaires communs déployés par les États africains à travers des forces régionales ou sous-régionales s'inscrivent dans une logique de bilatéralisme et de multilatéralisme allant ainsi dans le sens d'une volonté manifeste de contrecarrer les menaces djihadistes dans la bande sahélo-saharienne et dans la région du bassin du Lac-Tchad. L'auteur a mis notamment l'accent sur la Force Multinationale Mixte et le G5 Sahel, qui sont pour lui, des exemples concrets de cette volonté commune d'anéantir l'expansion des groupes terroristes dans ces parties du continent. Il utilise trois (3) grilles d'analyse suivantes pour nous faciliter la compréhension : le réalisme, le constructivisme et la théorie des jeux. Ces grilles nous permettent de mieux étudier les types de relations existants entre les acteurs étatiques dans ces zones du Sahel et du Lac-Tchad. Car, ces grilles d'analyserodent autour de la construction et de la protection des intérêts des Etats. Mais, le travail nous semble émettre beaucoup de réserves ou d'insuffisances. Puisqu'on ne peut pas uniquement se focaliser sur les actions des armées sous-régionales pour juger d'une manière précipitée les réponses attendues. Il fallait que ces Etats intègrent le Soft Power ou la diplomatie, qui pouvaient bien apporter des solutions satisfaisantes dans la résolution des conflits au Sahel et dans le bassin du Lac-Tchad. Toutefois, son travail nous semble intéressant car, il nous a permis dans ce cadre d'analyse de mieux combiner le Hard et le Soft Power pour éradiquer définitivement le terrorisme dans ces zones. Le diplomate et politologue Pierre Claver OYONO AFANE parle lui du : « Piège du repli national et de la sécurisation : «surplus de l'État sécuritaire» » 29(*) dans son ouvrage intitulé«Le terrorisme et l'État en Afrique». Tout en présentant une historicité du phénomène terroriste en Afrique, l'auteur met en exergue les dysfonctionnements internes des États en Afrique, considérés comme les facteurs ayant facilité l'implémentation des groupes terroristes sur le continent noir. Pour l'auteur, certains États africains sont nourris par un désir excessif de repli nationaliste, créant ainsi un sentiment de méfiance vis-à-vis des autres États. Ceci constitue donc un obstacle majeur à la concordance des efforts pour une lutte unifiée contre le terrorisme. Il renchérit en ces termes : « Sur le plan multinational ou interétatique, l'obsession sécuriste à l'intérieur nourrit une indifférence ou une méfiance envers les autres États avec qui on partage pourtant les mêmes menaces. Les gouvernements inscrits dans cette logique égocentrique peinent à envisager la sécurité sous le prisme de la collectivité. Et même, lorsqu'ils choisissent cette option, ils manifestent une grande timidité tributaire de nombreuses réserves. Ce faisant, ils mettent à mal le processus d'intégration favorisant ainsi les poussées terroristes et criminelles en Afrique ». Son ouvrage fait appel à la théorieréaliste et constructiviste, l'égocentrisme des Etats se justifie à travers le réalisme. C'est la raison pour laquelle les Etats peuvent construire leurs relations en fonction de leurs intérêts. L'auteurutilise un concept d'exagération en ce sens que même si l'Etat est egocentrique, il devrait au moins s'inscrire dans une logique de partenariat gagnant-gagnant et aussi, l'auteur devrait mettre en exergue la guerre médiatique qui s'inscrit dans la suite logique du quatrième (4e) pouvoir pour déstabiliser un pays. Mais, son travail nous permet de comprendre que donc le terrorisme en Afrique est alimenté par les acteurs étatiques en fonction de leurs intérêts. Il en est de même dans cette zone du Sahel et du Lac-Tchad. Jean-François CARON, professeur de Science Politique à l'Université Nazarbayev au Kazakhstan et chercheur senior à l'Institut pour la Paix et la Démocratie, avait lui aussi écrit un ouvrage allant dans le sillage de notre étude et intitulé «L'OCCIDENT FACE AU TERRORISME : regards critiques sur 20 ans de lutte contre le terrorisme». Dans cet ouvrage, l'auteur s'inscrit dans la logique d'une évaluation de l'intervention de l'Occident dans la lutte contre le terrorisme durant deux (2) décennies. Il met en exergue les limites de l'Occident dans sa guerre contre les groupes terroristes. Il reproche aux Occidentaux d'adopter une stratégie trop moraliste ou conventionnelle les laissant croire qu'au lieu de combattre spécifiquement les groupes djihadistes, ils doivent plutôt s'en prendre aux pays qui les abritent ou les «soutiennent». Cette approche semble pour l'auteur trop simpliste, car se casant généralement sur les limites d'une guerre conventionnelle telles que prescrites par le Droit International. 30(*)Or, dans cette guerre contre le terrorisme, les acteurs impliqués ne sont pas que des États, mais des groupes armés non-conventionnels dotés de moyens extrêmement importants et capables de déstabiliser tout un État. De telles menaces devraient plutôt obliger les États à dépasser les limites de la modération et des réactions proportionnées. L'auteur met donc en valeur l'option d'une action préemptive et collective contre ces groupes terroristes. Cela voudrait dire que les États qui ne sont pas encore victimes du terrorisme, ne doivent pas attendre d'être attaqués avant de réagir. Ils doivent plutôt créer une alliance avec ceux qui s'en souffrent déjà pour mener une lutte commune contre ce fléau mondial que représente le terrorisme. Il fait donc recours au réalisme et au constructivisme car, l'intervention d'un Etat dans la lutte contre le terrorisme n'est pas fortuite. Car, il en va de la protection de ses propres intérêts. Nonobstant, son travail révèle une insuffisance en terme d'appréhension holistique de la lutte contre le terrorisme, il est nécessaire de s'en prendre à tous ceux qui financent les groupes terroristes et de faire table rase de leur propagande médiatique. Mais, ce travail nous semble important parce que de fois, l'analyse simpliste peut s'avérer aussi très indispensable dans le cadre de notre travail car, il nous permet de prendre en compte la dimension moraliste et conventionnelle de la guerre afin de couper les financements des groupes terroristes. En fait, mettre fin à ce financement permet aux pays sahéliens et ceux du bassin du Lac-Tchad de retrouver une paix durable favorisant ainsi le développement de chaque pays.L'auteur rentre ainsi dans la logique de notre étude qui consiste à démonter les actions participatives du Tchad dans cette lutte contre le terrorisme en Afrique. Léon KOUNGOU, politologue camerounais et spécialiste des relations internationales et spécifiquement les aspects de défense et de sécurité, avait quant à lui rédigé un article sur la puissance militaire du Tchad dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Dans son travail scientifique, il met en évidence l'engagement massif et l'omniprésence des soldats tchadiens pour la cause antiterroriste. Il relève notamment l'expérience et l'aguerrissement des soldats tchadiens acquis à travers les différents conflits internes et externes (Guerre tchado-libyen pour la Bande d'Aouzou) ayant secoué le pays depuis son indépendance. Selon l'auteur, dans un contexte où la présence militaire des puissances étrangères notamment occidentales est fortement décriée en Afrique, le Tchad pourrait être le pilier sur lequel se reposeront tous les efforts conjoints des États africains dans leur combat contre le terrorisme. Il affirme à ces termes : « Bien plus dans un contexte où des voix s'élèvent pour demander le départ des forces françaises du Sahel, le partenaire tchadien est présenté en alternative. Les Forces armées nationales du Tchad (FANT) peuvent être le noyau dur d'une projection de puissance des États sahéliens contre Boko Haram, l'État islamique en Afrique de l'Ouest (EIAO), et Al-Qaida ».31(*)L'auteur utilise le constructivisme et la théorie des jeux pour élucidersurles comportements du déploiement des Forces armées tchadiennes sur le front de la lutte contre le terrorisme en Afrique. LCar, le Tchad s'inscrit dans une logique de jeux avec ses pays voisins afin d'assurer son influence militaro-stratégique sur les Etats de la sous-région. D'ailleurs, l'auteur opte pour le transnationalisme pour démontrer les comportements des Forces armées tchadiennes dans la sous-région, qui ont leurs techniques appropriées pour engloutir l'ennemi, car, elles interviennent en surnombre et elles ont une connaissance approfondie de ce genre de terrain. L'expérience a prouvé qu'elles gagnent toujours face à leurs ennemis. Mais, l'auteur semble oublier ou fait méconnaissance de la logique du Soft Power qui pouvait aussi bien être utilisée par le gouvernement tchadien dans cette lutte contre le terrorisme. Cet article nous permet donc de comprendre que dans ces sous-régions du Sahel et du Lac-Tchad, le gouvernement tchadien a déployé ses forces armées et qu'il aurait pu combiner cela avec la diplomatie. De tout ce qui précède, deux principaux courants se dégagent : d'un côté, nous avons ceux qui pensent que le terrorisme puise sa source dans la défaillance des États africains et de la diplomatie qu'ils ont mise en place après les indépendances. D'un autre côté, il y a cette catégorie de penseurs qui suppose que la lutte contre le terrorisme en Afrique, surtout au Sahel et dans la région du Lac-Tchad passe inéluctablement par des actions collectives et efforts conjoints des États en question, d'où l'apport d'un pays comme le Tchad semble indispensable. * 25 QUIVY Raymond, CAMPENHOUDT VAN Luc, Manuel de recherche en sciences sociales, Paris, Dunod, 1995, pp 42-43. * 26 L'auteur met en évidence le véritable système diplomatique mis en place par les dirigeants africains au lendemain des indépendances, voir son ouvrage intitule Le système diplomatique africain, Paris Pedone, 1977, p 279. * 27Alain Fogue TedomFOGUE TEDOM Alain, Enjeu géostratégique et conflits politiques internes en Afrique Noire, Paris, Harmattan, 2008, p 418. * 28 SANDAOGO DAMIBA Paul-Henri, Armées ouest-africaines et terrorisme : réponses incertaines, Paris, Trois Colonnes, 2021, pp 85. * 29FANE Pierre Claver OYONO AFANE, Le terrorisme et l'Etat en Afrique, Paris, Harmattan, 2022, pp 142. * 30 Jean-François CARON, L'Occident face au terrorisme : regards critiques sur 20 ans de lutte contre le terrorisme, Québec, Presses de l'Université LAVAL, 2021, pp 106-108. * 31 Léon KOUNGOU, La puissance du Tchad dans la lutte contre les terrorismes au Sahel : mythe ou réalité, Revue Défense Nationale, juillet 2020, p 1. |
|