8 CONCLUSION
Le profil des patients est sans
ambiguïté : ce sont majoritairement des hommes âgés
(médiane 65 ans), agriculteurs, résidant en zone rurale, avec un
faible niveau d'instruction. Ce portrait est bien justifié car il est
lié à une histoire d'expositions cumulées et de
vulnérabilités sociales. Les hommes, par leurs activités
agricoles et de pêche, sont en première ligne face aux eaux
infestées de bilharzies, expliquant le ratio de 6 hommes pour 1 femme.
Leur âge avancé au diagnostic montre la longue latence de la
cancérogenèse, mais aussi d'un système de santé qui
ne les capture que tardivement, lorsque les symptômes deviennent
invalidants. Le fait que 61% des cas soient concentrés dans la Zone de
Santé de Kimpese souligne le rôle de foyer de forte
endémicitéet de contextesocio-économique précaire,
où le manque d'eau potable et d'assainissement perpétue le cycle
de l'infection. L'agriculture, source de vie pour près de la
moitié des cas, devient ici un facteur de risque mortel, exposant
à un double fardeau : le parasite dans l'eau et les pesticides dans les
champs. Enfin, le faible niveau d'éducation verrouille l'accès
à l'information et aux soins, créant un cercle vicieux de
méconnaissance et de retard diagnostic.
La symptomatologie décrite est celle d'une maladie
déjà avancée. L'hématurie, présente chez
73,8% des cas, est le cri d'alarme de la vessie, mais pisser du sang en zone
d'endémieest trop souvent banalisé comme un « fait normal
», retardant le diagnostic de plusieurs années. La dysurie, la
pollakiurie et les douleurs pelviennes racontent la souffrancequotidienne de
patients dont la qualité de vie est réduite. Le fait que plus de
la moitié des tumeurs fassent déjà plus de 3 cm à
la découverte confirme ce retard,malheureusement tragique.
L'échographie, pourtant simple et accessible, n'est visiblement pas
utilisée assez tôt dans une visée de dépistage.
Seuls 63% des patients ont pu être opérés,
majoritairement par des résections transurétrales. La cystectomie
radicale, traitement curatif pour les tumeurs invasives, n'a concerné
que 1% des cas, insinuant ainsi, soit une insuffisance du plateau technique,
soit le stade trop avancé de la maladie lors de l'admission.
L'accès à la chimiothérapie (35%) et à la
radiothérapie (0%) est trèslimité, reflétant des
fortes inégalités géographiques dans l'accès aux
traitements anticancéreux, un problème bien documenté par
Parkin30 et Barton51. L'omission de traiter le parasite
lui-même après le diagnostic (seulement 40% ont reçu du
praziquantel) serait probablement une erreur stratégique, car
éteindre l'incendie inflammatoire pourrait pourtant ralentir la
progression tumorale, comme le préconisait Gryseels16.
La puissance de l'association est criante car avoir un
antécédent de schistosomiase multiplie le risque de cancer
vésical par près de 11 (OR ajusté = 10,52), un chiffre qui
place le Schistosoma Haematobium parmi les cancérogènes les plus
puissants identifiés par la science, comme le soulignent les
monographies du CIRC38. Cette force s'explique par la biologie
même du parasite : ses oeufs, piégés dans la paroi de la
vessie, déclenchent une tempête inflammatoire chronique qui,
pendant des décennies, endommage l'ADN et pousse les cellules vers la
malignité. Le fait que 59% des cas de cancer de la vessie aient connu
trois épisodes ou plus,montrecombienle système de
prévention est défaillant et seulement 35% d'entre eux avaient
reçu du praziquantel, un traitement efficace et peu coûteux.
Chaque infection non traitée, chaque réinfection, est une
occasion manquée de prévenir un cancer et cette situation
transforme une maladie évitable en fléau pour des populations
entières, comme le dénonce l'OMS en rappelant que la bilharziose
est une maladie de la pauvreté4.
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