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L'espace dans Rigodon de CÚline


par Gaëtan Jarnot
UniversitÚ de Nantes
Traductions: Original: fr Source:

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I- L'ESPACE ROMANESQUE

Nous tenterons une première approche de l'espace de Rigodon en le considérant comme un espace commun à d'autres productions romanesques. Cet espace romanesque rassemble et juxtapose en lui les différentes filiations, les différentes expériences littéraires nécessaires à l'auteur pour son travail. Céline n'atteint jamais le « réel » dans son texte mais il effectue une reconstruction encodée, qui est entraînée par des copies ou des stéréotypes de la culture. Pour étudier cette reconstruction nous commencerons par nous pencher sur le statut qu'occupe Rigodon. Il ne s'agira pas pour nous de s'intéresser au statut de Rigodon dans le but d'effectuer un simple classement générique, mais le statut de l'oeuvre (roman de voyage, autobiographie, chronique, roman picaresque...) nous renseigne sur le modèle d'espace littéraire qui peut être privilégié par l'auteur.

Nous étudierons donc ensuite les modèles d'espace littéraire effectivement à l'oeuvre dans Rigodon. Nous développerons les similitudes et les différences de l'espace de Rigodon avec l'espace picaresque. Cette référence culturelle est sans doute la plus évidente dans l'oeuvre mais d'autres stéréotypes culturels comme la littérature carnavalisée peuvent apparaître. La vision de Hambourg répond en effet à la définition bakhtinienne de la littérature carnavalisée ; au sens propre, nous avons un monde à l'envers (navires retournés, zones devenues souterraines). Mais cette copie d'un modèle culturel apparaît de façon trop occasionnelle à l'échelle du roman pour l'étudier ici. Nous nous en servirons en revanche lorsqu'il s'agira d'étudier l'espace signifiant.

Un des intérêts de Rigodon est que certaines filiations littéraires sont clairement revendiquées par Céline. Jamais dans ces précédents romans il n'a autant cité de critiques ou d'auteurs. Lespinasse, Joinville, Villehardouin, et Bergson sont cités comme des modèles dès qu'il s'agit de décrire l'espace. Nous verrons que ces noms sont pour Céline autant une façon d'affirmer son originalité que de construire une réflexion sur l'espace.

1 - LE STATUT DE RIGODON

Le problème de genre que nous poserons aura simplement pour but de déterminer le rapport que Céline prétend entretenir avec le réel dans Rigodon. Le degré de réalisme de l'oeuvre dépend en partie du genre auquel on se réfère. L'ambiguïté qui existe au niveau des instances auteur, narrateur et personnage n'est pas la seule. Cette ambiguïté existe aussi lorsqu'il s'agit de l'espace. Il s'agit de savoir si l'espace qui nous est présenté possède un référent précis ou bien s'il est fabulé. Dégager des différences entre l'espace du texte et l'espace réel nous permettrait d'étudier ces écarts. Les questions relatives au degré de véracité de l'oeuvre ont déjà été posées par des lecteurs dès la publication de Rigodon.

La relation à l'espace est toujours considérée comme un des enjeux du texte :

L'action de Rigodon au contraire ne s'enracine en aucun lieu. Tout au long du livre, de Moorsburg à Warnemünde, puis en sens inverse de Warnemünde à Sigmaringen à Oddort, Hambourg et enfin Copenhague, malgré les détours et les contretemps, Céline relate sans marquer d'arrêt sa fuite vers le Danemark à travers l'agonie du IIIe Reich. Voici un livre dont l'axe est le train, une succession de trains antédiluviens, misérables, qui n'avancent pas, qui se traînent dans des gares détruites en plaines ravagées, à travers les bombardements et les foules qui veulent partir... partir où ? Vers l'ouest, le sud ? A chacun sa marotte. Céline, lui, c'est le nord, le Danemark où il a mis ses économies. Accompagné de sa femme Lili, de Bébert le chat et de La Vigue (l'acteur Le Vigan qui d'ailleurs trahira à un moment donné pour le Sud, Rome), Céline retrouve sa vieille passion du voyage.5(*)

Rédiger un résumé de Rigodon revient souvent à retracer l'itinéraire des personnages à travers l'Allemagne. Jean-Guy Rens s'attache en effet à décrire des mouvements. Il semble donc que le texte soit de nature à nous relater des événements et à nous décrire avec suffisamment de précision l'itinéraire pour pouvoir tracer sur une carte le parcours des personnages. Ces détails permettent à un biographe comme Frédéric Vitoux de s'inspirer de l'oeuvre de Céline pour décrire sa fuite :

Et le petit tortillard avec sa locomotive chauffée au bois quitta donc Sigmaringen dans la soirée du 22 mars pour atteindre la banlieue d'Ulm, à soixante-dix kilomètres de là, en pleine nuit. Plus de gare mais des baraquements sommaires. Une ville en ruine, une ville fantôme qu'il fallut traverser à l'aube pour retrouver, à l'est, un nouveau baraquement, un nouveau tortillard pour Augsbourg.6(*)

Les éléments du biographe et du romancier peuvent donc se trouver identiques quand il s'agit de l'espace. Cependant en recoupant ses sources, le biographe se rend vite compte des différences entre la réalité et le texte. Une partie de la réalité est accessible grâce à Germinal Chanoin qui avait gardé un plan de l'Allemagne où il avait soigneusement noté les gares traversées. François Gibault qui a consulté ce document (Céline cavalier de l'Apocalypse, p.68) a pu ainsi reconstituer parfaitement l'itinéraire de Céline et de ses compagnons. D'Augsbourg à la frontière danoise, ils ont donc semblé se diriger au jugé vers le nord, en passant par Nuremberg, Fürth, Bamberg, Göttingen, et Hanovre. Ce chemin diffère de celui que Céline nous propose, mais il ne s'agit encore que de la deuxième partie du trajet les conduisant vers le nord. Car dans Rigodon, le retour à Sigmaringen est immédiatement suivi d'un changement de train et d'un nouveau départ pour le Nord. A l'évidence, il s'agit d'une négligence ; Il manque en fait une transition. Céline ne pouvait raconter une deuxième fois l'épisode médian du séjour dans l'enclave française (D'un château l'autre), mais il n'a pas introduit de cheville susceptible de combler la contradiction narrative. Mais qu'il soit fictif ou réel selon les données biographiques ne nous importe pas. Nous admettrons simplement qu'il est impossible de faire abstraction du contexte extra-romanesque afin de mettre à jour les processus littéraires transformant la réalité.

L'illusion réaliste a cependant fonctionné dès la publication du texte :

Ce n'est pas un roman mais une chronique, la narration, coupée de mille incidentes, des pérégrinations de Céline à travers l'Allemagne livrée à toutes les fureurs de la guerre, à l'heure où s'écroulait le IIIe Reich.7(*)

Cette remarque ferait donc plutôt passer le travail de Céline pour celui d'un chroniqueur. La prise du texte avec le réel est donc presque maximale. Mais plus loin le même auteur précise :

Il arrive à Céline de transposer, de fabuler.8(*)

Céline n'apparaît plus alors que comme un fabulateur, le lecteur a conscience du pouvoir créateur de Céline. Mais la question est de savoir comment peuvent cohabiter ces deux formes d'écriture. Cette dernière citation nous laisse penser que les inventions de Céline sont occasionnelles et se détachent clairement des passages plus réalistes de Rigodon.

Dans les intentions de Céline, cette délimitation entre le réel et l'imaginaire dans le texte est beaucoup plus floue. Ce mélange des genres apparaît encore davantage dans le texte même :

moi chroniqueur des Grands Guignols, je peux très honnêtement vous faire voir le très beau spectacle que ce fut, la mise à feu des forts bastions... les contorsions et mimiques... que beaucoup ont réchappé ! 9(*)

Cette chronique possède le réalisme d'une scène de théâtre de marionnettes dès qu'il s'agit de décrire le spectacle des bombardements. C'est dans ces circonstances que le réel semble le moins pris en compte d'après Céline. Mais la partie dynamique de l'épopée est également touchée. Rigodon n'est pas non plus devenu un roman de voyage réalisé sur le modèle d'écrivains parcourant l'Italie et ses monuments :

tout de même ça faisait des mois que nous nous promenions, si j'ose dire... Est... Nord... et zigzag d'un aiguillage l'autre et voies coupées et tortillards et trains spéciaux.10(*)

Il m'explique... un train « stratégique spécial »... alors ?... pour où ?... pas de nom de ville !... ça commence bien...11(*)

notre tourisme assez spécial sous les tunnels, puis en plein air...12(*)

Il ne s'agit donc pas d'effectuer un quelconque tourisme puisque l'itinéraire suivi et le nom des villes sont ignorés par les personnages. Ce « tourisme assez spécial » nous fait découvrir des personnages et des situations d'avantage que des paysages ou l'Allemagne de 1945. « Colin-Maillard » était d'ailleurs le titre initial du roman. Ce titre était chargé de dire l'aveuglement dans lequel étaient plongés les protagonistes de l'aventure à travers l'Allemagne. Or cette cécité n'est pas compatible avec le réalisme recherché de la chronique. Mais pendant l'écriture de Rigodon Céline cherche à définir son roman dans un entretien accordé à un journaliste. En le définissant comme une « divagation à travers un paysage »13(*) Céline joue sur le double sens du mot divaguer : sens psychique et physique. Le système mêlant l'hallucination fréquente de Céline et la perte de repères physiques qui en découle permet de combiner deux techniques littéraires : en prise avec le réel dans les mouvements à l'échelle du pays, cette illusion réaliste cesse dès que la description s'attache au « paysage » inhabituel de l'Allemagne en guerre.

* 5 Jean-Guy Rens, « Voyage n°11. Rigodon par L.-F. Céline », in La Revue de Belles-Lettres [Genève], n°1, 1971 reproduit dans Les critiques de notre temps et Céline, Garnier, 1976, p.172

* 6 Frédéric Vitoux, La Vie de Céline, Grasset, 1988, p. 431

* 7 Jacques Valmont, « Céline : Rigodon », in Aspects de la France, hebdomadaire de l'Action française [Paris], 13 mars 1969 article reproduit dans Les critiques de notre temps et Céline, Garnier, 1976, pp.167-171

* 8 id.

* 9 Rigodon, p.732

* 10 Rigodon, p.799

* 11 Rigodon, p.803

* 12 Rigodon, p.876

* 13 Interview avec André Parinaud, III (Cahiers Céline, 2, p.172) dont des passages sont reproduits dans l'Edition de la Pléiade p.1181

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