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L'espace dans Rigodon de CÚline


par Gaëtan Jarnot
UniversitÚ de Nantes
Traductions: Original: fr Source:

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2- FILIATIONS

2 -1- LE ROMAN PICARESQUE

Dès sa publication, l'odyssée allemande de Rigodon, renouant avec le mouvement, a été comparée à celle du Voyage au bout de la nuit :

Voyage au bout de la nuit, Rigodon : la boucle est fermée. Céline est revenu à son point de départ. Avec en plus : un style entièrement refondu et une toile de fond d'une mesure telle qu'aucun écrivain depuis Homère n'en a eue à sa portée.14(*)

Voyage au bout de la nuit est souvent rattaché au succès du genre picaresque. La proximité des deux romans tient sans doute dans ce retour du genre picaresque dans l'oeuvre de Céline. Celle-ci est marquée par le voyage et l'errance. Du Voyage à Rigodon le narrateur peine à trouver un lieu qui lui convienne. La fatalité des circonstances à laquelle s'ajoute le moi du narrateur conduisent à une instabilité qui marque une grande partie de l'oeuvre de Céline. Le héros est donc sans cesse conduit dans une recherche à travers l'espace.

Jean Weisgerber dans L'espace romanesque15(*) s'attache à dégager des invariants dans l'espace picaresque. Rigodon vérifie un des ces points selon lequel deux personnages distincts apparaissent dans le roman : le narrateur se remémorant ce qu'il a été et le même personnage plus jeune sujet de ses récits. Dans Rigodon on retrouve bien le Céline de 1961 se remémorant ce qu'il était en 1945. Céline n'a d'ailleurs jamais été aussi présent dans son oeuvre ; cette « inflation de l'auteur »16(*) a pour conséquence d'installer un espace bien défini : l'espace du narrateur. C'est dans la maison de Meudon que s'ouvre et que se clôt le roman. Mais à la différence des lieux étudiés par Weisgerber, ce lieu est bien loin du locus amoenus traditionnellement trouvé par le héros au bout de sa route. L'espace du narrateur est constamment menacé par des journalistes, des visites impromptues et pour finir par les Chinois. L'espace du narrateur est donc bien présent mais contrairement à la tradition picaresque ce n'est pas un lieu où le narrateur a trouvé la sagesse et le repos.

Mais une des principales fonctions de l'espace picaresque semble être qu'il doive servir de support à une quête métaphysique et combler les besoins corporels. Pour ce dernier point, la règle est vérifiée ; dans leur fuite la nourriture vient vite à manquer et la quête de nourriture est un des leitmotivs du déplacement :

moi c'était le lait condensé... on a un but !... je voyais pas très bien une boutique ouverte... épicier ou pharmacien...17(*)

nous on était pas là pour rire, le lait qui nous intéressait, et une boule, un pain, en somme une boutique...18(*)

La nourriture et les besoins corporels sont donc le but des déplacements dans une ville comme Hambourg mais les déplacements à plus grande échelle appellent une autre explication. La quête métaphysique des picaros n'est plus présente chez Céline. Le modèle picaresque est perverti et dégradé puisque ce sont des raisons pécuniaires qui attirent Céline vers le nord. Le but du voyage est tardivement avoué :

J'en avais parlé à personne mais j'y pensais je peux dire depuis Paris... même mon idée depuis toujours, preuve que tous les droits de mes belles oeuvres, à peu près six millions de francs étaient là-haut... pas au petit bonheur : en coffre et en banque... je peux le dire à présent Landsman Bank... Peter Bank Wej... ça risque plus rien... seulement je voudrais pas qu'on croie que cette chronique est qu'un tissu de billevesées...19(*)

Dans le projet initial de Céline, le roman devait être conduit au-delà de l'arrivée à Copenhague. La récupération de cet argent caché devait donc conclure Rigodon. Le voyage n'a donc plus de fonction initiatique : le voyageur n'apprend rien, son chemin n'est guidé que par des considérations matérielles primaires. Le narrateur a peu d'expérience à tirer de ses aventures, c'est pourquoi le voyage et les déplacements sont considérés négativement par le vieux narrateur :

moi je suis guéri des voyages une fois pour toutes, Lili aussi je crois...20(*)

La dégradation du modèle picaresque tient à ce que la quête métaphysique est absente et a été remplacée par une quête plus matérielle : celle de l'argent.

En s'attardant davantage sur les déplacements effectués dans l'espace picaresque, Weisgerber note la valorisation relative de l'arrêt, de la discontinuité et de l'aller-retour. Le lieu fixe et l'arrêt sont en effet privilégiés non seulement parce que le lieu du narrateur est très présent mais également par l'intermédiaire du moyen de transport utilisé. Le train permet au petit groupe d'effectuer des haltes dans les gares en attendant la prochaine correspondance. Mais Céline annihile l'exotisme traditionnellement lié à la circulation ferroviaire. Ce n'est, on l'a vu, pas un roman de voyage, le trajet lui-même occupe peu de place dans le roman. C'est bien dans les gares et lors de leurs multiples arrêts que le roman s'attarde. Quant à la discontinuité elle est également présente : le roman est divisé entre les temps faibles passés dans les trains et les temps forts de l'arrêt. Quant à l'aller-retour c'est sans doute ce qui détermine le plus l'espace et les déplacements. Céline effectue trois déplacements : l'expédition à Rostock, le voyage vers Sigmaringen et enfin la remontée vers le Danemark. On peut donc considérer que Céline effectue l'aller-retour Nord-Sud-Nord. Mais ce parcours est déjà inscrit dans le titre qui sert de programme au roman. Ce titre a été étudié par Alain Hardy alors que le roman n'était pas encore publié21(*). De toutes les significations données à ce titre nous retiendrons seulement la danse du XVIIe-XVIIIe siècle faite de flexions et sauts sur place et le signal indiquant au champ de tir une balle dans la cible. Deux significations qui ont rapport avec l'espace : la danse effectuée avec un pas en avant et un pas en arrière et la balle qui va droit au but. Le mouvement d'aller-retour est donc bien présent dans le roman au point d'avoir été décisif dans le choix du titre. Ce mouvement témoigne des vains efforts du petit groupe pour rejoindre le Nord et qui se retrouve baladé au gré des différents événements par une puissance invisible.

Si Rigodon comme le Voyage au bout de la nuit est souvent ramené au genre picaresque, le fait est justifié quant au rapport qu'entretient notre aventurier avec l'espace, mais il l'est beaucoup moins lorsque l'on regarde quelles valeurs supporte l'espace. Lorsque le nihilisme envahit le roman picaresque de Céline, alors la quête métaphysique ne fait plus partie du parcours, seul subsiste le désir de récupérer de l'argent.

* 14 Jean-Guy Rens, « Voyage n°11. Rigodon par L.-F. Céline » , in La Revue de Belles-Lettres [Genève], n°1, 1971. L'article est reproduit dans Les Critiques de notre temps et Céline, Garnier, Paris, 1976, pp.171-182

* 15 Editions l'âge d'homme, Lausanne, 1978, pp.23-52

* 16 Sophie Hartmann, L'envers de l'histoire contemporaine : essai sur la trilogie allemande de L.F. Céline, Paris 7, 1999

* 17 Rigodon, p.862

* 18 Rigodon, p.862

* 19 Rigodon, p.886

* 20 Rigodon, p.893

* 21 Alain Hardy, « Rigodon », Cahier de l'Herne, Le Livre de Poche, 1972, p 147-160

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