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L'espace dans Rigodon de CÚline


par Gaëtan Jarnot
UniversitÚ de Nantes
Traductions: Original: fr Source:

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2-2- ESPACES CLOS

Ces espaces sont ceux qui sont caractérisés de la façon la plus négative. La peur de l'espace clos est intériorisée et ressurgit à de nombreuses reprises dans le roman de façon explicite :

j'aime pas surtout les sous-sols, ni les crevasses... encore à présent tenez, pour un empire vous me feriez pas prendre le métro, ni me risquer au cinéma... l'expérience de très vilaines choses, réclusion et le reste... si on vous invite en sous-sol c'est pour vous malmener horrible...68(*) 

Chaque mètre de l'espace qui entoure notre personnage constitue une menace de mort, une menace liée à l'obscurité et à la nuit. Mais cette menace ne se fait pas instantanément ressentir dans les espaces clos. Les refuges confortables ne manquent pas. Mais le confort n'est qu'apparence et le héros s'y sent très vite mal à l'aise voire menacé. Le tunnel est un bon exemple de ce thème du faux refuge :

heureusement nous sommes sous le tunnel...69(*)

Le tunnel est d'abord un lieu de sécurité relative pendant le bombardement. Puis l'inquiétude s'installe progressivement :

ils crèveront le roc ! les rocs là-haut jusqu'à la voûte !... 70(*)

Les lieux de claustration permettent la mise en scène du passage de la sécurité au danger. La fin d'un cycle est encore une fois effectuée en reprenant le thème du faux refuge. Nous verrons que l'espace du narrateur utilise aussi ce thème, mais on peut se demander s'il n'est pas utilisé de façon parodique. Le danger du « péril jaune » tel qu'il est représenté semble beaucoup trop caricatural. Mais il permet de mettre fin au roman de la même façon que tous les cycles précédents. La trame narrative pourrait d'ailleurs très bien être résumée dans cette expression :

chocs, contre-chocs, repos !... et c'est pas fini 71(*)

Le repos sera à nouveau suivi d'un autre danger, jusqu'à la fin du roman...

Le danger de la claustration se manifeste de façon encore plus marquée lorsque l'espace est peuplé. L'enfermement est d'ailleurs souvent lié au groupe. Les individus ne sont jamais enfermés seuls, mais toujours en groupe :

mais à côté, dans une usine, pleins de gens enfermés et à clé !... oui bouclés ! voyez ça !... dans une brasserie, une vraie, pas une boutique, ni un bistrot... non !... une usine à bière... grande usine... pleine de gens...72(*)

Ces gens en groupe ne sont pas représentés dans leur individualité. La nationalité et le sexe sont les seuls éléments perçus par le personnage. Le groupe est souvent représenté sous la forme d'un tas de chair. La contiguïté d'autres êtres dans un lieu exigu conduit le narrateur à représenter l'envahissement de l'espace :

nous là-dedans, nous trois et Bébert, dans l'amalgame de ces femmes baltes, loupiots et familles dans leur méli-mélo de croupions, nichons, bras et cheveux... coincés imbriqués de façon qu'on puisse pas beaucoup nous jeter hors... moi au moins trois cuisses et un pied autour du cou... sur la tête... [...]question d'être comprimés, pressés, pilés, pressurés.73(*)

Ce n'est pas la représentation du groupe qui intéresse Céline : les individus sont indifférenciés. La promiscuité est ici figurée dans la perception de parties isolées du corps. C'est par la limitation de la visibilité que la fonction du local s'impose. La liberté du coup d'oeil est symbolique chez Céline. Comme nous l'avons vu dans le processus descriptif, comme si la privation de vision ne suffisait pas, le narrateur redouble l'enfermement par l'allusion au deuxième plan :

Je vois défiler entre deux hanches et trois nuques, prairies, bocage et une ferme...74(*)

Nous disposons de descriptions très sommaires pour ces lieux clos. Le train ou l'hôtel Phoenix n'ont d'existence qu'en tant que lieu scénique que circonscrivent quatre chambres pour l'hôtel et un compartiment pour le train. De plus, le train ne révèle aucun véritable dehors, en cultivant l'uniformité. A partir de ces indications, il est difficile de construire une représentation vraisemblable du lieu. Mais l'ambition de Céline est ailleurs, deux thématiques dominent : la promiscuité et l'idée du piège. Nous avons déjà vu s'exercer la promiscuité dans le train, mais celui-ci peut également devenir un piège. Les officiers allemands sont ainsi rejetés du train par les femmes enceintes et les enfants75(*).

Ces mêmes enfants dans la logique de retournement des valeurs dans la littérature carnavalisée vont devenir les rois des souterrains. Céline est accompagné de ses quelques enfants déficients pour parcourir des catacombes :

sourds crétins baveux... mais tout contrefaits comme ils sont ils peuvent bien passer par les trous et entre les rocs et les ferrailles... Catacombes sont bien faites pour eux 76(*)

ils passaient par n'importe quel trou, des fentes vous vous demandiez comment ?... 77(*)

ils bavaient toujours, petits crétins, mais tenaient mieux debout, il me semblait, se ramassaient pas tant, et même je crois y en avait qui s'amusaient 78(*)

Dans cet espace souterrain, les lois et valeurs sont renversés. Les enfants habituellement malhabiles s'acclimatent aux galeries qui deviennent leur royaume. C'est le propre de cet espace ravagé par la guerre de n'être plus adapté qu'aux déplacements anarchiques. L'espace effectue sa sélection naturelle et les sujets les mieux adaptés au milieu constituent une nouvelle force vitale. Ce sont les enfants qui prennent les initiatives dans ces catacombes, Céline ne fait que les suivre.

Tous ces espaces sont souvent juxtaposés entre eux sans liaison traditionnelle. Le déplacement est mis entre parenthèses. Le présent de la narration à Meudon sert de cheville entre deux épisodes et donc entre deux lieux.

* 68 Rigodon, pp.890-891

* 69 Rigodon, p.765

* 70 Rigodon, p.765.

* 71 Rigodon, p.820

* 72 Rigodon, p.789

* 73 Rigodon, p.762

* 74 Rigodon, p.763

* 75 Rigodon, p.760

* 76 Rigodon, p.864

* 77 Rigodon, p.870

* 78 Rigodon, p.871

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