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Documentation sur le statut des métis de pères Allemands au Togo entre 1905 et 1914. Présentation de documents allemands avec traductions ou résumés en français


par Essosimna Tomfei Marie-Josée ADILI
Université de Lomé (Togo ) - Maà®trise en lettres allemandes 2012
  

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1- MISE EN PERSPECTIVE DU SUJET

1.1- Considérations générales et regard précolonial sur le métissage

Métis et métissage

Selon le site wikipedia, « la notion de métis (du mot latin mixtîcius ou mixtus qui signifie « mélangé »/« mêlé ») désigne le mélange de deux éléments distincts, qu'il s'agisse de choses concrètes comme les êtres vivants, les animaux ou les plantes, ou qu'il s'agisse de choses moins concrètes comme la culture, la littérature etc. Dans le cas qui nous intéresse ici, celui des êtres humains, le métissage désigne le mélange des sangs du point de vue racial, et sa principale illustration est la créolisation, type racial des « créôles » des Caraïbes qui sont issus du mélange des négriers blancs et des esclaves noires. Et la notion de métissage devenue un concept plus général, s'applique au domaine artistique (culture, littérature, arts plastique, musique, danse etc...) ou commercial (dans le marketing de la mode par exemple).

Mais ce qu'il est important de souligner, c'est que la perception du « métis » et la compréhension du mot « métissage » dépendent de l'idéologie dominante ou des fantasmes personnels ou collectifs. Le métis peut être perçu comme un idéal de type humain, comme il peut être traité comme un « bâtard ». Dans l'Allemagne nazie, les mots « Mestize » et « Mischling » qui désignaient le « métis », ciblaient explicitement les Juifs, et il fallait éviter toute union avec les personnes d'origine juive, pour préserver la pureté de la race aryenne17. Cette politique de séparation des races était aussi valable pour les Noirs, au point que le Chancelier Adolf Hitler avait publiquement refusé de serrer la main de

17 Selon le site web Wikipedia, Mischling«, qui signifie « métis » en allemand, est un terme employé sous le Troisième Reich pour désigner les personnes d'ascendance partiellement juive. Ce mot, dont l'origine est à rapprocher du « mestizo » espagnol ou du « métis » français, signifie littéralement « personne mélangée ». D'après la définition des lois de Nuremberg (1935), un Juif était : soit une personne ayant au moins trois grands-parents juifs (indépendamment de son affiliation religieuse ou de son identification propre), soit une personne ayant deux grands-parents juifs et étant elle-même de confession judaïque, ou mariée à un(e) Juif(ve). Les personnes n'étant pas de confession judaïque étaient néanmoins considérés comme : Mischlings au premier degré, si deux de leurs grands-parents étaient juifs, Mischlings au second degré, si un seul de leur grand-parent juif. Étant donné qu'au XIXe siècle, de nombreux Juifs d'Allemagne se convertirent à la religion reformée et épousèrent des chrétiens, beaucoup de Mischlings aux premier et second degrés étaient des protestants. En 1939, le recensement du Reich dénombre environ 72 000 Mischlings au premier degré, quelque 39 000 au second, et des dizaines de milliers à des degrés plus importants. Site wikipedia consulté le 22.09.2011

l'athlète noir américain Jesse Owens qui avait gagné la médaille d'or aux Jeux Olympiques de 1936 à Berlin. En Afrique du Sud, jusqu'à un passé récent, la politique de l'apartheid proclamait et défendait la séparation physique des races blanche et noire, et interdisait strictement les unions mixtes, également au nom de la pureté et de la supériorité de la race blanche. Cela a conduit à la construction des ghettos appelés « Bantoustans », comme celui de Soweto. En Australie, une doctrine eugéniste cultivait l'idée que le métissage menaçait l'avenir du pays, et il fut aménagé des « zones protégés » où étaient concentrés les Aborigènes, pour éviter qu'ils n'entrent en contact avec des Européens ou des Asiatiques. On peut citer sans doute plusieurs autres exemples historiques - ou même contemporains - comme les réserves d'Indiens aux Etats Unis d'Amérique.

De nos jours, le métissage est plutôt considéré comme « l'avenir de l'Humanité », car aucune race humaine ne peut plus être considérée comme pure, et le métissage des cultures est la politique à laquelle aspirent presque tous les Etats et tous les gouvernements de la planète, avec plus ou moins de conviction. D'ailleurs, de nos jours, le mot « métis » ne se définit plus explicitement par la notion de « race » qui est négativement connotée. La définition allemande actuelle dans le dictionnaire Wörterbuch der deutschen Sprache (Wissen Media, 2005) fait plutôt référence à l'ethnie: «Mischling: dessen Eltern verschiedenen ethnischen Gruppen angehören.« Et pourtant, l'Allemagne n'est pas considérée comme un pays peuplé d'ethnies, comme en Afrique. Tout ceci montre la difficulté qu'il y a aujourd'hui à utiliser les mots « races », « ethnies », « métis » et « métissage ».

Cette mise au point est nécessaire pour comprendre que le contexte qui a vu la naissance des métis allemands« du Togo constitue un facteur capital pour comprendre comment fut traitée cette catégorie de personnes à cette époque où régnait l'idéologie du colonialisme, avec tous ses corollaires. Cette mise au point sert aussi à comprendre que les termes « métis » et « métissage » peuvent être définis négativement s'ils sont « emprisonnés » dans une idéologie donnée. Ils peuvent être synonymes de dégénérescence, d'immoralité et d'insanité.

C'est ainsi que le dictionnaire colonial Deutsches Kolonial-Lexikon (1920) consacre
plusieurs pages aux deux concepts « Mischehen » (unions mixtes) et « Mischlinge »
(métis), en soulignant surtout (tome 2, p. 564): La question des mariages mixtes n'a eu

d'importance pratique que dans les colonies du Sud-Ouest Africain Allemand et Samoa, puisque dans les autres protectorats, il n'y a pas eu de mariages entre des Blancs et des Noires, à l'exception de quelques cas isolés.«18

En d'autres termes : En dehors de la colonie allemande du Sud-Ouest Africain et de Samoa où le mariage mixte était déjà légalisé avant l'avènement de la colonisation allemande, aucune union mixte n'a été acceptée, reconnue ou légalisée dans les autres colonies allemandes, à quelques rares exceptions près. Voilà le cadre historique dans lequel il faut analyser et comprendre la question des « métis allemands » au Togo : aucune union mixte n'a été célébrée ou légalisée au Togo sous domination allemande. Voilà la stricte vérité historique qui détermine le statut et le destin des métis de pères allemands au Togo.

Sur cette base, le Deutsches Kolonial-Lexikon (tome 2, pp. 564ff) définit le mot « Mischling » et rend compte de sa réalité historique en six rubriques : 1. La question de la terminologie, 2. L'appréciation anthropologique de la question, 3. Les expériences rassemblées sur cette question, 4. Son appréciation sociologique, 5. Le nombre des métis dans les colonies allemandes, et 6. La situation juridique des métis. Cette approche méthodique et systématique du concept de « métis » montre l'importance de la question dans le colonialisme allemand. Sans vouloir entrer dans tous les détails, on peut résumer la question des métis dans le colonialisme allemand comme suit : Pour un colon allemand (et sans doute pour la grande majorité des Allemands de l'époque coloniale), il n'y a pas de place intermédiaire entre la race du colonisateur blanc et la race des colonisés, quelle que soit la couleur de leur peau. Dans les colonies allemandes d'Afrique, on ne reconnaissait donc que deux races : il y a le Blanc (colonisateur) et le Noir (colonisé). S'il y a naissance d'un métis, ce dernier, quel que soit le degré de son métissage, est donc classé dans la catégorie des « gens de couleur » (Farbige) et est généralement appelé « Mulâtre ». Le métis n'a donc pas d'existence juridique légale, puisqu'aucune loi n'a été prévue pour lui. Voilà le point de départ historique de l'appréciation de ceux qu'on appelle des « métis allemands », mais qui, selon les Allemands, n'ont rien d'allemand. C'est pourquoi les colons allemands utilisaient le mot « mulâtre », pour stigmatiser les métis et exprimer du mépris envers eux, car ce mot « mulâtre » se réfère implicitement et péjorativement au mulet, produit du croisement entre l'âne et la jument. Dans la présente étude, nous allons

18 Die Frage der Mischehen hat praktische Bedeutung nur in den Schutzgebieten Deutsch-Südwestafrika und in Samoa erlangt, da in den übrigen Schutzgebieten, von vereinzelten Ausnahmen ausgesehen, Eheschließungen zwischen Weißen und Farbigen nicht vorgekommen sind.«( Deutsches Kolonial-Lexikon, Band 2, S. 564ff)

utiliser le terme « métis » » plutôt que celui de « mulâtre », qui sera tout de même conservé dans les citations, pour ne pas trahir les propos ou en déformer le sens historique. Evidemment, selon les Togolais de l'époque - et selon les « métis allemands » eux-mêmes, nul ne peut nier - et aucune loi ne peut effacer le fait - qu'il y avait des enfants dont les pères étaient des Allemands. Comment pouvait-on nier une réalité sociologique, uniquement pour des raisons idéologiques ? Voilà comment se posait à l'administration coloniale allemande la question des métis de pères allemands.

En réalité, aujourd'ui, à l'époque postcoloniale, le métissage se définit, de manière neutre, comme le résultat d'un croisement génétique, et lorsqu'il s'applique aux humains, les enfants issus de ce « croisement » sont généralement appelés métis, étant donc issus de l'union de deux personnes de couleurs de peau différentes. Dans les cas des métis allemands« au Togo qui nous concernent ici, nous parlerons, non pas de « croisement », mais de « mariage mixte » (ou « union mixte ») et de « couple mixte » pour désigner spécifiquement les relations entretenues par un Allemand et une Togolaise (ou une Africaine en général), et dont la progéniture est appelée « métis » ou « métisse ». Le métissage tel qu'il est abordé ici est donc l'union mixte féconde - légitime ou illégitime - entre un homme d'origine allemande et une femme d'origine togolaise, à l'époque coloniale allemande.

Dans ce mémoire, nous abordons surtout la question des enfants nés de toutes ces unions mixtes, ainsi que les principales mesures de législation coloniale relatives aux enfants métis issus de ces unions, à l'époque du Togo allemand (1884-1914). Ceux qui ne voyaient pas d'un bon oeil ces métis les appelaient mulâtres«, et cela se remarque dans les documents que nous traitons ici. D'aucuns considéraient donc les mulâtres (ou les mulâtresses) comme des créatures entre l'homme et l'animal. D'autres les traitaient explicitement de bâtards«19. Appelés donc « Mulatten » (mulâtres), les métis allemands« du Togo étaient ainsi implicitement animalisés« et catégorisés, comme appartenant à une race particulière.

Mais malgré cette image de métis négativement connotée, les Européens d'Afrique ne
résistaient que rarement à la tentation d'en faire, et pour cela ils n'hésitaient pas à vivre en
ménage avec des femmes noires qu'ils considéraient comme leurs épouses légitimes, ou

19 Dans le Sud-Ouest Africain allemand (aujourd'hui appelé Namibie), il existait - et il existe encore sans doute - une race« appelée Nation der Bastarden«, c'est à-dire la race« des bâtards.

tout au moins comme leurs compagnes officielles. Au Sénégal par exemple, les Signares étaient des femmes très convoitées.

Les signares sont ces jeunes femmes métisses très célèbres au Sénégal depuis le 16ème siècle. Issues du mariage des Européens avec des femmes wolof et fula, elles étaient très puissantes à cause de leurs relations avec les plus hautes autorités politiques du pays à cette époque, et surtout réputées pour leur beauté envoûtante et leurs richesses, qu'elles faisaient fructifier habilement. Pour attirer les Européens, elles organisaient des fêtes dominicales agrémentées par de petites captives richement parées qui étaient généralement des esclaves sauvées de la traite négrière et intégrées aux maisons des Signares. Elles menaient généralement une vie de femme fatale, cultivant à l'extrême la sensualité. Senghor les a célébrées dans plusieurs poèmes dont « Joal » dans lequel il écrit :

Joal!

Je me rappelle.

Je me rappelle les signares à l'ombre verte des vérandas

Les signares aux yeux surréels comme un clair de lune sur la grève.

(Léopold Sédar Senghor, Chants d'ombre, 1945)

C'est d'ailleurs en se référant implicitement aux Signares qu'un proverbe sénégalais dit : Toute femme d'une grande beauté n'est indigne d'aucun lit, fut-ce-t-il le lit conjugal d'un noble«. Effectivement, les Signares ont construit leur célébrité en faisant de grandes conquêtes de nobles européens comme ce fut le cas, entre autres, du Chevalier Stanislas de Boufflers, gouverneur du Sénégal en 1785. Jusqu'aujourd'hui, les Signares représentent une institution respectable au Sénégal, particulièrement à Saint Louis.

Il y a donc également, à côté de la perception négative du métis, une perception positive. C'est valable pour les femmes appelées Signares au Sénégal, mais c'est aussi le cas pour quelques métis célèbres dont voici les portraits.

1.2 - Quelques « métis » célèbres de la côte ouestafricaine à l'époque précoloniale Depuis le 15ème siècle, les Européens qui venaient en Afrique (commerçants, soldats, explorateurs ou missionnaires) arrivaient généralement célibataires et n'avaient aucune chance de trouver sur place une femme blanche à épouser. C'est alors qu'ils prenaient des Africaines pour compagnes, généralement selon les pratiques africaines locales. Nombreux furent sans doute les enfants métis issus de telles unions dans toute l'Afrique.

Ensuite, il y eut au milieu du 19ème siècle, l'arrivée des métis afro-américains, conséquence de l'abolition de la traite négrière, de l'affranchissement des esclaves dans les Amériques, et de la naissance d'Etats africains comme le Liberia et la Sierra Leone20. Il serait fastidieux de nommer tous ces métis ouestafricains qui ont constitué les premières élites de leurs divers pays, ainsi que de toute la région ouestafricaine.

Quant aux premiers Européens installés en Afrique de l'Ouest dès le 15ième siècle (Portugais, Espagnols, Hollandais, Danois), ils ne trouvaient apparemment aucun inconvénient moral à vivre avec des femmes noires et à avoir des enfants avec elles. Au temps de la Traite négrière, les gouverneurs des forts européens ne se privaient pas de choisir parmi les esclaves à embarquer les plus belles (ou les plus jeunes) femmes qu'ils faisaient monter dans leurs appartements. Et lorsque celles-ci tombaient enceinte, elles étaient libérées et renvoyées dans leurs familles pour y éduquer l'enfant métis21. Si l'éducation de l'enfant est bien assurée, il pouvait alors avoir un destin remarquable, comme ce fut le cas pour Jacob Protten, un métis bien connu sur la côte ouestafricaine.

1.2.1 - Christianus Jacob Protten Africanus (1715-1769)

Dans son article intitulé «Christianus Jacob Protten Africanus (1715-1769). Erster Missionar einer deutschen Missionsgesellschaft in Schwarzafrika«, Peter Sebald trace la vie et la carrière du métis Jacob Protten22, fils d'une princesse d'Aneho et d'un soldat danois du fort de Christianborg (aujourd'hui Accra).

Né le 15 septembre 1715 à Accra, il est envoyé à l'âge de 12 ans à Copenhague (Danemark) où il séjourne de 1727 à 1735 pour des études, notamment les études de théologie qu'il commence en 1732. Il se rend ensuite à Herrenhut en Allemagne, auprès du Comte allemand Zinzendorf, fondateur de la congrégation des frères Moraves appelée « Unitas Fratrum » ou « Herrenhuter Brüdergemeinde ».

20 Les premiers dirigeants de ces Etats étaient des métis américains, à l'instar de Joseph Jenkins Roberts (15 mars 1809 à Norfolk- 24 février 1876 à Monrovia) premier et septième président du Liberia ; l'aéroport international Roberts de Monrovia est nommé d'après lui. Source: http://fr.wikipedia.org, consulté le 08-11- 2011.

21 Cette anecdote est souvent racontée aux touristes qui visitent par exemple les forts d'Elmina ou de Cape Coast au Ghana. Toutefois, il n'est pas précisé si les géniteurs reconnaissaient juridiquement leurs progénitures et leur assuraient toujours la subsistance nécessaire.

22 Cf. également Cornevin 1969 :126f

Illustration n° 3 : Christianus Jacob Protten Africanus (source: www.bibliografica-africana) consulté le 13
octobre 2011

En 1736, Jacob Protten se rend en Hollande en compagnie d'un frère morave nommé Heinrich Huckoff, avec qui il retourne chez lui en Gold Coast en 1737 au fort d'Elmina devenu possession hollandaise, se rendit la même année à Aneho pour y prêcher. Après le décès de Huckoff en 1740, Protten retourne en Allemagne et y épouse Rebecca Freundlich (1718-1780), une métisse ancienne esclave venue des Caraïbes et veuve d'un missionnaire. Il retourne à Accra comme enseignant à l'école danoise des métis de 1756 à 1761, mais doit rejoindre de nouveau l'Allemagne, avant de revenir pour la troisième fois en Afrique en 1765, avec sa femme Rebecca. Il enseigne à nouveau à l'école danoise des métis à Accra jusqu'à sa mort le 23 août 1769. Sa vie a souvent été présentée comme un « modèle de parcours » d'un « homme de couleur » à l'époque. Dès l'âge de 20 ans, et conscient qu'il était un Noir et que sa place était en Afrique, il a décidé d'aller évangéliser chez lui en Afrique. Et dans la demande d'adhésion à la Congrégation des Frères Moraves en 1735, il avait ajouté lui-même à son nom et son prénom de naissance le mot « Africanus », pour affirmer son identité africaine23.

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