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Documentation sur le statut des métis de pères Allemands au Togo entre 1905 et 1914. Présentation de documents allemands avec traductions ou résumés en français

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par Essosimna Tomfei Marie-Josée ADILI
Université de Lomé (Togo ) - Maà®trise en lettres allemandes 2012
  

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1.4 - Quelques exemples de métis de l'époque coloniale allemande

Dans la période précoloniale et dans les premières années de la colonisation allemande, le phénomène des mariages mixtes ne subissait aucun contrôle officiel, et les enfants nés de telles unions voyaient, certes, leur destin lié à la bonne ou à la mauvaise volonté du géniteur blanc, mais en vérité, c'était généralement la famille africaine de chaque mère qui, riche ou pauvre, assurait avec cette dernière l'éducation et la formation de l'enfant. Jusque dans les années avant la fin de la colonisation, le comportement immoral et irresponsable des administrateurs allemands était souvent dénoncé. Dans un article du

Gold Coast Leader (1912), le journaliste écrit à propos de la débauche des fonctionnaires coloniaux37 allemands:

The Togo-Germans are destitute of moral training. They are of German conscription and German militarism locked up in the fort for years under a severe and rigid training; they have lost all their high attainments of moralism. These barbarians here are brought in Africa to contaminate the poor virgins of the Gold Coast and Togoland. If you want a proof I will give you. [...]

Au fur et à mesure que s'amplifiait le phénomène et qu'il s'accompagnait souvent de problèmes sociaux (abandons, errance etc.) que tout le monde pouvait observer, la nécessité de contrôler la situation s'imposait de plus en plus. Au Togo, on peut considérer que le premier déclic décisif pour l'administration fut la naissance de Josef Comla, fils du gouverneur August Köhler en personne. C'était là une affaire très délicate pour l'ensemble de l'administration coloniale, et probablement très embarrassante pour l'administration coloniale à Berlin, si jamais celle-ci venait à en être officiellement informée. La documentation que nous avons rassemblée dans le présent mémoire, prouve que la gestion de cette affaire fut discrète.

1.4.1 - Josef Comla, fils du gouverneur August Köhler : embarras et discrétion Le « mulâtre Josef Comla », comme on l'appelait à l'époque, est né le 17 mars 1897 de l'Allemand August Köhler et de la Togolaise Douha (ou Doaha, Johaha ou Dualia, selon les documents). A cette date, le père portait encore le titre de « Landeshauptmann » (Chef de l'Administration du Territoire) du Togo, avant de devenir officiellement quelques mois plus tard, en 1898, « Gouverneur de la colonie du Togo ».

37 Gold Coast Leader du 6 juillet 1912, auteur: Quashie«

Illustration n° 8a : le Gouverneur Köhler en 1901 (Source : Meinecke 1901: 2)

August Köhler, né le 30 septembre 1858 à Eltville (sur le Rhin, près de Wiesbaden), avait été d'abord juge assesseur avant d'entrer à la Direction des Affaires coloniales au Ministère des Affaires Etrangères à Berlin, en février 1891. La même année il fait partie de l'expédition de Curt von François dans le Sud-Ouest Africain Allemand (aujourd'hui Namibie), en tant que Conseiller pour les questions juridiques, à la suite de quoi il est demeuré administrateur dans cette colonie juqu'en 1894. C'est en février 1895 qu'il est affecté au Togo38. Il venait donc de faire à peine deux ans au Togo lorsque survint la naissance de Josef Comla. Ceci suppose qu'il a eu cette liaison très peu de temps après son arrivée. Or, en tant qu'autorité suprême de la colonie, il avait la réputation d'être un

38 Köhler prenait ainsi la succession de Puttkamer nommé gouverneur au Cameroun. Il sera d'ailleurs souvent appelé à assurer l'interim de Puttkamer comme gouverneur du Cameroun (Sebald 1958:158)

40

homme sévère : « Er galt als energischer Verfechter deutscher Sitte und Moral »39 (Il était considéré comme un défenseur énergique de la morale et des moeurs allemandes). Son portrait ornait des cartes postales, comme on le voit dans l'illustration n° 8a. Il est mort le 20 janvier 1902, à Lomé40 et est enterré au cimetière municipal de Lomé où sa tombe demeure la plus prestigieuse parmi celles de tous les Allemands qui y reposent..

Deux actes historiques fondamentaux ont marqué l'action d'August Köhler à la tête de l'administration coloniale au Togo : c'est lui qui a signé et appliqué l'acte de transfert de la capitale de la colonie d'Aného-Zébé à Lomé le 06 mars 1897 ; c'est aussi sous lui que fut décidée la construction du Palais du Gouverneur qui est devenue - et qui reste encore aujourd'hui - l'une des plus belles réalisations et attractions de la capitale Lomé.

Dans les documents officiels, le fils du gouverneur est appelé tout court « Josef Comla ». Les auteurs des documents évitent ainsi - autant que possible - de mentionner le nom du père, August Köhler. Peu de temps après sa naissance, Josef Comla est discrètement confié à un autre administrateur allemand nommé Jacobi, assistant des douanes, nouvellement arrivé dans la colonie, et qui a - pour ainsi dire - adopté l'enfant et « épousé » sa mère avec laquelle il aura un autre enfant nommé Paul Quakuvi Jacobi.

Pendant dix ans, les textes ne révèlent rien de l'enfant du gouverneur, ni d'ailleurs de sa mère, sans doute parce qu'il y a eu dès 1898 entre August Köhler et le douanier Jacobi une sorte de « gentleman agrement » dont les termes ne sont pas rendus publics. Une chose est certaine : monsieur Jacobi s'est bien occupé de Josef Comla, comme il l'a fait de son propre fils Paul Quakuvi. Lorsque dix ans plus tard, la prolifération des métis allemands était devenue un problème public, le gouverneur Zech prit des mesures pour gérer la situation. C'est dans ce contexte que l'affaire du fils du gouverneur devient publique, puisqu'elle va faire l'objet de procédures judiciaires dont les documents ici présentés en retracent le contenu.

39 Petschull 1984 :124

40 H. Seidel écrit, sans doute par erreur « à l'âge de 42 ans », cf. Heinrich Seidel in Globus Band 81 (1902/1), pp. 208-209: Togo im Jahre 1901. Unser Bericht über die letztjährige Entwicklung des Schutzgebietes muss diesmal mit einer Todesanzeige beginnen. Im Januar verstarb in Lome der bisherige Gouverneur A. Köhler, nur 42 Jahre alt, nachdem er beinahe 11 Jahre im Kolonialdienst thätig gewesen war. Er hatte zuerst in Südwestafrika und dann - seit 1895 - in Togo gewirkt, zu dessen höchstem Amt er 1898 aufgerückt war. Auf seinem Posten erwies er sich stets als ein gerader, ehrlicher Charakter, dem das Gedeihen des Landes ernstlich am Herzen lag. Sein Hingang bedeutet daher einen schweren Verlust für die Kolonie, der er den Ruf verschafft hatte, dass sie von allen unseren auswärtigen Besitzungen die am besten verwaltete sei. Bekannt und geschätzt waren u.a. die klaren, eindringenden Berichte, die während seiner Amtsführung von den Bezirks- wie Stationsleitern nach Deutschland gesandt wurden. Sie gaben fast immer ein zutreffendes Bild der jeweiligen Lage und wurden deshalb nicht selten als Muster für gewisse andere Kolonialverwaltungen hingestellt. [...]»

Le 21 mars 1907 (Josef Comla avait alors 10 ans et son père était décédé depuis 5 ans), le gouvernemeur Zech demanda aux héritiers allemands du feu gouverneur Köhler de s'occuper des frais de scolarité et d'hébergement de son enfant métis. Certes, la garde de l'enfant avait été confiée à l'assistant des douanes Jacobi qui, jusque là, s'en occupait assez bien, mais les dépenses effectuées ne lui étaient pas remboursées, ni par la famille Köhler, ni par l'administration coloniale. Dans un document en date du 16 août 1909, l'assistant des douanes Jacobi déclare41:

Je ne reconnais aucune obligation de prendre soin de l'enfant métis Josef Komla. L'enfant était avant mon arrivée dans la colonie. Dans l'intérêt de la mère de Komla, je suis prêt à acheter pour

l'enfant métis Paul dont je suis le géniteur, la moitié-arrière du lot acquis pour Komla, si l'accès à cette moitié-arrière est garanti par un passage légal dûment notifié, et si je suis autorisé, en contrepartie, à construire sur le reste du lot de Komla une maison d'une valeur minimale de 250 marks. Komla sera propriétaire de cette maison, cependant, mon enfant et sa mère doivent avoir le droit d'y vivre au moins 5 ans.

Cette déclaration suppose qu'il y a eu une plainte, mais il n'est pas facile de savoir de qui elle provenait: de la mère de Josef Comla et Paul Quakuvi ou des parents maternels du fils du gouverneur qui auraient appris que les héritiers de ce dernier avaient droit à une part d'héritage ou de dédommagement, ou encore de la part de la Mission Catholique à Lomé qui avait pris l'enfant en charge dans son école. Cela n'est pas facile à établir avec certitude à partir des documents relatifs à cette affaire. Quoi qu'il en soit, une note officielle en date du 6 aôut 1907 précise42

L'argent n'est pas encore parvenu. Jusqu'à présent, Jacobi n'a pas encore introduit de requête de liquidation et déclare à ce sujet, qu'il ne peut pas le faire. Il propose d'acheter au jeune-homme, avec l'argent de l'héritage de Köhler, un terrain sur lequel il pourrait vivre avec sa mère : La Mission Catholique accorde depuis un an le gîte et le couvert à Jos. Köhler, elle va formuler aussi ses prétentions [à l'héritage], dès qu'elle sera informée de l'arrivée de l'argent. La meilleure solution devrait être de prendre le jeune homme comme pensionnaire de l'nécole gouvernementale.

Jacobi mourut en 1912 à Leipzig, laissant derrière lui un fils métis, Paul Quakuvi, à qui il a
fait don d'un terrain et d'une maison pour respecter la coutume des Européens de
dédommager les enfants issus de rapports extra-conjugaux avec une indigène. Selon les

41 Irgendeine Verpflichtung, für das Mulattenkind Josef Komla zu sorgen, erkenne ich nicht an. Das Kind war vorher geboren, bevor ich ins Schutzgebiet kam. Im Interesse der Mutter des Komla bin ich bereit, die hintere Hälfte des für Komla erworbenen Grundstückes für das von mir erzeugte Mulattenkind Paul zu kaufen, falls der Zugang zu dieser Hälfte durch eine entsprechende Weggerechtigkeit gesichert und mir gestattet wird, als Entgelt auf dem dem Komla verbleibenden Restgrundstück ein Haus im Werte von mindestens 250 M zu errichten. Komla soll das Eigentum an diesem Haus haben, jedoch soll mein Junge und die Mutter auf mindestens 5 Jahre ein Wohnrecht in dem Haus behalten.«

42 Das Geld ist noch nicht eingetroffen. Jacobi hat bislang noch keine Liquidation eingereicht und erklärt sich hierzu ausser Stande. Er schlägt vor, dem Jungen von dem Geld der Köhlerschen Erben ein Grundstück zu kaufen, auf dem er mit seiner Mutter wohnen könnte. Die Kath.Mission gibt seit einem Jahr dem Jos. Köhler Wohnung und Essen, sie wird mit ihren Ansprüchen kommen, sobald sie von dem Eintreffen des Geldes Kunde hat. Es dürfte am zweckmässigsten sein, den Jungen als Kostschüler in die Regierungsschule aufzunehmen.«

notes d'archives du commissaire de police Bähr en date du 14 avril 1913, le fils de Jacobi aurait été embauché à la direction d'une l'entreprise, et Josef Comla continuerait à fréquenter l'école de la mission catholique, et il n'y aurait plus d'argent auprès du gouvernement colonial pour ces deux enfants.

Illustration n° 8b : Köhler, père et fils, jamais réunis !

Face à la confusion qui règne dans les documents allemands au sujet de cette affaire, il est important de prendre en considération le seul témoignage direct dont nous disposons sur elle : l'interview que le fils du gouverneur, Josef Comla, a donnée à monsieur Simtaro en 1981 et à travers laquelle nous apprenons qu'en fait, sa mère s'appelait Duaha (ce qui signifie « à côté de la ville ») et qu'elle fut baptisée Hanna (Simtaro 1982 :673).

Lorsque le journaliste allemand Jürgen Petschull, pour les besoins du Centenaire de la colonisation allemande en Afrique en 1984, effectua un voyage au Togo et rendit visite à Josef Comla, ce dernier, vieux et malade, l'accueillit avec ces mots appris par coeur : « Ich bin Joseph Köhler, der Sohn des Gouverneurs » (Je suis Joseph Köhler, le fils du gouverneur »)43. En réalité, il n'a jamais eu le droit de porter ce nom du temps des Allemands, et rien de sa vie ne porte la marque du rang du gouverneur qui fut son géniteur. Qu'a-t-il gardé comme

43 Cité in Petschull 1984 :124

souvenir de son père ? Ce dernier l'a-t-il jamais pris une fois dans ses bras ? L'a-t-il reconnu comme son enfant, même extra-conjugal ? S'est-il occupé de lui ? Dans le jugement final qui a clôturé l'affaire de Josef Comla - du moins selon les documents ici présentés - ce dernier devait payer à sa mère une partie des sommes que Jacobi avaient investies pour son éducation et la construction de son logement, car Jacobi avait déclaré devant le juge Dr. Asmis44 :

Mais je m'engage à faire au profit de Josef Komla des dépenses supplémentaires au delà des 250 marks, uniquement à condition que Josf Komla prenne l'engagement de rembourser à sa mère Tohaha, dès qu'il le pourra, le montant des dépenses supplémentaires engagées pour lui. Jusqu'au remboursement total de cette dette, Tohaha doit avoir le droit d'utiliser aussi l'habitation de Komla.

Josef Comla aura ainsi à payer, dès qu'il aura commencé à travailler, une somme estimée à plus de 530 marks à l'époque. Il y a de quoi penser que, depuis son enfance, il doit avoir vécu sa naissance comme un mauvais sort qui lui fut jeté.

Nous aurions voulu connaître bien de choses sur la vie de Josef Comla Köhler, mais il n'est pas certain que ses desendants soient disposés, à l'instar des autres familles de métis, à étaler sur la place publique, leur version de l'histoire du « fils du gouverneur », encore moins celle de sa mère qui fut sans aucun doute la double victime dans cette affaire : deux enfants à charge fils de deux pères différents, aucun vrai statut de conjointe reconnue, identité totalement occultée et niée. Qu'a-t-elle été toute sa vie : une «maîtresse », une « concubine », une « épouse », ou tout simplement une « fille-mère » ? En effet, non seulement il règne la plus grande confusion dans les textes au sujet de son nom (Tohaha, Dohaha, Dualia), mais à travers ces documents allemands, on n'apprend pratiquement rien sur son origine et sur sa famille, sur sa vie et sur son parcours. Et surtout rien sur sa liaison avec le gouverneur Köhler. Comme si elle n'avait pas existé !

August Köhler ne fut pas le seul gouverneur du Togo à avoir engendré un métis au Togo. Le dernier gouverneur du Togo, Adolf Friedrich Herzog zu Mecklenburg, eut lui aussi un fils nommé Koffi (Simtaro 1982 : 896). Il est connu au Togo sous le nom de Herzog Koffi, bien que « Herzog » ne soit pas le nom de famille de son père allemand. C'est pourquoi, dans ce cas aussi, le secret fut bien gardé. Le Vice-Gouverneur Hans-Georg von Doering eut aussi plusieurs enfants dont un fils connu sous le nom de « Vondoli », une déformation du nom de son père allemand, et une fille nommée Luise von Doering.

44 Zu den Mehrleistungen über den Betrag von 250M hinaus zu Gunsten des Josef Komla verpflichte ich mich aber nur unter der Bedingung, dass Josef Komla verpflichtet wird, den für ihn aufgewandten Mehrbetrag an seine Mutter Tohaha zurückzuzahlen, sobald er erwachsen ist. Bis zur Tilgung dieser Schuld soll die Tohaha für sich berechtigt sein, auch den Komla'schen Raum zu Benutzen.«

1.4.2 - Les enfants de Hans Gruner

Hans Gruner est arrivé au Togo en 1892 et devint le chef de la Station de Misahöhe. Docteur en philosophie, le lieutenant de réserve Gruner, resté célèbre au Togo par son poids et sa remarquable connaissance des coutumes évhé de Palimé.« (Cornevin 1969:148), il est nommé chef de l'expédition allemande vers l'hinterland du Togo (Togo-Hinterland-Expedition«) de 1894 à 1895, et devint ainsi l'initiateur de la plupart des traités signés avec les souverains de l'intérieur du pays qui donneront lieu aux négociations pour la formation territoriale du Togo allemand. Comme cette expédition partie de Misahöhe le 5 novembre 1894 le mena jusqu'au fleuve Niger, Hans Gruner peut aussi se vanter d'avoir été l'un des premiers administrateurs coloniaux allemands à sillonner la quasi-totalité du Togo allemand. Il participa aussi aux diverses guerres de conquête de 1896-1897, notamment en pays bassar, konkomba, tchiokossi. Par contre, malgré son titre de docteur en philosophie qui faisait de lui - a priori - plutôt un intellectuel, il a très peu publié de contributions scientifiques45 sur le Togo où il a pourtant vécu, de manière presque continue, de 1892 à 1914. Il n'a d'ailleurs jamais pu terminer et publier ses notes de voyages qui n'ont été éditées et publiées qu'en 1997 sous le titre Vormarsch zum Niger. Die Memoiren des Leiters der Togo-Hinterland-expedition 1894/1895. Dans le commentaire de l'historien Ulrich van der Heyden, éditeur de la collection Cognoscere dans laquelle paraît cette publication (p. 412), les documents publiés sont considérés comme une forme de rencontres culturelles« (Kulturkontakt« entre les Allemands et les pays étrangers concernés. Dans le cas de Hans Gruner, ses Mémoires ne peuvent guère être lus comme une rencontre entre la culture allemande et la culture togolaise, mais plutôt comme une documentation détaillée des méthodes et des moyens mis en oeuvre dans la tentative allemande de conquête de l'hinterland du Togo en 1894-1895.

45 Cornevin (1969) signale de lui seulement un commentaire d'une carte (H. Gruner: Begleitworte zur Karte des Sechsherrenstocks [Amandeto], in : Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schuztgebieten, 26, 1913, p. 26) et deux co-publications (H. Gruner/A. Mischlich, v. Seefried/V. Danckelmann : Über das Harmattanphänomen inTogo, in : Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schuztgebieten, 12, 1899, p. 1, et H. Gruner/E. Baumann : Die Resultate der meteorologischen Beobachtungen in Misahöhe, in : Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schuztgebieten, 9, 1896, p. 53.).

Illustration n° 9a : Les trois « héros de l'expédition de 1894-1895 :
Dr. Hans Gruner assis au milieu, Ernst von Carnap-Quernheimb debout à droite
et Dr. med. Richard Doerung debout à gauche (source : Gruner 1997:9)

A propos de Gruner lui-même, Ulrich van der Heyden écrit (p. 413)46:

Gruner avait une capacité d'observation intacte et n'avait pas, comme plusieurs de ses semblables de caste et de profession, des préjugés envers les Africains. Il n'était à proprement parler, ni un ami, ni un admirateur des Africains, ni un défenseur de leurs droit face aux exactions de conquête des Allemands, mais il restait un observateur lucide et intelligent.

En réalité, les mémoires de Hans Gruner ne concernent que la toute première partie de sa traversée de l'Afrique, et comme il s'agissait en grande partie d'un document destiné à l'opinion publique, il s'était bien gardé d'y mentionner les événements personnels de sa vie privée. Ses Mémoires donnent donc de lui, l'image d'un homme sérieux et rigoureux,

46 Gruner verfügte indes über eine unbelastete Beobachtungsgabe und war weit weniger voreingenommen gegenüber den Afrikanern als viele seiner Standes- und Berufsgenossen. Er war kein ausgesprochener Freund oder Bewunderer der Afrikaner oder ein Verteidiger ihrer Rechte gegenüber den kolonialen Eroberungsgelüsten Deutschlands, aber er war ein nüchterner und intelligenter Beobachter.«

46

intègre et irréprochable. Cela est moins vrai pour l'autre page de sa vie d'administrateur colonial. Donc deux vies, deux faces. Selon Robert Cornevin (1969: 172), Hans Gruner fait partie des premiers administrateurs [qui] ont laissé dans le souvenir des indigènes une marque profonde. A Palimé, dans les palabres, on invoque longtemps le souvenir du Dr Gruner. « Mais Cornevin, un des administrateurs français qui ont pris la relève des Allemands au Togo, ne précise pas la nature exacte des souvenirs que la population garde de Hans Gruner. Et pour cause ! Cet administrateur allemand avait visiblement un goût immodéré pour les filles du pays. Ses « frasques sexuelles » ont fait l'objet de critiques publiques dans le journal Gold Coast Leader de cette époque qui affirme qu'il avait un vrai harem« au Togo. Dans le Gold Coast Leader du 30 décembre 1911, un journaliste écrit sur l'immoralité des fonctionnaires coloniaux allemands, et particulièrement leur vie sexuelle, en citant Hans Gruner comme prototype : «Go to Kpalime and you will see Dr. Grunar there, surrounded by his proud secretaries. Go to the Government House at Misahoe, and you will see him surrounded by a host of black girls, and yet he hates the black man.» 47 Dans un autre article du Gold Coast Leader (1912), le journaliste reprend à propos de la débauche des fonctionnaires coloniaux48: Grunar, the King of Valanie, with his Harems of young girls, he has since married [1912 a German wife]49. Comme on peut le voir sur une photo coloniale (illustration n° 9b), sa favorite du moment est visiblement le principal objet d'exhibition de l'administrateur. Elle a posé torse nu, les seins nus exposés aux regards de tout le monde, même des jeunes garçons qui servaient le maître comme elle-même. Mais a-t-elle posé volontairement ou selon la volonté de son « maître »? Nous avons ici une illustration partielle de l'esprit d'immoralité et de débauche que dénoncent les journalistes du Gold Coast Leader, qui sont d'ailleurs des Togolais exilés en Gold Coast à cette époque. Désormais maîtres du pays dans toute la colonie, les administrateurs coloniaux se comportaient en véritables potentats locaux, assurés de l'impunité en ce qui concerne les questions de moeurs, car ils ne faisaient qu'imiter la plus haute autorité de la colonie : le gouverneur.

47 Gold Coast Leader du 30 décembre 1911, Quashie

48 Gold Coast Leader du 6 juillet 1912, Quashie

49 Il faut noter que Hans Gruner ne dit aucun mot sur ses frasques amoureuses au Togo dans ses Mémoires parus sous le titre Gruner, Hans, 1997 : Vormarsch zum Niger. Die Memoiren des Leiters der Togo-HinterlandExpedition 1894-189 Berlin : Edition Ost, édité par Peter Sebald.

Illustration n° 9b : Dr. Hans Gruner, chef du District de Misahöhe (source : Trotha 1994 : 85). Légende de la photo (en noir & blanc) 50: Stationsleiter Dr. Hans Gruner vor dem im Bau befindlichen Hauptgebäude der Station Misahöhe mit (stehend v.l.n.r.) Max Bruce, Diener, William Bruce, Koch und Diener, Karl Garber, Dolmetscher, Foli, Diener, Fritz Togbe, Diener«

Apparemment, dans une troisème phase de sa vie, ce qui est historiquement décrit comme « frasques » dans la vie de l'administrateur Hans Gruner, a manifestement un peu changé, puisque sa vie dans la colonie s'est couronnée par des liaisons qui ont donné une famille togolaise parfaitement honorable, avec deux enfants devenus des Togolais respectés : Johannes Kodjo Gruner et Hans Komla Gruner (Simtaro 1982: 695, interview n° 9). Hans Gruner - selon les témoignages ultérieurs - a assumé avec une honorabilité exemplaire, ses responsabilités paternelles.

50Source: Staatsbibliothek Preußischer Kulturbesitz, Berlin, Nachlass 250 (Dr. Hans Gruner), Kasten 23

48

Illustration n° 9c : « Hans Komla Gruner » à Lomé (dans les années 1980) avec les photos de ses parents

Selon les propos de Hans Komla Gruner lui-même, il est né le 26 octobre 1910, cela correspond approximativement à la période où son père Hans Gruner semble s'être assagi après, presque 20 ans après son arrivée dans la colonie du Togo.

Dans l'interview qu'il a accordée au journaliste Petschull à Lomé, Hans Komla Gruner51 raconte comment son père Hans a connu sa mère Nutsua à Kuma-Tokpli, dans le Kloto52:

Mon père fit, avec sa troupe allemande, son entrée à cheval dans un village situé dans l'arrière-pays du Togo, près de Misahöhe. Pour l'accueillir, il fut organisé par les indigènes un grand tam-tam. Les hommes battaient le tam-tam et les femmes dansaient. Mon père jeta dans la foule, en guise de cadeau, des pièces de monnaie. C'est là que mon père a vu ma mère pour la première fois. En effet, contrairement aux autres, elle ne s'est pas baissée pour ramasser les pièces; elle est restée debout à regarder les étrangers d'un air de rejet, presque d'hostilité.«

51 Comme dans la descendance d'Eccarius, le fils porte le prénom (ou un des prénoms) du père!

52 Mein Vater ritt mit seiner deutschen Truppe in ein Dorf ein, das im Hinterland von Togo bei Misahöhe liegt. Zu seiner Begrüßung veranstalteten die Eingeborenen ein großes Tamtam. Die Männer schlugen die Trommeln, und die Frauen tanzten. Mein Vater warf als Dank Pfennigstücke in die Menge. Dabei hat mein Vater meine Mutter zum erstenmal gesehen. Die hatte sich nämlich im Gegensatz zu den anderen nicht nach den kleinen Geldstücken gebückt; sie ist stehengeblieben und hat die Fremden abweisend, beinahe feindselig angeblickt.« (Petschull 1984 :119)

Et le journaliste ajoute ce commentaire avec une ironie à peine voilée53:

Hans Gruner [junior] raconte tout cela dans un allemand parfait et d'une manière détaillée, comme si lui-même avait assisté à la scène. Il dit que sa mère lui a raconté cette scène plusieurs fois. `Ma mère appartenait à l'ethnie ewe. Elle était la fille d'un chef de village. C'était une belle femme. Le soir -même de cette visite de la troupe allemande, son père a envoyé un adjudant au chef de village pour lui annoncer, qu'il souhaite faire la connaissance de sa fille et l'épouser. Quelques jours plus tard, le mariage a été célébré selon les usages du pays. Avec tam-tam et danse, beaucoup de danse et beaucoup de tam-tam.' Un mariage qui, selon le droit allemand, n'en était pas un.

Effectivement, la « description africaine », romantique et idyllique, que Hans Komla Gruner donne de la rencontre historique de ses parents, correspond probablement très peu à la réalité. En tout cas, comme le souligne à juste titre Jürgen Pettschull, le mariage africain qui fut célébré entre ces deux personnes, n'avait aucune validité aux yeux de la législation allemande, et cela constituait déjà un fardeau fatal pour les enfants à naître de ce couple mixte. Hans Komla Gruner raconte d'ailleurs qu'il n'a qu'un seul souvenir de son père (p. 120)54:

Il n'a de son père qu'un seul souvenir, mais un souvenir intensif: `je devais avoir environ trois ans et demi ou quatre ans. Mon père m'a pris dans ses bras et m'a jeté plusieurs fois en l'air, si haut que j'ai eu le vertige et que j'ai tremblé de peur. Puis mon père a dit à ma mère, d'une voix forte et lugubre: `Tout ce que tu fais, fais-le pour notre fils. Il doit être pour toi, plus important que toi-même.' Ensuite son père serait allé à la guerre. Il aurait été fait prisonnier par les Français en 1914, après la bataille perdue pour la défense de la station télégraphique allemande de Kamina, dans la haute plaine du Togo. Relâché quelques mois plus tard, il aurait rejoint l'Allemagne. Mais il avait versé auparavant, à la Caisse d'Epargne à Lomé, 300 marks. Nutsua devait en utiliser les intérêts pournourrir et élever leur fils.

Hans Komla Gruner fréquenta l'école de la Mission de Brême à Lomé, sortit major de sa promotion au concours de 1927, devint plus tard instituteur et eut une longue carrière et une nombreuse famille (11 enfants). Après sa retraite en 1966, il eut l'opportunité d'aller à Jena en Allemagne pour faire la connaissance de son demi-frère Wilhelm Gruner, né du mariage du père après la première guerre mondiale. Il commente cette rencontre historique en ces termes (p. 121): « Ich wurde aufgenommen, als hätte ich schon immer zur

53 Hans Gruner [junior] erzählt in perfektem Deutsch, so detailliert, als sei er selber dabei gewesen. Seine Mutter, erklärt er, habe ihm diese Szene viele Male geschildert. `Meine Mutter gehörte zum Ewe-Stamm. Sie war die Tochter des Dorfhäuptlings. Sie war eine schöne Frau. Noch am Abend nach dem Einzug der deutschen Schutztruppler hat sein Vater einen Adjudanten zum Dorfhäuptling geschickt und ihm ausrichten lassen, dass er seine Tochter kennenlernen und heiraten wolle. Ein paar Tage später ist bereits nach Landessitte Hochzeit gefeiert worden. Mit Trommeln, Tanz und viel Tamtam. Eine Hochzeit, die nach deutschem Recht keine war.«

54 An seinen Vater hat er nur eine einzige, aber intensive Erinnerung: `Ich muß dreieinhalb oder vier Jahre alt gewesen sein. Mein Vater hat mich auf den Arm genommen und ein paarmal so hoch in die Luft geworfen, dass mir schwindlig geworden ist und ich vor Angst gezittert habe. Dann hat mein Vater mit lauter, dunkler Stimme zu meiner Mutter gesagt: `Alles, was du tust, tue für unseren Sohn! Er muß für dich wichtiger sein als du selbst'. Danach sei sein Vater in den Krieg gezogen. 1914, nach der verlorenen Schlacht um die deutsche Funkstation Kamina auf der Hochebene Togos, sei er in französische Gefangenschaft geraten und ein paar Monate später nach Deutschland entlassen worden. Zuvor habe er noch auf der deutschen Sparkasse in Lomé 300 Reichsmark eingezahlt. Von den Zinsen sollte Nutsua den gemeinsamen Sohn ernähren und großziehen.«

Familie gehört. Am liebsten wäre ich in Deutschland geblieben. (J'ai été accueilli comme si j'avais toujours fait partie de la famille. De préférence, j'aurais voulu rester en Allemand«).

Hans Komla Gruner semble être le seul métis allemand du Togo qui a eu la possibilité d'aller en Allemagne au pays de son père, et de faire connaissance avec la famille allemande de ce dernier. C'est à juste titre que dans son interview recueillie par Dr. Simtaro (encadré n° 2), il parle de son père et de ses frères avec fierté :

Vous savez, nous étions quatre frères Gruner: deux Allemands et deux Métis:

1. Mon frère aîné Johannes Kodjo Gruner (métis), né à Akposso-Tomegbé de Aku, originaire d'Akposso-Tomegbé, mort en 1952 à Kpalimé et enterré au cimetière protestant.

2. Moi-même Hans Komla Gruner (métis), né le 26 octobre 1910 de Woegblo Nutsua à AgoméTomégbé.

3. Mon frère Hans Gruner Junior (Allemand), né le 12 mai 1912, tombé au front le 8 novembre

1943.

4. Mon frère Wilhelm Gruner (Allemand), âgé de 65 ans« (Simtaro1982: 695).

Peu de métis allemands« du Togo peuvent s'estimer aussi heureux que lui. C'est donc l'exemple modèle qui permet de présenter l'histoire des métis allemands« de l'époque coloniale comme des enfants « comme tous les autres ».

Encadré n° 2

Entretien avec M. Hans Komlan Gruner, à son domicile à Lomé, 28, rue Bugeaud (quartier des Etoiles), le 17 mars 1981 à partir de 17 heures et le 19 mars à partir de 16 heures 15'.

Agé de 71 ans, l'ancien instituteur et Directeur d'Ecole Hans Komlan Gruner, retraité depuis le 1er janvier 1966, est fils métis-allemand du Dr Hans Gruner, ancien Bezirksamtmann (Commandant de Cercle) de Misahöhe (actuelle circonscription administrative de Kloto). Mon informateur est aussi Vice-président de l'Association des métis du Togo.

Après mon passage au début du mois de février 1981 dans son village natal de Tomégbé (dans le Kloto) où j'interviewe son vieil oncle maternel, le très hospitalier Emil Kossi Kuma Nutsua, et l'octogénaire Mme Yoho Biaku, mère d'un métis allemand (Schwinger), j'arrive le 17 mars, dans la matinée, au domicile de M. Gruner à Lomé, 28, rue Bugeaud, près du boulevard circulaire, non loin du commissariat central. La charmante Mme Gruner (métis) m'accueille. Son mari est sorti. Je vais repasser entre 16h30' et 17 heures. L'après-midi donc je suis au rendez-vous à l'heure. M. Gruner m'attend dans son fauteuil sur sa terrasse. Aussitôt l'objet de ma visite exposé explicitement, mon informateur tout souriant et visiblement intéressé par mon enquête, se lance dans un passionnant récit qu'il illustre par des photos et des papiers de ses albums et archives personnels qu'il me fait voir ainsi que les grands portraits de ses parents, accroché au mur du salon. C'est dans la même atmosphère cordiale et détendue que notre agréable interview, interrompue à la tombé de la nuit, reprendra quarante huit heures plus tard.

Gruner :- Eh bien, ma femme m'a dit que vous alliez revenir ce soir, et je vous attendais. Je n'avais pas très bien compris le but de votre visite. Vous savez, je suis toujours très heureux de voir nos jeunes gens qui travaillent sérieusement, qui font des recherches qui seront un jour utiles à notre pays, à notre histoire. Votre enquête sur le souvenir des Allemands au Togo m'intéresse particulièrement. Vous êtes courageux mon ami, car c'est très difficile de parcourir tout le pays pour recueillir des souvenirs et témoignages. Je vous souhaite d'avantage de courage et de persévérance. On dit bien " Qui cherche, trouve ! "...

Je suis particulièrement heureux que vous ayez interrogé mon oncle Nutsua au village et que vous soyez venu me voir. Je crois que le vieux vous a raconté des tas de choses. Seulement avec l'âge, il mélange un peu tout parfois... Eh oui, c'est mon oncle maternel, le frère cadet de ma mère Woegblo.

Je suis né à Agomé-Tomégbé (Kloto) près de Misahöhe, le 26 octobre 1910 de ma mère Woegblo née Nutsua. Mon père, le Dr. Hans Gruner était effectivement le Commandant du Cercle de Misahohe, au temps des Allemands. Il commandait tout Misahöhe (actuellement circonscription administrative de Kloto) ainsi que les districts de Ho, Kpandu et Kété-Kratchi dépendants de Misahöhe. Ces trois régions font aujourd'hui partie du Ghana. Au temps des Allemands tous ces districts à l'ouest étaient partie intégrante du Togo. Ce sont les Français et les Anglais qui ont partagé le pays en deux à l'issue de la guerre de 1914. La partie occidentale revenant aux Britanniques et la partie orientale aux Français... Pour en revenir à mon père, le Dr. Hans Gruner, il résidait donc à Misahohe, chef-lieu de toute la région. Son adjoint, le sous-lieutenant Smend, chargé de la police, s'occupait du district de Kété- kratchi. Il est le père de mon cousin métis feu Julius Smend, comme vous l'a raconté mon oncle Nutsua. Lui emboîtant le pas, le Dr. Gruner (mon père) épousa à son tour ma mère Woegblo Nutsua, qui me mit au monde donc le 26 octobre 1910 à Agomé-Tomégbé. Vous avez pu constater qu'il y a beaucoup de familles métis [sic!] chez nous là-haut. On peut dire que les Allemands avaient une prédilection pour ce petit village d'Agomé-Tomégbé dont les habitants, paisibles et sympathiques, les avaient accueillis avec empressement. On dit aussi qu'à coté de son charmant climat et ses hommes très hospitaliers, le village de Tomégbé avait aussi des filles fort belles !... ha, ha !... Vous avez vue cette route de Misahohe qui serpente la montagne. Vous avez un carrefour au niveau du poste de douane de Kloto : le tracé de la route devait passer par le village de Kuma (vers la droite). Mai le Dr. Gruner (mon père) avait dit de passer plutôt par Agomé-Tomégbé (vers la gauche). Les gens ont dit que cette modification n'étonnait personne d'autant plus que Tomégbé est le village de la femme du Commandant de Cercle... Vous voyez !... Ce n'est qu'après que le tronçon de route fut poursuivi vers Kuma (à droite)...

A l'instar du Dr. Hans Gruner et du sous-lieutenant Smend, les Allemands ont épousé beaucoup de filles de notre village. Sur ce point, mon oncle vous a déjà tout raconté. Je préciserai simplement que le Dr. Von Raven qui épousa Konu Biassa, était adjoint au chef du district de Kété- Kratchi. Von Raven n'a quitté le Togo qu'en 1914, après la reddition des Allemands à Kamina. Son épouse Konu Biassa a eu de lui une fille du nom de Grace Abra et un fils, Kodjo. La métis [sic !] Grace Abra aura pour fils un médecin-chirurgien du nom de Quist qui travaille à l'Organisation Mondiale de la Santé aux Antilles. Son frère métis Kodjo Raven, a eu lui aussi un fils du nom

d'Edouard Kokou Raven, journaliste, chargé de l'information aux Nation Unies à Lomé... Quant à la vieille Yoho Biaku, ancienne épouse Schwinger, je ne savais pas qu'elle était encore en vie. Il y a bien longtemps que je ne suis plus allé au village...

Je voudrais aussi rectifier quelque chose dans ce que mon oncle vous a dit à propos de mon feu cousin Julius Smend, notamment sur les circonstances dans lesquelles ce dernier avait retrouvé les traces de sa famille paternelle en Allemagne. C'était par un heureux hasard. C'était en 1963, lors d'une consultation ophtalmologique chez un ophtalmologue allemand alors en service au Centre National Hospitalier de Lomé, actuellement CHU (Centre Hospitalier Universitaire). Le docteur s'appelait Schlitter. Julius entre donc dans le cabinet du Dr. Schlitter et se présente. Le docteur réagit spontanément à la surprise de voir un métis Smend. « Vous êtes métis allemand ? lui dit -il. Ma femme est née d'une famille Smend ! ». Julius Smend qui n'avait jamais connu son père, raconte son histoire. L'ophtalmologue allemand va raconter à son tour l'histoire à son épouse. Le contact est alors né entre mon cousin Julius et la famille du Dr Schlitter. Et c'est au cours d'un séjour de congés d'été que Mme Schlitter (née Smend) fait des recherches dans sa famille où elle obtient des photos du Sous-lieutenant Smend pour Julius. C'est donc grâce à M. et Mme Schlitter que mon cousin aura connu son père par l'image... Le Dr. Schlitter était un homme très compétent et très gentil. Il travaillait sans arrêt. Il y avait constamment une foule de patients dans son couloir. Il travaillait sans repos. C'était un vrai Allemand ! On a beaucoup regretté son départ... Je vois que vous souriez, vous avez certainement entendu parler de ce grand ophtalmologue ?

Simtaro - Oh, oui ! Non seulement j'ai entendu parler de lui, mais je l'ai connu aussi, le Dr. Schlitter : c'est lui

qui m'a prescrit les verres médicaux en août 1966 au C.N.H. de Lomé. Vous l'avez bien dit, c'est un très grand ophtalmologue... Mais je ne voulais pas vous interrompre, M. Gruner, car en tant que fils d'une ancienne grande autorité allemande, vous devez avoir encore sûrement beaucoup de choses à dire, sur votre père, le Dr Gruner, en particulier et sur ce que vous avez retenu des Allemands en général ?! ...

Gruner - Vous savez, le Dr. Hans Gruner était l'ami des gens laborieux, des bons travailleurs. Ses pires ennemies

étaient les paresseux, les fainéants. Pour lui, il était inconcevable de rester les bras croisés. Il n'était pas question de se dérober aux travaux d'intérêts publics. Bien entendu les travaux étaient très durs. Mais le Dr. Gruner ne faisait pas punir n' importe qui. Seuls les paresseux et les gens malhonnêtes méritaient des fessées ou la prison, selon le degré de leurs fautes...

Il faut reconnaitre que les Allemands ont gagné le coeur des Togolais, ils ont conquis le coeur des Togolais à cause de leur caractère, dur certes, mais surtout juste et honnête. Les Allemands ont été justes et honnêtes.

Certes nul ne peut nier la farouche résistance des populations du Nord-Togo à la pénétration du colonisateur et les dures répressions allemandes qui s'en sont suivies. Vous avez surement entendu beaucoup de récits à ce sujet auprès des vieux de ces régions de l'arrière-pays. Compte-tenu de ces fâcheux évènements de jadis, ce sont les peuples du Nord qui devraient logiquement parlant, détester le plus les Allemands. Or, on remarque que se sont plutôt ces gens du Nord qui aiment ou admirent les Allemands. Je pourrais vous raconter des tas d'anecdotes à ce sujet. A titre d'exemple, je vous citerai seulement quelques expériences personnelles de mes séjours dans les régions de Bafilo et de Bassar. En 1945, j'ai séjourné à Bafilo en pays Kotokoli, dans la famille Gado. Le vieux Gado était un ancien instituteur formé à l'école allemande avant 1914. Le vieux Gado m'avait alors accueilli avec beaucoup d'empressement. Il était visiblement très heureux de faire la connaissance d'un fils du Dr. Gruner. Je n'en revenais pas d'émotion. Le vieux ne voulait jamais croire que les Allemands avaient perdu la guerre et étaient rentrés définitivement. Il attendait toujours leur retour au Togo. Cette mentalité était générale à cette époque-là chez tous ceux qui avaient connu jadis les Allemands... En tant qu'instituteur, j'ai travaillé un an à Kabou où j'ai dirigé l'école officielle. C'était en 1958, du temps où M. Bonfoh était chef de circonscription à Bassar. J'avais alors eu l'occasion de visiter tout le pays Bassar. J'avais aussi circulé dans toute la vaste région Konkomba, à travers les villages et cantons de Nwaré, Nandouta, Bapuré, Katchamba, etc... Voyez-vous, j'ai circulé partout en compagnie du Docteur Médecin de Bassar, un bon ami. Nous avons visité tous ces coins reculés de la belle et vaste brousse Konkomba. Mais ce que je voulais vous dire, c'est que je ne m'attendais pas du tout à un accueil aussi aimable et hospitalier de la part des chefs traditionnels et de leurs villageois que nous visitons. Etant fils métis du Dr. Gruner qui avait eu jadis à briser durement des résistances des guerriers Bassar et Konkomba, je m'attendais à rencontrer un sentiment hostile de la part de ces populations. Mais paradoxalement, j'étais vraiment surpris que certains chefs, auxquels mon ami le Docteur me présentait, n'arrêtaient pas d'échanger avec moi des salutations chaleureuses et me donnaient même quelques cadeaux... Le grand chef Konkomba de Bapuré m'avait même offert un canard dodu et un gros coq, en précisant bien au Docteur : « Ceci pour notre ami, le fils du blanc Djama !... »

Eh bien ces expériences-là, je les ai vécues en personne. Vous voyez vous-même que cette attitude dénuée de tout esprit de vengeance a heureusement dissipé les mauvais préjugés que je me faisais auparavant sur ces peuples. Car j'avais parfois peur d'être une cible de leur vengeance. Je m'étais plutôt rendu compte combien ces gens-là, à côté du choc terrible des guerres coloniales, admiraient la fermeté des Allemands dans le travail et l'honnêteté...

Voyez-vous, j'ai gardé un agréable souvenir de mon séjour dans les régions du Nord, et plus spécialement de mes tournées en 1959 à travers le vaste pays Konkomba. En plein coeur de pays jadis très guerrier, les Allemands avaient construit un fort militaire, à l'entré du village de Iboubou dans le canton de Nandouta. Je ne sais pas s'il reste encore de nos jours quelques traces de ce fort, car il a été détruit après les élections de 1958 par un administrateur français de l'époque, dont j'ignore le nom, soi-disant qu'il voulait remblayer la route de Nandouta-Bapuré... c'était là un des rares vestiges allemands qu'on rencontrait dans le Nord-Togo. Je crois que ce sont des souvenirs concrets de la présence allemande. Et je trouve votre recherche très intéressante pour l'histoire de notre pays.

Simtaro - Vous avez parfaitement raison, M. Gruner. C'est pour contribuer à l'enrichissement et à la propagation de notre histoire qu'il nous faut récolter divers éléments du passé, tant à travers les vestiges que les souvenirs oraux. Voilà pourquoi vos témoignages, en tant que « Togolais descendant des Allemands » (si vous permettez cette expression), sont fort intéressants. Vous comprendrez alors ma curiosité de chercher si je vous demande de me parler du statut d'un métis allemand, les souvenirs des siens, les relations avec sa famille paternelle ou ses parents en Allemagne, avec l'administration allemande, etc...

Gruner - Les métis issus d'un père allemand et d'une mère togolaise gardent en général de leurs familles

allemandes de très bons sentiments filiaux.

Vous savez, le Gouvernement impérial Allemand de jadis avait exigé que tout sujet allemand qui aurait marié une femme noire devait acheter un terrain et y construire une maison d'habitation à son épouse et à son enfant. Un Allemand qui voulait épouser une togolaise, devait, selon les exigences du Gouvernement, remplir toutes les formalités conformes aux us et coutumes de la région concernée (dot, cadeaux, demande en mariage, etc..).

Le Gouverneur Adolf Duc de Mecklenbourg a épousé lui-aussi une femme du pays et a eu d'elle un fils métis, tout comme ses compatriotes le commandant de Cercle Metzger, Kenzler, Paass.

Certaines femmes du pays, ne pouvant plus vivre à Lomé après le départ de leurs époux allemands, avaient tout simplement vendu les propriétés que leur avaient procurées leurs maris-blancs. C'est l'exemple d'une femme Kotokoli de la région de Sokodé dont j'oublie le nom. Son fils métis est mort depuis. Elle avait vendu sa maison située non loin de l'actuel Commissariat de Police du 1er Arrondissement, au bout de la rue du 24 janvier, puis elle avait regagné son village natal.

A part mon village natal d'Agomé-Tomégbé, nous avons un certain nombre de famille de métis allemands ici à Lomé. Au village mon oncle Nutsua vous a déjà cité les Gruner, Smend, Raven, Schwinger, etc... ici à Lomé, vous avez les Herzog (le feu Herzog Koffi a été le fils métis du Gouverneur Adolf-Friedrich Herzog Zu Mecklenburg ; Koehler ( le vieux Josef Koehler, fils du Gouverneur Koehler ; vous pouvez lui rendre visite) ; Gärtner ; Brenner ; Krüger ; Hundt (à Aného) ; Metzger ; Kentzer ; Paass ; Rinkleff (à Sokodé) etc... il faut remarquer que la plupart des épouses des Allemands étaient originaires de la région d'Aného, première région où les Allemands avaient séjourné...

Vous savez, nous avons une association de métis au Togo et j'en suis le Vice-président. Nous entretenons avec l'Ambassade de la République Fédérale d'Allemagne de très bonnes relations amicales. Lors des fêtes de la République Fédérale d'Allemagne, notre association rend des visites de courtoisie à l'Ambassadeur.

Certains d'entre nous entretiennent des relations étroites avec leur famille paternelle en Allemagne. C'est le cas de M. Rinkleff et de moi-même, etc... Vous voyez donc que nous n'oublions point nos parents, tout comme les Togolais n'oublient jamais les Allemands.

En ce qui me concerne personnellement, voyez-vous, mon père le Dr. Gruner a épousé ma mère Woegblo (née Nutsua) qui me donna le jour le 26 octobre 1910 dans mon village natal d'AgoméTomégbé. Elle mourra en 1929 dans son coin natal où elle sera enterrée. Mon père, qui était conseiller du gouvernement et commandant de cercle de Misahöhe, avait donc rempli toutes les exigences conformes aux normes coutumières pour épouser légalement ma mère. Il nous avait aussi acheté des terrains et construit des maisons ici à Lomé et au village où vous avez pu voir la maison Gruner. Pour subvenir à nos besoins, il avait déposé en 1912 auprès de la caisse d'épargne (Banque Allemande de l'Ouest Africain) à Lomé un testament au terme duquel un fonds de subsistance était alloué à ma mère et à moi. On y avait établit à ma mère un livret d'épargne n° 267. Voyez, j'ai noté tout cela dans ce vieil agenda. Le livret même doit se trouver quelque part dans mes valises. Il, faudra que je le cherche après à tète reposée... Tenez, j'ai encore dans ce vieux dossier, une copie complètement jaunie de cette

procuration de mon père. Regardez : c'est écrit en allemand avec traduction en français. Vous pouvez garder cette copie si ça peut vous servir à illustrer peut-être votre travail...

Voyez-vous, je n'ai pas connu vraiment les Allemands. Je ne connais mon père que par la photo. Je n'avais guère que cinq ans quand les Allemands quittaient le Togo. Cependant, je me suis beaucoup renseigné sur leur séjour et leurs activités chez nous au Togo. J'ai recueilli beaucoup de souvenirs sur eux, tant auprès de ma mère qu'auprès des vieux. J'ai fréquenté l'école anglaise à Lomé et en Gold-Coast (Ghana) de 1915 à1920, puis l'école française à Lomé de 1921 à1925 (école primaire). Après mes études supérieures (1926-1930), j'entre après concours en 1930 dans le cadre supérieur des Instituteurs Africains, puis plus tard en 1950, j'entre après concours dans le cadre des Instituteurs Métropolitains. En 1957, j'obtins la Palme académique avec mention honorable. J'ai pris ma première retraite le 1er janvier 1966. Membre de comité de ville de Lomé, j'ai été fait Officier de l'ordre du Mono le 24 avril 1971, n° Mle 22/A/71, décret 71-69. Je suis père de onze enfants (sept filles et quatre garçons dont un décédé).

Mais tout ceci ne doit pas vous intéresser. Je vais plutôt vous faire voir les photos-souvenirs de mon père et de mes demi-frères. Vous savez je visite mes parents Allemands et ils me visitent également. Mon dernier voyage en Allemagne remonte en 1976 à Iéna en D.D.R. (Allemagne de l'Est), chez mon demi-frère allemand Wilhelm Gruner, Melanchthonstrasse 4-/69000 Iéna (D.D.R.). Agé de soixante-cinq ans, il est en retraite depuis 1980. Voyez sa photo en compagnie de notre père et celle que nous avions prise lors de ma visite. Sur cette photo vous voyez un clairon utilisé par mon père lors de son expédition en pays Konkomba ainsi que des masques et ornements de cette région du Togo.

A Iéna, j'ai visité la tombe de mon père né le 10 mars 1865, décédé le 06 août 1943 (à l'âge de 78 ans).

Vous savez, nous étions quatre frères Gruner : deux Allemands et deux Métis :

1) Mon frère aîné Johannes Kodjo Gruner (métis), né à Akposso-Tomégbé de Aku, originaire d'AkpossoTomégbé, Mort en 1952 à Kpalimé et enterré au cimetière protestant.

2) Moi - même Hans Komlan Gruner (métis) né le 26 octobre 1910 de Woegblo Nutsua à Agomé - Tomégbé.

3) Mon frère Hans Gruner junior (allemand), né le 12 mai 1912, tombé au front le 08 novembre 1943.

4) Mon frère Wilhelm Gruner (allemand), âgé de 65 ans.

Vous pouvez regarder toutes ces photos dans mes albums. Vous avez aussi aux murs au salon, les photos et portraits géants de mes parents (père et mère) etc...

Si les photos de mon père le Dr. Gruner peuvent vous être utiles pour vos travaux, je pourrai vous en donner quelques-unes. Parce que je trouve votre travail très intéressant et très utile et je vous encourage vivement.

Simtaro - Merci bien, M. Gruner ! Merci infiniment pour vos intéressants témoignages et vos archives

personnelles que vous m'avez montrées, et surtout pour les photos et documents que vous me donnez pour m'aider à concrétiser mes travaux. Votre gentillesse et la spontanéité de notre entretien sont déjà pour moi des éléments indispensables de satisfaction et d'encouragement dans ma difficile, mais passionnante recherche. Je souhaite que notre entretien se poursuive et s'enrichisse à travers des échanges épistoliers, car beaucoup d'éléments demanderont certainement à être approfondis pour des recherches ultérieures.

Gruner - Il n'y a pas de quoi me remercier, mon ami. C'est pour moi un plaisir de discuter avec le jeunes gens

des thèmes intéressants comme le vôtre. Je suis donc toujours à votre disposition pour une quelconque indication dont vous aurez besoin. Mon adresse est simple : BP.1169 Lomé, Tél. 21.19.02 (28, rue Bugeaud / quartier des étoiles). Revenez me voir quand vous voudrez, téléphonez ou écrivez-moi. Ca me fera plaisir.

Simtaro -Merci bien. Je vais repasser demain en fin d'après - midi, vers 16 heures. Si ça vous va ? J'aimerais

aussi que vous m'indiquiez la maison du fils du gouverneur Koehler pour que je m'entretienne avec lui.

Gruner -Oh, c'est simple. Venez seulement demain soir à quatre heures. Je vous conduirez moi-même auprès du vieux Josef Koehler. Il est toujours à la maison : il à plus de quatre-vingt ans, il est un peu malade et ne sort plus. Mais je crois que vous pourrez lui parler. Je vais vous introduire à lui. Je vous attends donc demain soir à quatre heures.

Simtaro - Je vous suis très reconnaissant, M. Gruner. Au revoir et à demain.

Illustration n° 9d : « Hans Gruner im hohen Alter, um 1940 » (Hans Gruner dans la force de l'âge) (source : Gruner 1997 :13)

1910 - année de naissance de Hans Komla Gruner - semble avoir été l'année de

l'explosion démographique des « métis allemands » au Togo.

Une des explications de cette explosion des métis au Togo réside dans le constat suivant : l'administration coloniale du Togo ne s'attaqua pas à la cause principale, à savoir, la vie sexuelle débridée des administrateurs coloniaux. Et pour cause : les plus hautes autorités coloniales étaient impliquées et concernées. Alors, les autres allemands du Togo se sentaient dans une impunité garantie, allant jusqu'à refuser de payer pour l'entretien et l'éducation de leur enfant métis, ou même vivant dans une forme évidente de polygamie

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qui, certes, ne choquait pas les Africains, mais était totalement interdite dans la culture et la religion des Allemands. C'est le cas du commerçant Harry Grunitzky dont l'un des enfants est devenu, malgré tout, une personnalité emblématique de la politique togolaise : Nicolas Grunitzky.

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