2.3. Le bilinguisme : un phénomène dynamique
et évolutif
Pour la majorité des chercheurs le bilinguisme ne peut
être appréhendé comme un état figé ou un
équilibre parfait entre deux langues, mais plutôt comme un
processus dynamique et en constante évolution. Cette perspective est
largement partagée par les chercheurs, qui soulignent que les
compétences linguistiques des individus bilingues peuvent évoluer
en fonction de divers facteurs sociaux, cognitifs et environnementaux.
Comme le souligne Grosjean (2015), le bilinguisme est
plutôt à appréhender comme un continuum où les
compétences dans chaque langue varient non seulement entre les
individus, mais aussi au sein d'un même individu au fil du temps. Par
exemple, un enfant peut développer une grande aisance orale en
français grâce aux conversations régulières avec ses
parents, mais avoir des difficultés à l'écrit en raison
d'un manque de pratique écrite dans cette langue. Inversement, une
scolarisation intensive en anglais peut conduire à une excellente
maîtrise grammaticale et lexicale dans cette langue, tout en
affaiblissant la fluidité ou la spontanéité des
interactions en français. Ces particularités pourraient
évoluer au cours de la vie de l'enfant si, par exemple, il venait
à être scolarisé en français.
Nous pouvons penser que l'usage et la compétence
interagissent en permanence. L'évolution des compétences
bilingues dépend aussi de facteurs externes, comme un changement de
milieu de vie ou d'environnement scolaire, qui peut subitement reconfigurer
l'exposition et les compétences linguistiques de l'enfant.
En ce sens, le bilinguisme des enfants expatriés dans
des contextes multilingues, comme celui des E.A.U, constitue, il me semble, un
exemple particulièrement éclairant.
2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les
défis
Plusieurs chercheurs se sont intéressés plus
récemment au bilinguisme/plurilinguisme sous un angle différent,
en étudiant la dimension émotionnelle du bilinguisme et de la
transmission linguistique (Pavlenko, 2005), (Lantolf, & Thorne, S. L.,
2006).
En contexte d'expatriation la transmission linguistique est
souvent perçue, un peu naïvement comme un processus naturel et
spontané. On suppose que l'enfant, bien qu'exposé en permanence
à un environnement anglophone (bain linguistique) tout au long de la
journée, parviendra malgré tout à acquérir la
langue française de manière naturelle. Cependant, des
échanges avec des familles françaises confrontées au refus
ou à l'incapacité de leurs enfants de communiquer en
français, la phrase très souvent entendue : ils « parlent
mais n'écrivent pas », révèlent une
réalité plus complexe. Ces observations soulignent le risque,
parfois sous-estimé, de perdre à long terme la maîtrise de
leur langue première et la prise de conscience de ce risque peut devenir
une source d'inquiétude pour les parents.
En réalité, la transmission ou le maintien de la
langue première repose sur des efforts conscients, continus et demande
un investissement important des parents.
Dans de nombreux cas, la responsabilité de cette
transmission repose principalement sur un seul parent, la mère (Lemoine,
2019). Il s'agit d'une charge émotionnelle et mentale exigeante,
où le souhait de transmettre la langue est souvent entravé par
les contraintes du
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quotidien : manque de temps, démotivation des enfants
ou encore le poids des influences extérieures. La transmission
linguistique est en réalité un long chemin, fait de doutes et
d'interrogations.
De Houwer (2009) s'intéresse à la question de
l'harmonie familiale et met en avant l'idée que la transmission
linguistique ne doit pas se faire au détriment de
l'épanouissement général des membres de la famille. Elle
distingue notamment le « bilinguisme harmonieux
», qui se caractérise par une acquisition fluide
des deux langues sans conflit, d'un bilinguisme plus problématique
où l'usage d'une langue peut être perçu comme une
contrainte par l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents. Elle
insiste sur le fait que la pression excessive pour transmettre une langue peut
engendrer du stress, tant pour les parents que pour les enfants. Ce stress peut
diminuer la qualité des interactions parent- enfant, essentielles pour
un apprentissage naturel et positif des langues. En effet, les parents doivent
naviguer entre les exigences de la scolarisation en langue seconde (l'anglais)
et leur propre désir de transmettre la langue minoritaire. De Houwer
note également que des tensions peuvent émerger si l'un des
parents ne partage pas l'objectif de transmission linguistique ou si les
enfants manifestent une résistance à parler la langue
minoritaire, ce qui nuit directement au bien-être familial en
créant des tensions voire des conflits. À l'inverse, un cadre
familial bienveillant, où le français est valorisé sans
être strictement imposé, favorise un bilinguisme plus
équilibré et une meilleure acceptation de la langue. En effet,
lorsque la transmission s'inscrit dans une démarche positive et
valorisante, l'enfant développe une relation sereine avec la langue.
À l'inverse, si elle est perçue comme une obligation ou un enjeu
de performance, cela peut démotiver l'enfant et créer des
blocages.
Nous verrons que pour ces familles qui optent pour la
scolarisation de leurs enfants dans des écoles internationales, la
question de la perte de langue se pose rapidement. Si, dans un premier temps,
la maîtrise précoce de l'anglais, fluide et `'sans accent»
suscite une certaine fierté, elle est souvent suivie d'une
inquiétude grandissante face aux hésitations des enfants
lorsqu'ils s'expriment en français ainsi qu'à leur
difficulté à formuler des idées simples ou à
exprimer des émotions. L'enfant tend souvent à privilégier
la lecture en anglais, qu'il perçoit comme plus facile, ce qui peut
laisser les parents démunis et avoir le sentiment d'imposer le
français à leur enfant.
Le fait que le foyer constitue pour ces enfants le seul lieu
d'exposition au français n'est pas sans répercussions
psychologiques. La maîtrise de la langue est conditionnée par les
interactions familiales, qui diffèrent de celles que l'on pourrait
observer dans un environnement plus varié en termes de registres et de
locuteurs. Cette exposition restreinte peut entraîner des
difficultés à comprendre certains usages du français,
notamment les registres familiers ou le parler des jeunes, ainsi que les
expressions idiomatiques. En conséquence, l'enfant peut ressentir un
décalage avec ses pairs francophones en dehors du cadre familial, ce qui
fragilise son sentiment de compétence linguistique. Ce manque de
confiance peut se manifester par des hésitations, des blocages, voire un
refus de s'exprimer en français, par peur d'être jugé ou de
ne pas être compris. Cette situation peut entraîner le
développement d'une insécurité linguistique
vis-à-vis de la langue première,
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particulièrement perceptible lors de voyages en France
ou en présence de locuteurs francophones monolingues, un
phénomène souvent décrit comme Heritage Language
Anxiety ( Ye°im Sevinç,2017; Pavlenko, 2015).
Nous chercherons à déterminer si les familles
françaises éprouvent ou prennent conscience de ce
phénomène récemment exploré par divers auteurs tels
que Sevinç (2017), Martin Guardado(2002) et Silvina Montrul, qui ont mis
en lumière les enjeux psychologiques et émotionnels liés
à l'anxiété linguistique dans le contexte des langues
premières (ou d'héritage) et les effets sur la construction
identitaire de ces enfants. L'enjeu est donc de permettre à ces enfants
d'acquérir le français non seulement comme langue du foyer, mais
aussi comme un moyen d'expression naturel et diversifié, leur
évitant ainsi un rapport conflictuel avec la langue.
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