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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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2.3. Le bilinguisme : un phénomène dynamique et évolutif

Pour la majorité des chercheurs le bilinguisme ne peut être appréhendé comme un état figé ou un équilibre parfait entre deux langues, mais plutôt comme un processus dynamique et en constante évolution. Cette perspective est largement partagée par les chercheurs, qui soulignent que les compétences linguistiques des individus bilingues peuvent évoluer en fonction de divers facteurs sociaux, cognitifs et environnementaux.

Comme le souligne Grosjean (2015), le bilinguisme est plutôt à appréhender comme un continuum où les compétences dans chaque langue varient non seulement entre les individus, mais aussi au sein d'un même individu au fil du temps. Par exemple, un enfant peut développer une grande aisance orale en français grâce aux conversations régulières avec ses parents, mais avoir des difficultés à l'écrit en raison d'un manque de pratique écrite dans cette langue. Inversement, une scolarisation intensive en anglais peut conduire à une excellente maîtrise grammaticale et lexicale dans cette langue, tout en affaiblissant la fluidité ou la spontanéité des interactions en français. Ces particularités pourraient évoluer au cours de la vie de l'enfant si, par exemple, il venait à être scolarisé en français.

Nous pouvons penser que l'usage et la compétence interagissent en permanence. L'évolution des compétences bilingues dépend aussi de facteurs externes, comme un changement de milieu de vie ou d'environnement scolaire, qui peut subitement reconfigurer l'exposition et les compétences linguistiques de l'enfant.

En ce sens, le bilinguisme des enfants expatriés dans des contextes multilingues, comme celui des E.A.U, constitue, il me semble, un exemple particulièrement éclairant.

2.4. Bilinguisme et bien-être familial : les défis

Plusieurs chercheurs se sont intéressés plus récemment au bilinguisme/plurilinguisme sous un angle différent, en étudiant la dimension émotionnelle du bilinguisme et de la transmission linguistique (Pavlenko, 2005), (Lantolf, & Thorne, S. L., 2006).

En contexte d'expatriation la transmission linguistique est souvent perçue, un peu naïvement comme un processus naturel et spontané. On suppose que l'enfant, bien qu'exposé en permanence à un environnement anglophone (bain linguistique) tout au long de la journée, parviendra malgré tout à acquérir la langue française de manière naturelle. Cependant, des échanges avec des familles françaises confrontées au refus ou à l'incapacité de leurs enfants de communiquer en français, la phrase très souvent entendue : ils « parlent mais n'écrivent pas », révèlent une réalité plus complexe. Ces observations soulignent le risque, parfois sous-estimé, de perdre à long terme la maîtrise de leur langue première et la prise de conscience de ce risque peut devenir une source d'inquiétude pour les parents.

En réalité, la transmission ou le maintien de la langue première repose sur des efforts conscients, continus et demande un investissement important des parents.

Dans de nombreux cas, la responsabilité de cette transmission repose principalement sur un seul parent, la mère (Lemoine, 2019). Il s'agit d'une charge émotionnelle et mentale exigeante, où le souhait de transmettre la langue est souvent entravé par les contraintes du

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quotidien : manque de temps, démotivation des enfants ou encore le poids des influences extérieures. La transmission linguistique est en réalité un long chemin, fait de doutes et d'interrogations.

De Houwer (2009) s'intéresse à la question de l'harmonie familiale et met en avant l'idée que la transmission linguistique ne doit pas se faire au détriment de l'épanouissement général des membres de la famille. Elle distingue notamment le « bilinguisme harmonieux

», qui se caractérise par une acquisition fluide des deux langues sans conflit, d'un bilinguisme plus problématique où l'usage d'une langue peut être perçu comme une contrainte par l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents. Elle insiste sur le fait que la pression excessive pour transmettre une langue peut engendrer du stress, tant pour les parents que pour les enfants. Ce stress peut diminuer la qualité des interactions parent- enfant, essentielles pour un apprentissage naturel et positif des langues. En effet, les parents doivent naviguer entre les exigences de la scolarisation en langue seconde (l'anglais) et leur propre désir de transmettre la langue minoritaire. De Houwer note également que des tensions peuvent émerger si l'un des parents ne partage pas l'objectif de transmission linguistique ou si les enfants manifestent une résistance à parler la langue minoritaire, ce qui nuit directement au bien-être familial en créant des tensions voire des conflits. À l'inverse, un cadre familial bienveillant, où le français est valorisé sans être strictement imposé, favorise un bilinguisme plus équilibré et une meilleure acceptation de la langue. En effet, lorsque la transmission s'inscrit dans une démarche positive et valorisante, l'enfant développe une relation sereine avec la langue. À l'inverse, si elle est perçue comme une obligation ou un enjeu de performance, cela peut démotiver l'enfant et créer des blocages.

Nous verrons que pour ces familles qui optent pour la scolarisation de leurs enfants dans des écoles internationales, la question de la perte de langue se pose rapidement. Si, dans un premier temps, la maîtrise précoce de l'anglais, fluide et `'sans accent» suscite une certaine fierté, elle est souvent suivie d'une inquiétude grandissante face aux hésitations des enfants lorsqu'ils s'expriment en français ainsi qu'à leur difficulté à formuler des idées simples ou à exprimer des émotions. L'enfant tend souvent à privilégier la lecture en anglais, qu'il perçoit comme plus facile, ce qui peut laisser les parents démunis et avoir le sentiment d'imposer le français à leur enfant.

Le fait que le foyer constitue pour ces enfants le seul lieu d'exposition au français n'est pas sans répercussions psychologiques. La maîtrise de la langue est conditionnée par les interactions familiales, qui diffèrent de celles que l'on pourrait observer dans un environnement plus varié en termes de registres et de locuteurs. Cette exposition restreinte peut entraîner des difficultés à comprendre certains usages du français, notamment les registres familiers ou le parler des jeunes, ainsi que les expressions idiomatiques. En conséquence, l'enfant peut ressentir un décalage avec ses pairs francophones en dehors du cadre familial, ce qui fragilise son sentiment de compétence linguistique. Ce manque de confiance peut se manifester par des hésitations, des blocages, voire un refus de s'exprimer en français, par peur d'être jugé ou de ne pas être compris. Cette situation peut entraîner le développement d'une insécurité linguistique vis-à-vis de la langue première,

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particulièrement perceptible lors de voyages en France ou en présence de locuteurs francophones monolingues, un phénomène souvent décrit comme Heritage Language Anxiety ( Ye°im Sevinç,2017; Pavlenko, 2015).

Nous chercherons à déterminer si les familles françaises éprouvent ou prennent conscience de ce phénomène récemment exploré par divers auteurs tels que Sevinç (2017), Martin Guardado(2002) et Silvina Montrul, qui ont mis en lumière les enjeux psychologiques et émotionnels liés à l'anxiété linguistique dans le contexte des langues premières (ou d'héritage) et les effets sur la construction identitaire de ces enfants. L'enjeu est donc de permettre à ces enfants d'acquérir le français non seulement comme langue du foyer, mais aussi comme un moyen d'expression naturel et diversifié, leur évitant ainsi un rapport conflictuel avec la langue.

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