2.2. Les théories d'acquisition bilingue les plus
pertinentes pour notre sujet
Les théories de l'acquisition bilingue constituent un
cadre fondamental pour analyser les mécanismes de maintien et de
développement des compétences linguistiques en contexte
plurilingue. Elles offrent des outils d'analyse pour étudier les
stratégies mises en oeuvre par les familles francophones en milieu
anglophone pour préserver et transmettre la langue française.
L'étude des théories de l'acquisition et du
bilinguisme est essentielle pour comprendre les dynamiques de transmission du
français au sein des familles expatriées. En effet, en analysant
les mécanismes par lesquels un enfant apprend et développe ses
différentes langues, ces théories offrent un éclairage sur
les défis et les leviers dont disposent les parents pour maintenir le
français dans un environnement dominé par l'anglais. Comprendre
comment l'enfant jongle entre ses langues permet ainsi d'interpréter
plus finement les stratégies mises en place par les familles : choix des
contextes d'exposition, ajustements dans les pratiques linguistiques du foyer,
ou encore recours à des dispositifs éducatifs
complémentaires. Ces cadres théoriques sont donc indispensables
pour saisir la complexité des décisions parentales en
matière de transmission linguistique et leurs effets sur la
compétence bilingue des enfants.
La théorie socioconstructiviste de Lev
Vygotsky (1934) met en lumière l'importance des interactions sociales
dans l'acquisition du langage. En effet, l'acquisition du langage est un
processus fondamentalement social car l'enfant va co-construire ses
connaissances au contact des autres grâce aux interactions avec son
entourage. Selon Morgenstern (2019) « L'enfant n'apprend pas la langue
dans les grammaires, mais dans les interactions avec ses interlocuteurs et dans
le bain de langage qui l'entoure ».
Vygotsky développe le concept de zone proximale de
développement (ZPD), qui met en avant l'idée que le soutien
de l'adulte (étayage, reformulations, guidance) va permettre à
l'enfant de développer et d'affiner ses compétences
langagières au-delà de ce qu'il aurait pu accomplir seul.
Dans le contexte de l'acquisition bilingue, il est
nécessaire de s'interroger sur la relation entre les deux langues, ainsi
que sur le rapport, le lien qui peut exister entre elles. La théorie du
double iceberg apporte un éclairage précieux à ce sujet.
En effet, la théorie du double iceberg va éclairer
particulièrement notre sujet : Cummins postule que les
compétences cognitives et académiques sous-jacentes sont
partagées entre les langues. En d'autres termes, lorsqu'un apprenant
développe des compétences en L1, cela peut faciliter
l'apprentissage de la L2, à condition que la L1 ait atteint un certain
niveau de
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développement. Cette interdépendance repose sur
le Modèle de Base de Compétence Commune (Common Underlying
Proficiency, CUP), qui stipule que malgré les différences
superficielles entre les langues (grammaire, vocabulaire), les processus
cognitifs nécessaires à la lecture, à l'écriture ou
à la pensée critique par exemple sont communs.
Plusieurs études ont appuyé l'hypothèse
de l'interdépendance. Une recherche menée par Genesee (2006)
montre que les enfants bilingues développent des compétences en
littératie plus élevées lorsqu'ils sont exposés de
manière soutenue à leurs deux langues. De plus, Bialystok (2001)
a démontré que les enfants bilingues bénéficient
d'une meilleure conscience métalinguistique, facilitant ainsi le
transfert de compétences linguistiques entre les langues.
Dans le cadre de notre recherche sur les familles francophones
aux E.A.U, ces théories offrent une base solide pour comprendre comment
les compétences en français peuvent être maintenues et
renforcées tout en favorisant l'apprentissage de l'anglais.
JC Beacco (2015) propose également une théorie
qui semble pertinente, celle des ballons linguistiques. Il compare les
compétences linguistiques a des ballons que chaque individu porte en
lui. Ces ballons représentent les différentes langues qu'une
personne connaît. Leur taille varie en fonction de la maîtrise de
chaque langue. Ces ballons n'évoluent pas indépendamment : ils
peuvent interagir, se soutenir mutuellement ou, au contraire, entrer en
compétition.
Il distingue deux types d'interactions :
? L'inflation mutuelle : Les compétences dans une langue
peuvent renforcer celles d'une autre langue. Par exemple, l'apprentissage de la
lecture en anglais peut faciliter l'apprentissage de la lecture
français, comme le suggère également la théorie de
Cummins.
? La compétition : Si une langue domine trop dans
l'environnement social ou scolaire, elle peut freiner le développement
ou le maintien d'une autre langue.
Dans le contexte qui nous intéresse ici, on pourrait
supposer que les parents doivent alors veiller à maintenir une taille
suffisante du « ballon » du français, malgré la
pression exercée par le « ballon » de l'anglais, plus souvent
utilisé au quotidien
L'interdépendance entre les ballons peut expliquer
comment les enfants peuvent simultanément développer leur
compétence en français et en anglais, sans nécessairement
nuire à l'une ou l'autre.
La théorie des ballons (2015) est complémentaire
à celle de l'interdépendance de Cummins. Alors que Cummins met
l'accent sur le transfert cognitif entre langues, JC Beacco (2015) propose une
approche légèrement différente, en tenant compte des
interactions contextuelles entre langues. Ensemble, ces théories peuvent
aider à comprendre non seulement les mécanismes cognitifs, mais
aussi les stratégies familiales et éducatives visant à
maintenir un équilibre entre les langues.
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