Conclusion partielle
L'étude du bilinguisme sous ses différentes
facettes met en lumière la complexité et la diversité des
trajectoires linguistiques des individus et des familles en situation de
contact de langues. Les définitions et typologies du bilinguisme
montrent qu'il ne s'agit pas d'un état figé, mais d'un processus
évolutif influencé par de multiples facteurs. L'étude des
théories d'acquisition met en lumière l'importance de
l'exposition linguistique et des interactions familiales dans le
développement des compétences bilingues.
Le bilinguisme ne se limite pas à un
phénomène strictement linguistique ; il touche également
aux dimensions identitaires et émotionnelles des locuteurs. Pour les
familles, en particulier celles vivant dans des environnements où une
langue dominante exerce une forte pression, maintenir un équilibre entre
les langues peut être un véritable défi. Si le bilinguisme
est une richesse, il peut aussi être une source de tensions dans la
famille, quand l'usage d'une langue est perçu comme une contrainte par
l'enfant ou engendrer des tensions avec les parents.
Ainsi, cette réflexion sur le bilinguisme et ses
implications dans un contexte de contact de langues pose les bases
nécessaires pour aborder plus spécifiquement la place du
français dans les foyers francophones expatriés aux
Émirats arabes unis. L'enjeu central réside dans les
stratégies familiales mises en place pour assurer la transmission du
français tout en favorisant l'épanouissement bilingue des enfants
dans un environnement où l'anglais s'impose comme langue dominante.
29
Chapitre 3 : Politique linguistique familiale : enjeux
et défis
Lorsque la langue première est minorée dans la
société, la famille devient le principal vecteur de sa
transmission et de sa préservation. En l'absence d'un soutien
institutionnel, ce sont les pratiques linguistiques familiales qui
déterminent en grande partie le maintien ou l'érosion de la
langue à travers les générations. Ce chapitre explore le
rôle central de la politique linguistique familiale dans ce processus, en
analysant les stratégies mises en place par les parents, les facteurs
qui influencent leurs choix, ainsi que les défis qu'ils doivent
surmonter face à la pression de la langue dominante.
3.1. Transmission, maintien et perte de langue : le
rôle de la famille
La transmission, le maintien et la perte des langues au sein
des familles constituent un champ d'étude central en sociolinguistique.
(Fishman, 1991 ; Spolsky, 2009). Ces processus sont façonnés par
divers facteurs, parmi lesquels les représentations familiales et la
loyauté linguistique jouent un rôle déterminant (Guardado,
2002 ; Curdt-Christiansen, 2016). Les travaux de Spolsky (2009) sur la gestion
familiale des langues soulignent l'importance des attitudes et des
representations parentales dans le maintien d'une langue minorée. Dans
cette perspective, la loyauté linguistique, définie comme
l'attachement affectif et identitaire à une langue (Weinreich, 1953),
apparaît comme un facteur clé dans les choix linguistiques
familiaux.
Les représentations familiales et la loyauté
linguistique, étroitement liées, constituent en effet des
facteurs essentiels pour comprendre les dynamiques de maintien et de
transmission linguistique au sein des familles.
Les représentations consistent en un ensemble de
jugements de valeur et sur les formes de discours produites et sur les
locuteurs qui les produisent, transmis par la famille d'abord, l'école
ensuite, les divers groupes sociaux fréquentés enfin. Elles se
constituent essentiellement en fonction de normes sociales dominantes
imposées, acceptées, ignorées ou rejetées.
(M.Akinci ,2008)
Ces représentations construisent la manière dont
les parents perçoivent la langue minoritaire. Ainsi, une
représentation positive de la langue minoritaire renforce la motivation
des parents à la transmettre activement, alors qu'une perception
négative ou neutre peut mener à un désinvestissement
linguistique (Guardado,2018).
Nous faisons l'hypothèse que ces représentations
ont un effet sur la motivation des parents à mettre en place des
stratégies éducatives pour faciliter l'appropriation du
français mais aussi sur la motivation des enfants à s'approprier
le langage.
En effet, les enfants perçoivent les attitudes
parentales à l'égard des langues, ce qui influence leur propre
motivation à apprendre et utiliser une langue. Les
représentations familiales, qu'elles soient explicites ou implicites,
transmettent des messages sur la valeur de chaque langue. Ceci peut
représenter alors soit un vecteur de motivation ou au contraire peut
être source de désintérêt pour la langue.
30
En effet, lorsque les parents expriment de la fierté
pour la langue minoritaire et l'intègrent activement dans la vie
quotidienne, les enfants développent une attitude positive envers cette
langue. Cela les motive à l'utiliser et à en approfondir la
maîtrise.
En revanche, si les parents montrent des signes d'ambivalence
ou de désengagement, les enfants peuvent percevoir la langue minoritaire
comme moins pertinente ou valorisée, ce qui entraîne souvent une
diminution de son usage. Le décrochage linguistique est souvent
lié à un manque de valorisation explicite de la langue
minoritaire dans le cercle familial (Fishman, 1991).
3.2. La politique linguistique familiale : un rôle
central
Un des enjeux du bilinguisme est l'équilibre entre les
deux langues. La langue dominante, (l'anglais dans notre contexte) peut avoir
un effet de dilution ou de perte partielle de la langue d'héritage (le
français dans le cas des familles francophones)
En effet, la question de la perte et du maintien de la langue
d'héritage chez les enfants bilingues a été largement
étudiée dans divers contextes sociolinguistiques. Guardado
(2002), dans son étude sur les familles hispanophones au Canada, analyse
les facteurs influençant la transmission de l'espagnol dans un
environnement où l'anglais domine. Il met en évidence que le
maintien de la langue d'héritage dépend non seulement de
l'exposition et de l'usage de cette langue au sein du foyer, mais aussi de
beaucoup de l'attitude des parents envers cette transmission.
En contexte de migration, des représentations
négatives liées à des préjugés sociaux ou au
manque de valorisation de la langue d'héritage peuvent conduire à
un déclin de son usage. Fishman (1991) souligne que l'abandon d'une
langue minoritaire au profit de la langue majoritaire est souvent lié
à des dynamiques de pouvoir et à de pression. Les familles qui
valorisent leur langue d'héritage tendent à mettre en place des
stratégies explicites pour en favoriser l'acquisition, telles que
l'utilisation exclusive de cette langue dans l'espace familial, ou encore
l'inscription des enfants dans des programmes éducatifs bilingues ou
communautaires.
Guardado (2008), met en évidence que ces
représentations sont souvent façonnées par des facteurs
externes, notamment les pressions de la société et les discours
dominants sur ces langues ou sur le bilinguisme. En conséquence, les
parents qui perçoivent un risque d'assimilation linguistique peuvent
adopter des pratiques plus rigoureuses pour maintenir leur langue maternelle.
À l'inverse, ceux qui intériorisent des discours
dévalorisant leur langue tendent à réduire son usage,
voire à l'abandonner.
La pression de l'assimilation linguistique peut mener à
un abandon progressif de la langue d'héritage, en particulier si elle
est perçue comme moins valorisée socialement que la langue
dominante. Comme mentionné précédemment, il semble que la
pression de l'assimilation linguistique soit atténuée dans notre
cas, en raison du contexte spécifique des Émirats.
Ces études illustrent comment les
représentations familiales sur la langue influencent les pratiques
linguistiques, et constituent le fondement de la politique linguistique
familiale.
31
Les représentations familiales jouent un rôle
déterminant dans la transmission et l'acquisition du bilinguisme car
elles influencent les pratiques linguistiques quotidiennes et les
stratégies éducatives. En effet, elles posent un cadre,
façonnent la politique linguistique familiale et le degré
d'engagement des familles dans la transmission d'une langue.
Dans une étude menée par De Houwer (2007), les
familles ayant une attitude proactive envers le bilinguisme étaient plus
susceptibles de voir leurs enfants devenir véritablement bilingues.
L'importance de l'attitude des parents envers la langue
d'héritage est aussi soulignée par S. Spolsky qui
considère que, dans les contextes de migration, la famille est
l'institution la plus influente dans les mécanismes de transmission des
langues (2016).
|