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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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3.3. La famille : moteur de la dynamique de transmission linguistique

La politique linguistique familiale désigne les croyances, pratiques et efforts explicites ou implicites des familles pour gérer l'acquisition, le maintien et l'usage des langues dans le cadre domestique (Spolsky, 2004).

Spolsky (2009) décrit la Politique Linguistique Familiale (PLF) comme un sous-domaine de la politique linguistique qui se concentre sur les choix, pratiques et idéologies linguistiques adoptés au sein des familles pour influencer la transmission et l'utilisation des langues. Selon lui, la PLF comprend trois composantes principales :

? Les pratiques linguistiques : les langues effectivement utilisées dans les interactions familiales.

? Les croyances ou idéologies linguistiques : les attitudes et valeurs attribuées aux langues par les membres de la famille.

? La gestion linguistique : les efforts explicites pour influencer ou réguler l'utilisation des langues au sein de la famille.

La gestion linguistique familiale (Family Language Management) peut être définie comme l'implication parentale implicite/explicite et subconsciente/consciente visant à établir des conditions linguistiques favorables à l'apprentissage des langues et à l'acquisition de la littératie dans la ou les langues minoritaires à la maison et/ou dans des contextes communautaires (Curdt-Christiansen).

Selon Haque (20219), pour comprendre les politiques linguistiques familiales il est nécessaire d'opter pour une approche dialectique, c'est à dire en examinant les contradictions, les oppositions et les interactions entre différentes forces ou idées, pour mieux comprendre leur évolution et leurs implications.

Cela signifie qu'au lieu de voir la politique linguistique familiale comme un phénomène statique, on l'étudie comme un processus en tension entre différentes influences :

? Les normes sociales et les choix individuels (ex. : une famille veut parler sa langue maternelle, mais la société valorise une autre langue).

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? Les traditions et le changement (ex. : des parents veulent transmettre leur langue, mais les enfants préfèrent parler la langue dominante de leur environnement).

? Les pressions extérieures et les décisions internes (ex. : l'école ou le gouvernement encouragent une langue, tandis que la famille essaie d'en préserver une autre).

L'idée est de ne pas voir ces tensions comme de simples oppositions, mais comme des dynamiques qui façonnent la réalité linguistique des familles.

Le schéma suivant illustre les aspects multidimensionnels de la politique linguistique familiale (Family Language Policy - FLP) selon Curdt-Christiansen (2009). Il met en évidence les interactions complexes entre différents facteurs influençant les choix linguistiques dans les familles.

La politique linguistique familiale ou Family Language Policy est un concept clé qui englobe les décisions, les croyances et les pratiques des familles en matière de gestion des langues dans un environnement multilingue. Ce modèle met en évidence les facteurs internes et externes qui façonnent ces politiques.

Ce schéma permet de mettre en évidence la manière dont les facteurs déterminant la politique linguistique familiale interagissent. L'auteur différencie deux types de facteurs :

? Les facteurs macro structurels (externes à la famille) : contexte politique, socio culturel, économique ou l'environnement sociolinguistique (exposition des familles à différentes langues dans leur environnement quotidien.

? Les facteurs micro structurels (internes) : milieu familial propice à la littéracie, attentes parentales, niveau d'éducation, connaissances sur le bilinguisme etc..

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Ces facteurs modèlent directement les représentations parentales et vont conditionner les priorités linguistiques des parents.

Nous remarquons que les idéologies linguistiques (ce que nous avons nommé précédemment les représentations parentales) est le point central du modèle.

Ce terme fait référence aux croyances des parents concernant les langues :

? La valeur sociale et économique attribuée à chaque langue.

? Les perceptions de la langue comme un vecteur d'identité culturelle ou de réussite professionnelle.

Les idéologies linguistiques agissent donc comme un filtre par lequel les facteurs macro et micro influencent les actions des parents. Elles servent de base justificative pour les décisions prises.

Les actions des parents, ici appelées aménagement familial, représentent les actions concrètes pour favoriser l'appropriation de la langue. Cela rejoint le concept de gestion linguistique familiale évoqué par Spolsky. Par exemple, l'investissement économique comprend des éléments tels que l'achat de livres ou l'inscription à des cours prives etc. Dans notre cas, il serait pertinent d'y inclure également l'investissement en termes de temps passé avec l'enfant, un facteur qui, comme nous le verrons, s'avère déterminant pour les parents.

Ce schéma illustre les différents facteurs influençant le développement et l'usage des langues dans un contexte bilingue ou plurilingue. Il met en évidence trois grandes catégories interdépendantes : les facteurs familiaux, les facteurs socioculturels et les facteurs environnementaux linguistiques.

Les facteurs familiaux constituent la base du schéma et jouent un rôle déterminant dans l'acquisition linguistique. Ils influencent à la fois le développement et l'usage des langues au sein du foyer. Des éléments tels que l'existence de frères et soeurs, la mobilité familiale ou encore le besoin de communiquer avec la famille élargie façonnent la dynamique linguistique des enfants. Par exemple, si un aîné adopte une langue dominante, cela peut impacter la langue d'usage des plus jeunes. De même, une famille qui se déplace fréquemment entre différentes régions linguistiques peut voir son répertoire langagier évoluer en fonction des contextes.

Les facteurs socioculturels viennent compléter ces influences familiales en intégrant les attitudes et représentations sociales vis-à-vis du bilinguisme. La perception du prestige d'une langue, le soutien institutionnel ou encore les croyances des parents quant à leur rôle dans l'acquisition linguistique sont autant d'éléments qui influencent les choix linguistiques des familles. Dans certaines sociétés, le bilinguisme est valorisé et encouragé, tandis que dans d'autres, une langue dominante s'impose, reléguant les langues minoritaires à un usage plus restreint. Les normes culturelles, le genre des locuteurs et le système de valeurs sous-jacent peuvent également orienter les pratiques langagières des individus et des familles.

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Enfin, les facteurs environnementaux linguistiques concernent les conditions d'exposition aux langues et les stratégies mises en place pour favoriser leur apprentissage. La quantité et la qualité des interactions en langue cible, la langue d'instruction scolaire ou encore les stratégies parentales face au mélange des langues sont autant d'éléments déterminants. Un enfant bénéficiant d'un environnement riche en interactions variées aura plus de chances de développer une compétence avancée dans une langue donnée. De plus, le choix linguistique des parents - comme l'adoption du principe « une personne, une langue » (OPOL) ou l'usage exclusif de la langue minoritaire à la maison - peut avoir un impact significatif sur la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein du foyer.

À la place d'"idéologies linguistiques", Schiffman (2006 : 112) utilise le terme "culture linguistique", qu'il définit comme « la somme totale des idées, des valeurs, des croyances, des attitudes, des préjugés, des mythes, des contraintes religieuses et de tout l'autre bagage culturel que les locuteurs apportent à leur relation avec la langue issue de leur culture ».

Ce schéma met ainsi en lumière la complexité des dynamiques linguistiques en contexte bilingue. Il souligne que l'acquisition et l'usage des langues ne dépendent pas uniquement de l'exposition, mais résultent d'une interaction entre influences familiales, socioculturelles et environnementales. Dans le cas des familles francophones vivant dans un environnement dominé par l'anglais, comme aux E.A.U ce modèle permet d'identifier les leviers et obstacles au maintien du français chez les enfants scolarisés en anglais.

Figure 1 : schéma conceptuel : les facteurs influençant les dynamiques langagières familiales.(Beduneau 2025)

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Ce schéma de Violaine Beduneau(2025) propose une conceptualisation des stratégies et pratiques langagières des familles plurilingues.

Les deux schémas présentent une vision dynamique des politiques linguistiques familiales en mettant en évidence l'influence des facteurs externes (sociopolitiques, économiques, culturels) et internes (représentations parentales, pratiques langagières) sur la transmission des langues. Toutefois, le second modèle accorde une place plus centrale à l'enfant et à sa relation avec les parents. Alors que le premier schéma met surtout l'accent sur les stratégies linguistiques parentales et leur impact sur les représentations et pratiques langagières des enfants, le second modèle intègre des dimensions plus subjectives comme les attitudes linguistiques et représentations des enfants. La chercheuse met en avant le rôle actif de l'enfant dans le processus de transmission. Selon elle, l'enfant est un agent glottopolitique, c'est pourquoi elle lui accorde une place importante dans ce modèle : dans les interactions parent-enfant, il participe de la renégociation des pratiques langagières familiales, voire des stratégies linguistiques familiales.

Cette approche permet ainsi de mieux comprendre la transmission linguistique comme une dynamique familiale où les choix parentaux et les expériences de l'enfant s'influencent mutuellement. Effectivement, nous verrons lors de l'analyse de notre questionnaire aux familles que, malheureusement, le manque de motivation de l'enfant peut parfois devenir un frein au maintien ou à la transmission de la langue française dans la famille malgré la volonté des parents.

En effet, les enfants, quand ils justifient ou privilégient le recours à telle ou telle langue - envisagée comme un objet valorisant pour le domaine scolaire, la société ou pour leur avenir - s'inscrivent eux aussi, dès leur plus jeune âge, dans une idéologie linguistique. Plusieurs études montrent que les enfants peuvent faire acte de résistance face à la langue parentale en parlant la langue de l'école, la langue valorisée (Haque, 2019).

Aussi, nous pouvons noter que bien que la famille soit le noyau et le lieu principal de la transmission de l'héritage linguistique, la famille peut aussi se montrer vulnérable au milieu extérieur et la politique linguistique familiale peut changer, évoluer sous l'influence du contexte extérieur. Canagarajah (2008:171) souligne que:» the family is porous, open to influences and interests from other broader social forces and institutions. (...) in a context in which there are needs of social acceptance, economic survival, and legal status, families give relatively less importance to heritage language importance».

Nous verrons dans la deuxième partie de notre mémoire qu'effectivement certaines familles françaises aux émirats ont, au début de leur expatriation adopté une politique active de transmission de la langue française a leurs enfants, puis, après quelques années, ont décidé de suspendre tout enseignement afin que leur enfant puisse se concentrer seulement sur l'acquisition de l'anglais , qu'elles considéraient plus utile pour l'avenir de leurs enfants ou tout simplement car ils avaient le sentiment que l'apprentissage du français entravait la maitrise de l'anglais.

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