3.3. La famille : moteur de la dynamique de transmission
linguistique
La politique linguistique familiale désigne les
croyances, pratiques et efforts explicites ou implicites des familles pour
gérer l'acquisition, le maintien et l'usage des langues dans le cadre
domestique (Spolsky, 2004).
Spolsky (2009) décrit la Politique Linguistique
Familiale (PLF) comme un sous-domaine de la politique linguistique qui se
concentre sur les choix, pratiques et idéologies linguistiques
adoptés au sein des familles pour influencer la transmission et
l'utilisation des langues. Selon lui, la PLF comprend trois composantes
principales :
? Les pratiques linguistiques : les langues effectivement
utilisées dans les interactions familiales.
? Les croyances ou idéologies linguistiques : les
attitudes et valeurs attribuées aux langues par les membres de la
famille.
? La gestion linguistique : les efforts explicites pour
influencer ou réguler l'utilisation des langues au sein de la
famille.
La gestion linguistique familiale (Family Language Management)
peut être définie comme l'implication parentale
implicite/explicite et subconsciente/consciente visant à établir
des conditions linguistiques favorables à l'apprentissage des langues et
à l'acquisition de la littératie dans la ou les langues
minoritaires à la maison et/ou dans des contextes communautaires
(Curdt-Christiansen).
Selon Haque (20219), pour comprendre les politiques
linguistiques familiales il est nécessaire d'opter pour une approche
dialectique, c'est à dire en examinant les contradictions, les
oppositions et les interactions entre différentes forces ou
idées, pour mieux comprendre leur évolution et leurs
implications.
Cela signifie qu'au lieu de voir la politique linguistique
familiale comme un phénomène statique, on l'étudie comme
un processus en tension entre différentes influences :
? Les normes sociales et les choix individuels (ex. : une famille
veut parler sa langue maternelle, mais la société valorise une
autre langue).
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? Les traditions et le changement (ex. : des parents veulent
transmettre leur langue, mais les enfants préfèrent parler la
langue dominante de leur environnement).
? Les pressions extérieures et les décisions
internes (ex. : l'école ou le gouvernement encouragent une langue,
tandis que la famille essaie d'en préserver une autre).
L'idée est de ne pas voir ces tensions comme de simples
oppositions, mais comme des dynamiques qui façonnent la
réalité linguistique des familles.
Le schéma suivant illustre les aspects
multidimensionnels de la politique linguistique familiale (Family Language
Policy - FLP) selon Curdt-Christiansen (2009). Il met en évidence les
interactions complexes entre différents facteurs influençant les
choix linguistiques dans les familles.
La politique linguistique familiale ou Family Language Policy
est un concept clé qui englobe les décisions, les croyances et
les pratiques des familles en matière de gestion des langues dans un
environnement multilingue. Ce modèle met en évidence les facteurs
internes et externes qui façonnent ces politiques.

Ce schéma permet de mettre en évidence la
manière dont les facteurs déterminant la politique linguistique
familiale interagissent. L'auteur différencie deux types de facteurs
:
? Les facteurs macro structurels (externes à la famille) :
contexte politique, socio culturel, économique ou l'environnement
sociolinguistique (exposition des familles à différentes langues
dans leur environnement quotidien.
? Les facteurs micro structurels (internes) : milieu familial
propice à la littéracie, attentes parentales, niveau
d'éducation, connaissances sur le bilinguisme etc..
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Ces facteurs modèlent directement les
représentations parentales et vont conditionner les priorités
linguistiques des parents.
Nous remarquons que les idéologies linguistiques (ce que
nous avons nommé précédemment les représentations
parentales) est le point central du modèle.
Ce terme fait référence aux croyances des parents
concernant les langues :
? La valeur sociale et économique
attribuée à chaque langue.
? Les perceptions de la langue comme un
vecteur d'identité culturelle ou de réussite professionnelle.
Les idéologies linguistiques agissent donc comme un
filtre par lequel les facteurs macro et micro influencent les actions des
parents. Elles servent de base justificative pour les décisions
prises.
Les actions des parents, ici appelées
aménagement familial, représentent les actions concrètes
pour favoriser l'appropriation de la langue. Cela rejoint le concept de gestion
linguistique familiale évoqué par Spolsky. Par exemple,
l'investissement économique comprend des éléments tels que
l'achat de livres ou l'inscription à des cours prives etc. Dans notre
cas, il serait pertinent d'y inclure également l'investissement en
termes de temps passé avec l'enfant, un facteur qui, comme nous le
verrons, s'avère déterminant pour les parents.
Ce schéma illustre les différents facteurs
influençant le développement et l'usage des langues dans un
contexte bilingue ou plurilingue. Il met en évidence trois grandes
catégories interdépendantes : les facteurs familiaux, les
facteurs socioculturels et les facteurs environnementaux linguistiques.
Les facteurs familiaux constituent la base du schéma et
jouent un rôle déterminant dans l'acquisition linguistique. Ils
influencent à la fois le développement et l'usage des langues au
sein du foyer. Des éléments tels que l'existence de frères
et soeurs, la mobilité familiale ou encore le besoin de communiquer avec
la famille élargie façonnent la dynamique linguistique des
enfants. Par exemple, si un aîné adopte une langue dominante, cela
peut impacter la langue d'usage des plus jeunes. De même, une famille qui
se déplace fréquemment entre différentes régions
linguistiques peut voir son répertoire langagier évoluer en
fonction des contextes.
Les facteurs socioculturels viennent compléter ces
influences familiales en intégrant les attitudes et
représentations sociales vis-à-vis du bilinguisme. La perception
du prestige d'une langue, le soutien institutionnel ou encore les croyances des
parents quant à leur rôle dans l'acquisition linguistique sont
autant d'éléments qui influencent les choix linguistiques des
familles. Dans certaines sociétés, le bilinguisme est
valorisé et encouragé, tandis que dans d'autres, une langue
dominante s'impose, reléguant les langues minoritaires à un usage
plus restreint. Les normes culturelles, le genre des locuteurs et le
système de valeurs sous-jacent peuvent également orienter les
pratiques langagières des individus et des familles.
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Enfin, les facteurs environnementaux linguistiques concernent
les conditions d'exposition aux langues et les stratégies mises en place
pour favoriser leur apprentissage. La quantité et la qualité des
interactions en langue cible, la langue d'instruction scolaire ou encore les
stratégies parentales face au mélange des langues sont autant
d'éléments déterminants. Un enfant
bénéficiant d'un environnement riche en interactions
variées aura plus de chances de développer une compétence
avancée dans une langue donnée. De plus, le choix linguistique
des parents - comme l'adoption du principe « une personne, une langue
» (OPOL) ou l'usage exclusif de la langue minoritaire à la maison -
peut avoir un impact significatif sur la transmission et la
pérennité du bilinguisme au sein du foyer.
À la place d'"idéologies linguistiques",
Schiffman (2006 : 112) utilise le terme "culture linguistique", qu'il
définit comme « la somme totale des idées, des valeurs, des
croyances, des attitudes, des préjugés, des mythes, des
contraintes religieuses et de tout l'autre bagage culturel que les locuteurs
apportent à leur relation avec la langue issue de leur culture
».
Ce schéma met ainsi en lumière la
complexité des dynamiques linguistiques en contexte bilingue. Il
souligne que l'acquisition et l'usage des langues ne dépendent pas
uniquement de l'exposition, mais résultent d'une interaction entre
influences familiales, socioculturelles et environnementales. Dans le cas des
familles francophones vivant dans un environnement dominé par l'anglais,
comme aux E.A.U ce modèle permet d'identifier les leviers et obstacles
au maintien du français chez les enfants scolarisés en
anglais.

Figure 1 : schéma conceptuel : les facteurs
influençant les dynamiques langagières familiales.(Beduneau
2025)
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Ce schéma de Violaine Beduneau(2025) propose une
conceptualisation des stratégies et pratiques langagières des
familles plurilingues.
Les deux schémas présentent une vision dynamique
des politiques linguistiques familiales en mettant en évidence
l'influence des facteurs externes (sociopolitiques, économiques,
culturels) et internes (représentations parentales, pratiques
langagières) sur la transmission des langues. Toutefois, le second
modèle accorde une place plus centrale à l'enfant et à sa
relation avec les parents. Alors que le premier schéma met surtout
l'accent sur les stratégies linguistiques parentales et leur impact sur
les représentations et pratiques langagières des enfants, le
second modèle intègre des dimensions plus subjectives comme les
attitudes linguistiques et représentations des enfants. La chercheuse
met en avant le rôle actif de l'enfant dans le processus de transmission.
Selon elle, l'enfant est un agent glottopolitique, c'est pourquoi elle lui
accorde une place importante dans ce modèle : dans les interactions
parent-enfant, il participe de la renégociation des pratiques
langagières familiales, voire des stratégies linguistiques
familiales.
Cette approche permet ainsi de mieux comprendre la
transmission linguistique comme une dynamique familiale où les choix
parentaux et les expériences de l'enfant s'influencent mutuellement.
Effectivement, nous verrons lors de l'analyse de notre questionnaire aux
familles que, malheureusement, le manque de motivation de l'enfant peut parfois
devenir un frein au maintien ou à la transmission de la langue
française dans la famille malgré la volonté des
parents.
En effet, les enfants, quand ils justifient ou
privilégient le recours à telle ou telle langue -
envisagée comme un objet valorisant pour le domaine scolaire, la
société ou pour leur avenir - s'inscrivent eux aussi, dès
leur plus jeune âge, dans une idéologie linguistique. Plusieurs
études montrent que les enfants peuvent faire acte de résistance
face à la langue parentale en parlant la langue de l'école, la
langue valorisée (Haque, 2019).
Aussi, nous pouvons noter que bien que la famille soit le
noyau et le lieu principal de la transmission de l'héritage
linguistique, la famille peut aussi se montrer vulnérable au milieu
extérieur et la politique linguistique familiale peut changer,
évoluer sous l'influence du contexte extérieur. Canagarajah
(2008:171) souligne que:» the family is porous, open to influences and
interests from other broader social forces and institutions. (...) in a context
in which there are needs of social acceptance, economic survival, and legal
status, families give relatively less importance to heritage language
importance».
Nous verrons dans la deuxième partie de notre
mémoire qu'effectivement certaines familles françaises aux
émirats ont, au début de leur expatriation adopté une
politique active de transmission de la langue française a leurs enfants,
puis, après quelques années, ont décidé de
suspendre tout enseignement afin que leur enfant puisse se concentrer seulement
sur l'acquisition de l'anglais , qu'elles considéraient plus utile pour
l'avenir de leurs enfants ou tout simplement car ils avaient le sentiment que
l'apprentissage du français entravait la maitrise de l'anglais.
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