3.4. Les familles en mobilité : quelle politique
linguistique adopter?
Les familles en situation de mobilité sont
confrontées à des choix linguistiques qui influencent le
développement bilingue de leurs enfants. Selon les contextes et les
dynamiques familiales, différentes stratégies peuvent être
mises en place pour équilibrer l'usage des langues en
présence.
En effet, dans les familles vivant en dehors de leur pays
d'origine et souhaitant transmettre ou maintenir la langue première, les
pratiques langagières peuvent s'organiser selon une répartition
spatiale, qu'elle résulte d'un choix intentionnel ou d'une adaptation
spontanée : une langue est privilégiée dans l'espace
domestique, tandis que l'autre domine à l'extérieur. Annick De
Houwer (2007) souligne que cette stratégie figure parmi les plus
efficaces. Toutefois, elle comporte le risque d'une marginalisation progressive
de la langue familiale, restreinte à la sphère privée et
potentiellement sujette à une (auto)censure dans les interactions
extérieures. (Beduneau,2025) Plusieurs chercheurs soulignent en effet
que la limitation d'une langue au seul espace domestique peut compromettre son
développement et son maintien sur le long terme (Montrul, 2013 ; Paradis
et al., 2011).
Pour que l'enfant développe son bilinguisme, cette
répartition langagière parmi les espaces de socialisation
implique que la langue familiale fasse l'objet d'un enseignement-apprentissage,
surtout si la langue de l'extérieur est aussi la langue de scolarisation
et si elle entre à l'intérieur de la maison via les
médias, la télévision, les activités liées
à l'école, les amitiés, etc. (Akinci, 2016). De plus,
comme le souligne Fishman (1991), la transmission
intergénérationnelle des langues minoritaires repose en grande
partie sur des pratiques langagières structurées et un
investissement conscient des familles dans la transmission.
Aussi, certaines familles adoptent une répartition
temporelle des langues en fonction de l'âge des enfants : une langue
d'abord, ensuite l'autre, répartition très répandue et
à la base du bilinguisme de nombreux enfants (Grosjean, 2015). Souvent,
la première langue est la langue minoritaire.
Certaines familles adoptent une politique stricte où
seule la langue minoritaire est utilisée à la maison, dans le but
de renforcer son acquisition et de contrer la domination de la langue
majoritaire (De Houwer, 2007). Cette approche est souvent adoptée
lorsque les parents craignent une perte rapide de la langue d'origine,
notamment en contexte d'immigration. Cependant, cette stratégie peut
créer des tensions lorsque l'enfant perçoit une
déconnexion entre la langue familiale et son environnement
extérieur (Curdt- Christiansen, 2009).
A l'inverse, certaines familles, nous le verrons,
décident de ne pas encadrer les choix linguistiques de leur(s)
enfant(s). Ne pas adopter de politique linguistique familiale explicite
constitue en réalité une politique en soi, souvent
qualifiée de "laissez-faire linguistique" (Spolsky, 2004). Aux
Émirats arabes unis, où l'anglais s'impose comme langue dominante
dans les sphères éducatives, sociales et professionnelles, de
nombreuses familles francophones n'établissent pas de règles
claires quant à l'usage du français et laissent l'environnement
extérieur façonner au fil du temps les pratiques linguistiques
des enfants. Ce choix, qu'il soit conscient ou non, peut entraîner une
érosion progressive du français,
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qui devient une langue secondaire, reléguée
à des usages sporadiques (Curdt-Christiansen, 2009).
L'absence de cadre structurant pour la transmission du
français permet à l'anglais de s'installer progressivement comme
langue de référence, d'abord dans les interactions enfantines,
puis dans les échanges familiaux, notamment lorsque les parents
eux-mêmes s'adaptent aux préférences linguistiques de leurs
enfants (Paradis et al., 2011). Or, plusieurs études
montrent que sans un effort de maintien actif, la langue minoritaire tend
à être abandonnée au profit de la langue dominante
(Fishman, 1991 ; De Houwer, 2007). Ainsi, même dans les
familles qui ne formulent pas explicitement de règles linguistiques, une
dynamique s'opère, souvent en faveur de l'anglais, ce qui illustre bien
que l'absence d'une politique familiale ne signifie pas l'absence de
conséquences linguistiques.
Dans le cadre du maintien des langues minoritaires au sein des
familles en situation de contact de langues, la politique linguistique
familiale (PLF) n'est pas toujours fixe ni cohérente dans le temps. Elle
peut évoluer en fonction des dynamiques familiales, des contraintes
externes, ou encore des expériences vécues par
les parents et les enfants. Ainsi, même lorsque les parents adoptent
initialement des idéologies favorables au bilinguisme et expriment des
attitudes positives envers la transmission de la langue première, ces
intentions ne se traduisent pas systématiquement en pratiques
linguistiques constantes ou en une gestion linguistique
efficace. Comme l'explique Curdt-Christiansen (2016), les
incohérences dans la PLF peuvent résulter de divers facteurs
internes et externes, rendant difficile le maintien actif de la langue
minoritaire au sein du foyer.
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