3.5. La famille et son rôle clé dans
l'exposition à la langue : des enjeux cruciaux pour l'apprentissage
Aux E.A.U, l'anglais est omniprésent
dans les interactions sociales, les médias et le système
scolaire, et l'enfant est, dans son quotidien, beaucoup plus
exposé à cette langue qu'au français. Il
bénéficie d'un input plus diversifié et abondant que le
français. La langue d'héritage, le français est
entendue/pratiquée presque exclusivement dans le cadre familial, ce qui,
selon la littérature existante la rend plus vulnérable. En effet,
sans efforts délibérés pour maximiser l'exposition
à la langue d'héritage, celle-ci risque de devenir une langue
passive, voire d'être progressivement abandonnée (
Pearson,2008).
Certains chercheurs distinguent l'input, qui désigne
les données linguistiques accessibles à l'apprenant, de
l'exposition, qui renvoie au simple contact avec la langue sans garantie
d'assimilation par l'enfant (Krashen, 1985); (Lightbown &
Spada, 2006).
La distinction entre l'input, défini comme les
données linguistiques accessibles et potentiellement assimilables par
l'apprenant, et l'exposition, qui implique un simple contact avec la langue
sans nécessairement aboutir à une acquisition, permet de mieux
comprendre et analyser les défis auxquels fait face la langue
d'héritage dans un contexte multilingue. Cependant, dans la
littérature l'input et l'exposition sont souvent utilisés comme
synonymes, leur définition exacte ainsi que leurs différences
restent floues et divergent selon les chercheurs.
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Pour De Houwer (2009), la notion générale
d'input sert à désigner toute parole entendue, qu'elle soit
adressée directement aux enfants ou reçue indirectement,
intentionnellement ou non. Le terme « exposition » peut être
utilisé pour référer plus précisément aux
mesures de quantité de l'input.
La notion d'exposition couvre alors ce qui est mesurable et
observable dans un contexte d'apprentissage particulier, tel que le discours
adressé à l'enfant, alors que celle d'input concerne les
constructions pertinentes pour la solution d'un problème particulier
d'apprentissage (Carroll, 2017).
Pour S. Krashen (1982) : l'input linguistique est l'ensemble
des données compréhensibles que l'apprenant
reçoit, et c'est cet input qui est le principal moteur de l'acquisition
d'une langue.
Il est largement accepté que l'exposition et l'input
jouent un rôle essentiel dans le développement langagier (Brehmer
& Kurbangulova, 2017 ; Schalley & Eisenchlas, 2022)
Que ce soit en milieu scolaire ou familial, l'exposition
régulière à une langue permet aux enfants de
développer leurs compétences linguistiques, notamment en
vocabulaire, syntaxe, et phonologie. Cummins (2000) met en avant l'importance
de cet input pour favoriser le transfert inter linguistique, un aspect
clé du bilinguisme. De même, Genesee (2006) souligne que des
environnements riches en input dans les deux langues renforcent la
capacité des enfants à naviguer efficacement entre ces
dernières.
La quantité d'input nécessaire pour le
développement optimal des compétences linguistiques bilingues est
un sujet débattu parmi les chercheurs. Selon Genesee, sur la base des
travaux de Thordardottir et al. (2011), une exposition d'au moins 40 %
à chaque langue est le seuil critique pour garantir un bon
développement linguistique dans les deux langues. Cette estimation
permet l'acquisition des compétences linguistiques sans qu'une langue ne
devienne dominante au détriment de l'autre.
Toutefois, il ne s'agit pas seulement de la quantité
d'input, mais surtout de sa qualité. D'autres études, comme
celles de Hoff et Core (2013), soulignent que, même en cas d'exposition
moindre, une qualité élevée de l'input peut compenser une
quantité plus réduite, en particulier si l'input est
diversifié et interactif. De la même façon, Paradis (2011)
montre que l'interaction dans des contextes signifiants, où l'enfant est
engagé dans des échanges réels et variés, favorise
un meilleur développement linguistique que de simples expositions
passives.
Les études récentes confirment que les enfants
développent des compétences plus solides lorsqu'ils sont
exposés à un langage riche, diversifié et contextuellement
pertinent, même si le temps d'exposition est limité.
En effet, ce n'est pas simplement l'exposition à une
langue qui détermine le niveau de compétence, mais surtout le
type d'interactions auxquelles l'enfant participe. Des échanges riches
et variés, par exemple, des conversations où l'enfant est
encouragé à poser des questions, formuler des hypothèses
ou résoudre des problèmes stimulent davantage le
développement linguistique que des expositions passives, comme regarder
la télévision.
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La diversité lexicale, syntaxique et pragmatique de
l'input permet aux enfants de mieux comprendre les subtilités des
langues qu'ils apprennent. Ces éléments mettent en lumière
l'importance de créer des environnements d'apprentissage où la
langue est utilisée de manière significative et engageante
(Paradis, 2011).
De Houwer (2009) évoque la « fréquence
d'exposition linguistique » comme le facteur environnemental le plus
important influençant probablement l'acquisition bilingue en termes de
production orale. Sur la base de ses études, la chercheuse attribue les
différences dans les divers domaines d'utilisation linguistique des
enfants en ASLA (Acquisition précoce d'une seconde langue)
principalement à l'âge d'exposition de l'enfant à la langue
et à la durée pendant laquelle l'enfant entend la ou les langues.
(Andritsou, 2022). En effet, un enfant exposé quotidiennement à
un français riche et varié aura davantage de chances de
maîtriser cette langue de manière complète.
Cependant, ces facteurs seuls ne suffisent pas. Pearson (2008)
met en avant l'importance de la motivation de l'enfant à utiliser chaque
langue. Cette motivation peut être influencée par les
représentations familiales, le rôle affectif, ou encore la
dynamique familiale, nous y reviendrons un peu plus tard dans ce
mémoire.
La littérature démontre donc que la
quantité, la fréquence et la qualité d input jouent un
rôle essentiel dans l'appropriation d'une langue.
En conséquence, l'un des défis majeurs pour les
familles francophones des E.A.U va être d'accroitre la quantité et
la fréquence d'exposition/d'input dans un environnement essentiellement
anglophone. Pour relever ce défi, ces familles mettent en place diverses
stratégies de résistance visant à
préserver l'usage du français malgré la
prédominance de l'anglais dans leur environnement quotidien.
La notion de résistance linguistique fait
référence aux pratiques et stratégies adoptées par
des individus ou des groupes pour préserver leur langue et leur culture
face à des pressions extérieures, souvent liées à
la domination d'une langue majoritaire. Ces stratégies peuvent
être conscientes (activisme, politiques familiales) ou inconscientes
(pratiques quotidiennes, habitudes linguistiques). Comme le montrent les
travaux de Guardado (2008) et de De Houwer (2009), la persistance des efforts
familiaux et communautaires peut significativement retarder l'érosion
linguistique.
Parmi les stratégies de résistance, la lecture
en langue première semble être une stratégie de
résistance efficace dans le cadre du maintien linguistique. Elle joue un
rôle central en renforçant l'exposition à la langue
minoritaire, en enrichissant le vocabulaire, et en créant un lien
émotionnel et culturel avec la langue.
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