4.2.3 Répartition des langues dans le foyer
Cette section explore les pratiques langagières des
familles interrogées. Dans un premier temps, nous nous sommes
intéressés aux langues utilisées au sein du foyer, d'abord
par la mère, puis par le père :

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Figure 4 : Les langues au sein du foyer avec la mère
Figure 5 : avec le père
L'analyse des données issues du questionnaire met en
évidence des différences notables dans l'usage des langues
parlées à la maison en fonction du parent. Cette situation
reflète des tendances souvent observées dans les contextes
d'immigration ou d'expatriation, où les stratégies de
transmission linguistique varient en fonction des membres de la %fa7 m%
ille.
6%
Notre questionnaire met en évidence une utilisation du
français plus importante chez la mère. En effet, les
résultats montrent que 89,3 % des familles déclarent que la
mère parle exclusivement français avec son/ses enfant(s). Ce
phénomène s'inscrit dans une tendance déjà
documentée dans la littérature sur le maintien des langues
minoritaires. Plusieurs études, notamment celles de Guardado (2002,
2018) et De Houwer (2007), ont souligné le rôle
prépondérant des mères dans la transmission de la langue
familiale. Ce constat a été observé dans divers contextes,
notamment chez
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les familles hispanophones aux États-Unis ou les
communautés turques en Allemagne, où la mère agit souvent
comme un rempart face à l'érosion linguistique causée par
l'environnement linguistique de la société extérieure.
Néanmoins, une minorité des familles (2 familles
seulement) déclare utiliser l'anglais avec la mère, un chiffre
qui témoigne de l'influence de la langue dominante sur certaines
familles. Cette situation pourrait s'expliquer par plusieurs facteurs,
notamment un choix stratégique des parents visant à renforcer la
compétence de l'enfant en anglais, pour une meilleure intégration
dans l'environnement anglophone, ou encore une plus grande facilité pour
la mère à s'exprimer en anglais en raison de son propre parcours
linguistique. J'ai d'ailleurs rencontré l'une de ces deux familles,
où les deux parents, pourtant francophones et ayant un niveau moyen en
anglais, ont tout de même décidé de ne parler qu'en anglais
à leur fils de 4 ans, estimant que le français n'était pas
nécessaire. Ils l'ont scolarisé dès son plus jeune
âge dans une garderie anglophone, ce qui soulève la question de
l'impact à long terme sur la communication familiale. Bien que ce cas
reste marginal, il illustre une réalité qui existe.
Contrairement aux interactions avec la mère, celles
avec le père sont plus variées. Si le français demeure la
langue principale (64,3 %), il est moins exclusif, et d'autres langues sont
introduites dans les échanges.
L'arabe apparaît comme une langue importante, seule ou
en combinaison avec le français, représentant environ 21,5 % des
réponses. L'introduction de l'arabe dans les interactions
père-enfant pourrait également s'expliquer par un attachement
identitaire plus fort du côté paternel, ou encore par des
stratégies éducatives visant à assurer un bilinguisme
fonctionnel. En effet, comme nous l'avions évoqué
précédemment, de nombreuses familles interrogées sont
issues de l'immigration maghrébine, un facteur qui pourrait avoir
influencé leur choix des E.A.U comme destination d'expatriation
plutôt que des pays comme le Canada ou le Royaume-Uni. En tant que pays
arabe, les E.A.U offrent un environnement où la langue arabe, bien que
fragilisée par l'anglais, reste présente à l'école
et dans l'administration, ce qui peut représenter une opportunité
pour ces familles de maintenir un lien avec cette langue et de la transmettre
à leurs enfants. Il est clair que l'arabe possède une dimension
religieuse. Plusieurs études ont montré que les familles
musulmanes, quelles que soit leurs origines attachent souvent une importance
particulière à la transmission de l'arabe non seulement pour des
raisons identitaires, mais surtout pour des considérations spirituelles
(Suleiman, 2013). Ainsi, au-delà des stratégies de
préservation du français, le maintien de l'arabe apparaît
également comme un enjeu pour certaines familles francophones
installées aux Émirats.
L'anglais, quant à lui, est utilisé uniquement
avec le père dans 7,1 % des cas. L'opposition entre une transmission
linguistique plus forte du français chez la mère et une
diversité plus marquée chez le père rappelle des tendances
observées dans d'autres contextes multilingues. Ces comparaisons
permettent d'affirmer que la situation observée dans les familles
francophones aux E.A.U s'inscrit dans une dynamique globale où la
mère agit souvent comme un vecteur central de transmission linguistique,
tandis que le père introduit une plus grande flexibilité dans les
pratiques langagières. Toutefois, un élément distinctif
dans ce contexte est l'importance de l'arabe dans les interactions avec le
père, ce qui témoigne d'une dynamique de transmission trilingue,
moins fréquente dans d'autres études portant sur des situations
de bilinguisme dominant.
Les entretiens nous apportent un éclairage
supplémentaire sur ce phénomène puisque deux des familles
interrogées déclarent que le père mélange parfois
le français avec des mots de dialecte
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marocain ou algérien. ll s'agit davantage de
l'insertion ponctuelle de termes isolés dans une phrase en
français que de véritables échanges en arabe dialectal.
Selon les travaux de Fishman (1991) sur le passage
intergénérationnel des langues, le maintien d'une langue
minoritaire dans un environnement dominé par une autre langue repose sur
des pratiques rigoureuses de transmission, ce qui semble ici être
davantage le rôle de la mère. En effet, l'asymétrie
observée dans la répartition des langues selon le parent - avec
une transmission plus exclusive du français par la mère,
s'inscrit dans les résultats des recherches de De Houwer (2007) sur le
rôle central des mères dans le maintien de la langue familiale en
contexte minoritaire.
En conclusion l'analyse des langues parlées à la
maison avec les parents met en évidence des stratégies familiales
différenciées dans la transmission du français. Alors que
la mère apparaît comme le principal agent de maintien du
français, le père joue un rôle plus diversifié en
intégrant l'arabe et, dans une moindre mesure, l'anglais. Cette
situation illustre une tendance déjà observée dans
d'autres contextes multilingues, où la mère est souvent la
gardienne de la langue d'origine. Toutefois, la spécificité du
contexte émirien réside dans la cohabitation de trois langues
(français, arabe et anglais), ce qui complexifie encore davantage la
dynamique familiale et le développement linguistique des enfants.
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