1.2.4. La fratrie : un facteur clé
La fratrie constitue un espace de communication informel
où les enfants se sentent libres d'utiliser les ressources linguistiques
dont ils disposent, sans contrainte. Contrairement aux échanges avec des
adultes, où un effort peut être fait pour maintenir une
séparation plus nette des langues, surtout si les parents ont une
politique linguistique explicite et que l'enfant doit utiliser uniquement le
français a la maison.
D'autre part, ce phénomène peut être
renforcé par le contexte scolaire et social dans lequel évoluent
ces enfants. En fréquentant une école où l'anglais domine,
ils développent des habitudes langagières qu'ils reproduisent
naturellement dans leurs échanges quotidiens.
Dans le processus de transmission du français au sein
des familles expatriées, les interactions quotidiennes entre
frères et soeurs ainsi que la présence d'autres membres du foyer,
comme les aides ménagères, jouent un rôle
déterminant. Ces dynamiques langagières façonnent l'usage
des langues au sein du domicile. L'analyse des réponses
collectées met en lumière l'impact de ces facteurs sur le
maintien du français dans les familles expatriées aux E.A.U.
Notre questionnaire s'est ainsi penché sur les interactions entre
frères et soeurs, et le graphique ci-dessous illustre la
répartition des langues utilisées par les enfants dans ces
échanges.

4.3%
56
Figure 6 : langue de communication dans la fratrie
Les résultats de ce graphique montrent que la
majorité des interactions entre frères et soeurs se
déroulent en français et en anglais (56,5 %), suivies par le
français uniquement (39,1 %), et dans une moindre mesure par l'anglais
seul (4,3 %). Cette répartition met en évidence une cohabitation
importante entre le français et l'anglais au sein des fratries, ce qui
pourrait influencer la dynamique de transmission du français.
Les recherches sur la transmission linguistique soulignent le
rôle central de la fratrie dans le maintien ou l'érosion d'une
langue minoritaire. De Houwer (2007) a montré que lorsque des
frères et soeurs partagent la même langue dominante, leur
interaction tend à renforcer cette langue au détriment de la
langue minoritaire. Ainsi, dans les contextes où les enfants sont
scolarisés en anglais, l'usage croissant de l'anglais entre
frères et soeurs peut accélérer un déplacement
linguistique vers cette langue, réduisant progressivement l'utilisation
du français. De Houwer (2007) souligne que la présence de
frères et soeurs aînés scolarisés dans une langue
majoritaire peut accélérer l'exposition du reste de la fratrie
à cette langue, réduisant ainsi l'usage de la langue familiale
à la maison. En effet, les aînés, en rapportant du
vocabulaire et des structures linguistiques issues de l'école,
deviennent souvent des vecteurs de la langue dominante au sein du foyer.
Aux E.A.U, où l'anglais est la langue principale de
l'enseignement, de l'espace public et des relations amicales, alors les
fratries bilingues peuvent voir leur dynamique linguistique évoluer vers
une prédominance de l'anglais, même dans des familles soucieuses
de maintenir le français.
Nos entretiens avec les familles confirment le rôle
majeur que semble jouer la fratrie dans le basculement vers l'anglais. Dans la
Famille 5, l'anglais s'est progressivement imposé comme langue de
communication au sein de la fratrie. Cela illustre le fait que même
lorsque les parents tentent d'encourager le français, la pression
sociale exercée par les interactions entre pairs, y compris au sein de
la famille, peut favoriser un passage à l'anglais. L'un des parents
interrogés précise : « Ils commencent une phrase en
français, la fin est en anglais... entre eux, c'est naturel, on dirait
qu'ils ne se rendent même pas compte.»
L'ordre de naissance joue également un rôle
important. Les aînés, ayant généralement
bénéficié d'un environnement plus contrôlé
par les parents, tendent à maîtriser davantage la langue
familiale, tandis que les cadets, exposés plus tôt à la
langue de l'école à travers leur fratrie, risquent de
développer une compétence moindre dans la langue première.
Toutefois, d'autres études, comme celles de Lanza (2004), montrent que
dans certaines familles, la fratrie peut aussi être un soutien
pour le maintien du bilinguisme, notamment lorsque les enfants
utilisent activement la langue minoritaire entre eux. Ainsi, la langue de
communication entre frères et soeurs constitue un facteur clé
dans la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein des
familles.
Pour avoir une image précise du contexte langagier de
ces familles, nous avons dû prendre en compte un autre facteur : la
présence ou non d'une personne extérieure à la famille
vivant avec elle. Le graphique suivant révèle en effet un
élément clé du contexte émirien : la
présence fréquente d'une personne extérieure vivant avec
la famille, comme une aide-ménagère/ nourrice (nanny).
Nous avons donc inclus dans notre questionnaire la question suivante :
Est-ce que vous employez une aide-ménagère/garde à
domicile? Si oui en quelle langue communique-t-elle avec les enfants? Parmi les
28 familles interrogées, 16 emploient une aide-ménagère,
un phénomène malheureusement largement répandu aux E.A.U.
Cette situation s'explique en partie par le coût élevé des
structures de garde, qui rend l'embauche d'une nounou une alternative plus
abordable pour de nombreuses familles. De plus, les horaires de travail aux
Émirats sont souvent plus exigeants qu'en France, avec des
journées plus longues et moins de flexibilité, ce qui pousse les
parents à rechercher des solutions pratiques pour la prise en charge de
leurs enfants après l'école. Les conditions de travail des aides
ménagères sont précaires : elles n'ont
généralement ni jours de repos fixes ni horaires définis,
et leurs salaires restent relativement bas. Ce contexte influence
également les dynamiques linguistiques au sein des foyers, car ces
employées sont majoritairement anglophones, ce qui renforce l'exposition
des enfants à l'anglais au quotidien.
Le graphique suivant met en évidence les langues
utilisées par les enfants dans leurs échanges avec
l'aide-ménagère, telles que rapportées par les familles
ayant répondu au questionnaire

6.3%
6.3%

57
Figure 7 : Langue de communication avec
l'aide-ménagère/nanny
Parmi les 16 familles ayant répondu à cette
question, 87,5 % déclarent que ces personnes s'expriment exclusivement
en anglais, tandis que 6,3 % utilisent le français et l'anglais, et 6.3
% uniquement le français.
De nombreuses familles emploient des aides domestiques
originaires des Philippines, d'Inde ou d'Indonésie, la langue de
communication avec les enfants est majoritairement l'anglais mais les familles
francophones font également appel à des jeunes femmes venant de
pays africains francophones. La présence d'une nanny anglophone, qui
passe beaucoup de temps avec les enfants
58
en bas âge, peut avoir une influence significative sur
leur répertoire linguistique, renforçant leur exposition à
l'anglais et contribuant ainsi à son adoption comme langue d'interaction
au sein de la fratrie et à la maison en l'absence des parents.
Des études sur le rôle des aides domestiques dans
l'acquisition des langues montrent que lorsque la personne en charge des soins
quotidiens communique en anglais, les enfants développent une
préférence précoce pour cette langue, qui peut ensuite se
renforcer au contact de l'école et des pairs (Piller, 2016). Dans le cas
des familles francophones aux E.A.U, cela soulève un défi
supplémentaire pour le maintien du français : même si la
langue est parlée au sein du foyer, la forte présence de
l'anglais dans l'environnement quotidien des enfants tend à favoriser
son utilisation spontanée.
Dans le cas des familles interrogées, le fait que
certaines emploient des aides francophones, bien que minoritaires dans cette
enquête, pourrait être une stratégie pour préserver
un environnement où le français reste une langue vivante au
quotidien.
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