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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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1.2.4. La fratrie : un facteur clé

La fratrie constitue un espace de communication informel où les enfants se sentent libres d'utiliser les ressources linguistiques dont ils disposent, sans contrainte. Contrairement aux échanges avec des adultes, où un effort peut être fait pour maintenir une séparation plus nette des langues, surtout si les parents ont une politique linguistique explicite et que l'enfant doit utiliser uniquement le français a la maison.

D'autre part, ce phénomène peut être renforcé par le contexte scolaire et social dans lequel évoluent ces enfants. En fréquentant une école où l'anglais domine, ils développent des habitudes langagières qu'ils reproduisent naturellement dans leurs échanges quotidiens.

Dans le processus de transmission du français au sein des familles expatriées, les interactions quotidiennes entre frères et soeurs ainsi que la présence d'autres membres du foyer, comme les aides ménagères, jouent un rôle déterminant. Ces dynamiques langagières façonnent l'usage des langues au sein du domicile. L'analyse des réponses collectées met en lumière l'impact de ces facteurs sur le maintien du français dans les familles expatriées aux E.A.U. Notre questionnaire s'est ainsi penché sur les interactions entre frères et soeurs, et le graphique ci-dessous illustre la répartition des langues utilisées par les enfants dans ces échanges.

4.3%

56

Figure 6 : langue de communication dans la fratrie

Les résultats de ce graphique montrent que la majorité des interactions entre frères et soeurs se déroulent en français et en anglais (56,5 %), suivies par le français uniquement (39,1 %), et dans une moindre mesure par l'anglais seul (4,3 %). Cette répartition met en évidence une cohabitation importante entre le français et l'anglais au sein des fratries, ce qui pourrait influencer la dynamique de transmission du français.

Les recherches sur la transmission linguistique soulignent le rôle central de la fratrie dans le maintien ou l'érosion d'une langue minoritaire. De Houwer (2007) a montré que lorsque des frères et soeurs partagent la même langue dominante, leur interaction tend à renforcer cette langue au détriment de la langue minoritaire. Ainsi, dans les contextes où les enfants sont scolarisés en anglais, l'usage croissant de l'anglais entre frères et soeurs peut accélérer un déplacement linguistique vers cette langue, réduisant progressivement l'utilisation du français. De Houwer (2007) souligne que la présence de frères et soeurs aînés scolarisés dans une langue majoritaire peut accélérer l'exposition du reste de la fratrie à cette langue, réduisant ainsi l'usage de la langue familiale à la maison. En effet, les aînés, en rapportant du vocabulaire et des structures linguistiques issues de l'école, deviennent souvent des vecteurs de la langue dominante au sein du foyer.

Aux E.A.U, où l'anglais est la langue principale de l'enseignement, de l'espace public et des relations amicales, alors les fratries bilingues peuvent voir leur dynamique linguistique évoluer vers une prédominance de l'anglais, même dans des familles soucieuses de maintenir le français.

Nos entretiens avec les familles confirment le rôle majeur que semble jouer la fratrie dans le basculement vers l'anglais. Dans la Famille 5, l'anglais s'est progressivement imposé comme langue de communication au sein de la fratrie. Cela illustre le fait que même lorsque les parents tentent d'encourager le français, la pression sociale exercée par les interactions entre pairs, y compris au sein de la famille, peut favoriser un passage à l'anglais. L'un des parents interrogés précise : « Ils commencent une phrase en français, la fin est en anglais... entre eux, c'est naturel, on dirait qu'ils ne se rendent même pas compte.»

L'ordre de naissance joue également un rôle important. Les aînés, ayant généralement bénéficié d'un environnement plus contrôlé par les parents, tendent à maîtriser davantage la langue familiale, tandis que les cadets, exposés plus tôt à la langue de l'école à travers leur fratrie, risquent de développer une compétence moindre dans la langue première. Toutefois, d'autres études, comme celles de Lanza (2004), montrent que dans certaines familles, la fratrie peut aussi être un soutien

pour le maintien du bilinguisme, notamment lorsque les enfants utilisent activement la langue minoritaire entre eux. Ainsi, la langue de communication entre frères et soeurs constitue un facteur clé dans la transmission et la pérennité du bilinguisme au sein des familles.

Pour avoir une image précise du contexte langagier de ces familles, nous avons dû prendre en compte un autre facteur : la présence ou non d'une personne extérieure à la famille vivant avec elle. Le graphique suivant révèle en effet un élément clé du contexte émirien : la présence fréquente d'une personne extérieure vivant avec la famille, comme une aide-ménagère/ nourrice (nanny). Nous avons donc inclus dans notre questionnaire la question suivante : Est-ce que vous employez une aide-ménagère/garde à domicile? Si oui en quelle langue communique-t-elle avec les enfants? Parmi les 28 familles interrogées, 16 emploient une aide-ménagère, un phénomène malheureusement largement répandu aux E.A.U. Cette situation s'explique en partie par le coût élevé des structures de garde, qui rend l'embauche d'une nounou une alternative plus abordable pour de nombreuses familles. De plus, les horaires de travail aux Émirats sont souvent plus exigeants qu'en France, avec des journées plus longues et moins de flexibilité, ce qui pousse les parents à rechercher des solutions pratiques pour la prise en charge de leurs enfants après l'école. Les conditions de travail des aides ménagères sont précaires : elles n'ont généralement ni jours de repos fixes ni horaires définis, et leurs salaires restent relativement bas. Ce contexte influence également les dynamiques linguistiques au sein des foyers, car ces employées sont majoritairement anglophones, ce qui renforce l'exposition des enfants à l'anglais au quotidien.

Le graphique suivant met en évidence les langues utilisées par les enfants dans leurs échanges avec l'aide-ménagère, telles que rapportées par les familles ayant répondu au questionnaire

6.3%

6.3%

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Figure 7 : Langue de communication avec l'aide-ménagère/nanny

Parmi les 16 familles ayant répondu à cette question, 87,5 % déclarent que ces personnes s'expriment exclusivement en anglais, tandis que 6,3 % utilisent le français et l'anglais, et 6.3 % uniquement le français.

De nombreuses familles emploient des aides domestiques originaires des Philippines, d'Inde ou d'Indonésie, la langue de communication avec les enfants est majoritairement l'anglais mais les familles francophones font également appel à des jeunes femmes venant de pays africains francophones. La présence d'une nanny anglophone, qui passe beaucoup de temps avec les enfants

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en bas âge, peut avoir une influence significative sur leur répertoire linguistique, renforçant leur exposition à l'anglais et contribuant ainsi à son adoption comme langue d'interaction au sein de la fratrie et à la maison en l'absence des parents.

Des études sur le rôle des aides domestiques dans l'acquisition des langues montrent que lorsque la personne en charge des soins quotidiens communique en anglais, les enfants développent une préférence précoce pour cette langue, qui peut ensuite se renforcer au contact de l'école et des pairs (Piller, 2016). Dans le cas des familles francophones aux E.A.U, cela soulève un défi supplémentaire pour le maintien du français : même si la langue est parlée au sein du foyer, la forte présence de l'anglais dans l'environnement quotidien des enfants tend à favoriser son utilisation spontanée.

Dans le cas des familles interrogées, le fait que certaines emploient des aides francophones, bien que minoritaires dans cette enquête, pourrait être une stratégie pour préserver un environnement où le français reste une langue vivante au quotidien.

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