Chapitre 6 : Entre idéal et réalité
: les défis du maintien de la langue en contexte d'expatriation
3.1 Le défi du maintien linguistique dans la durée
..................................................................................73
3.2. Le maintien linguistique à l'épreuve des contraintes du
quotidien
..................................................................................74
3.3. La charge mentale liée à la transmission linguistique
..................................................................................75
3.4. L'enfant au coeur du processus
..................................................................................76
3.5. Quel avenir pour le français chez ces enfants expatries aux E.A.U?
..................................................................................77
Conclusion générale
..................................................................................79
Bibliographie
..................................................................................80
Annexe
1.............................................................................................................................................83
Annexe
2.............................................................................................................................................88
Annexe
3.............................................................................................................................................89
6
Introduction :
Mon intérêt pour ce sujet a d'abord
été éveillé par l'observation de la situation de la
langue arabe aux Émirats Arabes Unis (E.A.U), confrontée à
un déclin progressif face à la domination de l'anglais, en
particulier dans les milieux éducatifs et professionnels et les efforts
déployés par le gouvernement émirien pour le maintien de
la langue arabe. Cette situation m'a amenée à m'interroger sur le
maintien d'autres langues dans un contexte similaire. En effet, le maintien de
la langue première est une question fréquemment abordée
parmi les expatriés, que ce soit pour l'espagnol, le russe, ou d'autres
langues. Ainsi, cela m'a conduite à me demander comment le
français, dans cet environnement multilingue, parvient à se
maintenir parmi les enfants scolarisés dans les écoles
internationales. Cette question de la transmission linguistique est au coeur de
ma réflexion et de cette recherche.
De plus, en tant que francophone vivant aux E.A.U et
mère d'enfants scolarisés dans un système international
anglophone, j'ai rapidement été confrontée à une
question essentielle : comment préserver et transmettre la langue
française dans un environnement où l'anglais est
omniprésent, aussi bien à l'école que dans la vie
quotidienne ?
Au fil du temps et des rencontres, cette question est devenue
une véritable préoccupation. J'ai échangé avec de
nombreuses familles francophones dont les enfants, bien que issus de foyers
francophones, s'expriment majoritairement, voire exclusivement, en anglais. Ce
constat a renforcé mon intérêt pour les dynamiques de
transmission linguistique et les défis auxquels ces familles sont
confrontées.
Pour beaucoup de parents, maintenir le français dans un
environnement largement dominé par l'anglais représente un effort
constant, parfois vécu comme une lutte. Entre la nécessité
de rappeler sans cesse aux enfants de parler en français, l'organisation
d'activités pour renforcer leur exposition à la langue et la peur
qu'ils finissent par s'éloigner de leur héritage linguistique,
cette transmission devient une responsabilité qui s'ajoute à la
charge mentale quotidienne. Cette pression, bien que portée par l'amour
de la langue et le désir de la transmettre, peut parfois engendrer du
stress et une forme de lassitude.
À travers ce mémoire, mon objectif est
d'explorer les stratégies mises en place par ces familles pour maintenir
le français au sein du foyer, d'analyser leurs motivations, leurs
difficultés et leurs réussites. Je souhaite apporter une
réflexion sur le maintien du français en contexte d'expatriation
et, plus largement, sur la cohabitation des langues dans un monde de plus en
plus globalisé.
7
Contexte général et situation linguistique
aux Émirats arabes unis
Le paysage linguistique des Émirats arabes unis (E.A.U)
est, il me semble, unique au monde. La population est composée de plus
de 80% d'expatriés venus du monde entier. La population locale, les
arabes émiratis, représente moins de 12 % des résidents,
les autres étant des expatriés originaires des quatre continents.
Les plus grandes communautés expatriées proviennent du
sous-continent indien (Inde, Pakistan, Bangladesh) et des Philippines, suivies
par des populations provenant d'autres pays arabes (Égypte, Jordanie,
Liban, etc.), d'Europe et du continent américain. Situés au
carrefour de cultures, d'Histoire et de développement économique
rapide, les Émirats offrent un paysage sociolinguistique particulier
où différentes langues et dialectes coexistent au sein d'une
même société
Il est difficile de donner un chiffre exact concernant le
nombre de langues parlées aux Émirats arabes unis tant il y en a,
mais il est estimé qu'environ 80 à 100 langues sont
utilisées quotidiennement, reflétant la diversité de la
population expatriée.
L'arabe demeure la langue officielle mais l'anglais s'est
imposé au fil du temps comme langue véhiculaire, une lingua
franca, utilisée dans les affaires, l'éducation et la vie
quotidienne.
La diversité culturelle se retrouve naturellement dans
les écoles privées `'internationales», qui sont pour la
plupart composées d'élèves d'une centaine de
nationalités différentes et qui suivent soit le programme
britannique ou américain.
Dans ce contexte cosmopolite, où plus de 200
nationalités se côtoient, la diversité linguistique est
omniprésente et fait partie intégrante de la vie quotidienne.

8
a. La communauté française aux
Émirats
Le nombre de Français résidant aux
Émirats Arabes Unis a considérablement augmenté depuis les
années 2000. À l'époque, environ 2 000 Français
étaient enregistrés dans les registres consulaires aux
Émirats. Depuis, cette population a connu une croissance exponentielle.
En 2013, le nombre d'expatriés français atteignait environ 15
000. Par la suite, cette augmentation s'est poursuivie, atteignant 45 000
Français en 2023, principalement répartis entre Dubaï et Abu
Dhabi. Dubaï accueille la majorité de cette communauté.
Cette croissance est largement due à l'expansion économique des
Émirats et aux opportunités offertes dans tous les secteurs
d'activités.
On constate que les français choisissent de s'expatrier
aux E.A.U pour plusieurs raisons. Tout d'abord, pour des raisons
économiques : les Émirats offrent des opportunités
professionnelles dans des secteurs en pleine croissance comme les nouvelles
technologies, la finance, le tourisme, et l'innovation auxquelles s'ajoute une
absence d'impôt sur le revenu, ce qui rend les salaires très
attractifs. Ensuite, la sécurité est un facteur important : les
EAU sont considérés comme l'un des pays les plus sûrs au
monde, avec un taux de criminalité très bas, ce qui séduit
les expatriés cherchant un environnement sain pour leur famille.
Un autre facteur, plus social, est la perception de
discriminations en France, notamment à l'égard de la population
issue de l'immigration, les Français dits `'d'origine
étrangère». Certains expatriés expliquent leur
départ par une recherche d'un environnement où les
compétences sont davantage valorisées indépendamment des
origines. Dubaï et Abu Dhabi, étant des hubs internationaux,
offrent une diversité culturelle et semble moins discriminatoire pour
certains Français qui ont pu ressentir un sentiment d'exclusion dans
leur pays d'origine (Dubucs, 2018).
En effet, nous avons pu observer que de nombreuses familles
françaises expatriées aux E.A.U présentent un profil
similaire : des Français `'d'origine étrangère»,
cadres supérieurs ou ayant des diplômes universitaires, ayant
affirmé avoir été sujets à des discriminations en
matière d'emploi ou de progression sociale en France. Ces
discriminations prennent diverses formes, allant des difficultés
à accéder à certains postes en raison de
préjugés sur leurs noms ou origines, et à des limitations
dans leurs perspectives de carrière.
Aux E.A.U, l'identification des individus repose avant tout
sur la nationalité inscrite sur le passeport et non sur l'origine
ethnique. Les Français d'origine étrangère sont donc
reconnus comme français, valorisés pour leurs compétences
et la qualité de leur formation, modifiant en même temps la
façon dont ils s'identifient et se présentent aux autres. Ce
changement de contexte social va modifier leur lien au pays d'origine et leur
sentiment d'appartenance. Le sentiment d'appartenance à une
catégorie valorisée peut en effet renforcer une identité
nationale qui semblait parfois moins évidente en France.
9
La littérature sur le sujet a démontré
comment l'expatriation transforme le rapport des individus à leur
identité, notamment en ce qui concerne le lien avec le pays d'origine.
Des chercheurs comme Stuart Hall (1996) ont démontré que
l'identité est un processus dynamique, influencé par les
expériences personnelles. Pour les Français expatriés aux
E.A.U, ce changement dans le rapport identitaire est particulièrement
marqué, car ils évoluent dans un environnement où la
culture locale se mêle à une forte dominance de l'anglais et
à une présence internationale.
Plus généralement, l'expérience de
l'expatriation aux Émirats conduit de nombreux Français à
redéfinir leur identité culturelle, et à jongler entre le
maintien de traditions francophones et l'ouverture aux influences
multiculturelles de leur nouvel environnement.
Les conséquences de cette dynamique, notamment en ce
qui concerne la question de la volonté de transmission de la langue
française au sein des foyers, constituent un point important pour notre
étude.
Cette étude porte en effet sur les familles
francophones aux E.A.U qui, pour des raisons que nous détaillerons, ont
choisi d'inscrire leurs enfants dès le début de leur
scolarité dans des établissements internationaux plutôt que
dans les écoles françaises du pays (il existe à ce jour
huit écoles françaises aux E.A.U). Ces établissements
internationaux, alignés en majorité sur les curriculums
américains ou britanniques, offrent un cadre multiculturel a des
élèves venant des quatre coins du monde et où l'anglais
prédomine comme langue d'enseignement. Les enfants sont alors
immergés dans un environnement anglophone la majeure partie du temps
(«bain linguistique»), réservant l'usage du français au
cercle familial.
b. Un contexte linguistique unique aux
E.A.U
Le contexte linguistique des Émirats arabes unis
présente une configuration unique qui la distingue d'autres zones
d'expatriation. L'arabe est la langue officielle et la langue maternelle de la
population locale. Cependant, elle est de plus en plus marginalisée dans
les échanges quotidiens et dans le domaine de l'enseignement. Depuis
2010, les écoles publiques et les universités ont progressivement
adopté l'anglais comme principal médium d'enseignement, dans le
cadre de réformes éducatives visant à améliorer la
maîtrise de l'anglais parmi les citoyens émiratis.
L'anglais, omniprésent dans les échanges du
quotidien et professionnels, est principalement utilisé comme lingua
franca, c'est-à-dire comme outil de communication intercommunautaire
dépourvu d'un ancrage culturel fort (Farrugia, 2009). Contrairement
à des pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis, où la
langue anglaise est liée à une culture, aux Émirats, elle
fonctionne davantage comme un instrument pratique, pour communiquer dans une
société plurilingue et multiculturelle.
L'usage de « cette langue sans culture » permet aux
expatriés de maintenir plus facilement leur propre identité
culturelle tout en maîtrisant l'anglais. Malgré tout, cet
état de fait, nous le verrons, elle pose également des
défis : l'usage dominant de l'anglais, notamment dans les écoles
internationales, peut limiter le temps et la qualité de l'exposition des
enfants à leur langue d'origine (Todeva & Cenoz, 2009).
c. 10
La langue comme ancrage culturel
Toute personne vivant loin de son pays d'origine prend
particulièrement conscience du lien fort qui existe entre la langue, la
culture et l'identité, surtout lorsque cette langue est exclusivement
parlée au sein du foyer. Le français en contexte d'expatriation
devient un pilier central de l'identité familiale, un refuge et un
héritage. Mahmood Darwich(2000 :30), le célèbre
poète palestinien disait : «Lorsqu'on me demande qui je suis, je
réponds : je suis ma langue. Pour lui, la langue arabe était bien
plus qu'un moyen de communication, elle est un héritage, un point
d'ancrage face à l'effacement culturel et territorial. Dans une moindre
mesure, la plupart des français vivant loin de leur pays donnent une
valeur symbolique à la langue française, nous l explorerons plus
en détail un peu plus loin dans notre mémoire.
Dans un contexte où l'anglais est présent dans
tous les aspects de la vie quotidienne, la responsabilité de la
transmission du français repose principalement sur les parents. Ceux-ci
endossent alors le rôle de gardiens de leur langue maternelle, et portent
seuls la responsabilité de la transmission de la langue française
en essayant de cultiver l'identité culturelle de ces enfants. Nous
verrons en quoi cette tâche, loin d'être simple, peut être
une source de stress et de tensions pour ces familles.
Pour les familles francophones expatriées aux E.A.U,
le choix de maintenir le français au sein du foyer ne se réduit
donc pas à une simple décision pratique. Il s'agit d'un choix
réfléchi, identitaire, une volonté de préserver une
partie essentielle de leur patrimoine culturel. En effet, parler
français à la maison devient alors un moyen pour les enfants de
rester connectés à leurs racines culturelles et familiales
malgré un environnement extérieur qui privilégie une autre
langue. La langue, dans ce cas, n'est pas seulement un outil de communication,
mais aussi le symbole d'une histoire familiale et d'un lien affectif avec le
pays d'origine.
d. Problématique et questions de
recherche
Dans ce contexte, ces familles font face à un
défi : comment préserver et transmettre la langue
française tout en permettant l'intégration de leurs enfants dans
un système éducatif anglophone ?
Dans ce mémoire, nous tenterons de comprendre
comment les familles francophones maintiennent le français chez
elles dans un environnement anglophone? Quelles sont les stratégies
éducatives mises en place par les parents pour favoriser l'appropriation
du français malgré l'influence de l'anglais ?
En explorant les politiques linguistiques et les pratiques
éducatives familiales, nous chercherons à comprendre comment ces
familles naviguent entre la domination de l'anglais et la volonté de
maintenir le français dans cet environnement. L'objectif est
d'analyser les
11
pratiques langagières de ces familles et les
stratégies mises en place pour favoriser le maintien et l'appropriation
du français à la maison et assurer sa transmission aux
enfants.
Aussi nous explorerons les représentations parentales
concernant l'importance de la transmission du français dans ce contexte
linguistique particulier.
Nous verrons quelles sont les croyances, les idéologies
des parents qui motivent la politique linguistique familiale.
Nous partirons de l'hypothèse que les
représentations / attitude des parents à l'égard de leur
langue maternelle jouent un rôle central dans le processus de maintien /
transmission linguistique. En effet, la manière dont les parents
perçoivent et valorisent le français influence directement leur
engagement à maintenir cette langue au sein du foyer (Guadardo
;2002,2018). Ces représentations sont souvent
façonnées par des facteurs socioculturels et personnels, et
peuvent varier d'une famille à l'autre.
Ainsi, nous faisons l'hypothèse que plus les parents
attribuent une valeur symbolique élevée au français, plus
ils sont susceptibles de mettre en place des stratégies actives pour
encourager son usage quotidien chez leurs enfants (De Houwer, 1999).
e. Méthode
Dans le cadre de cette recherche, nous avons
privilégié une approche qualitative afin de comprendre les
stratégies déployées par les familles francophones pour
favoriser l'appropriation du français dans un environnement où
l'anglais domine. Pour ce faire, des entretiens semi-directifs et des
questionnaires ont été réalisés auprès de
parents francophones (25 familles) résidant aux émirats. Cette
méthodologie permet de recueillir des données nuancées sur
leurs pratiques linguistiques, leurs motivations, ainsi que les défis
rencontrés dans leur quotidien de parents élevant des enfants
bilingues.
Dans le cadre de cette étude, il est important de
préciser que nous ne chercherons pas à tester le niveau langagier
des enfants en français. En effet, notre objectif principal est
d'examiner et de se concentrer sur les stratégies mises en oeuvre par
les parents pour maintenir la langue française dans un environnement
anglophone.
Nous nous concentrerons donc sur les actions, les choix, et
les pratiques familiales qui favorisent l'appropriation du français. Ces
stratégies incluent, par exemple, les habitudes de communication
à la maison, le choix des supports éducatifs, et la place
attribuée au français dans les interactions quotidiennes. En
procédant ainsi, notre démarche vise à mieux comprendre
comment les familles tentent de préserver leur langue d'héritage
dans ce contexte linguistique particulier...
Aussi, nous nous intéresserons à des familles
où le français est la langue unique des parents, ce qui exclut
les familles dites mixtes (où chaque parent parle une langue
différente). Ce choix méthodologique vise à simplifier les
variables et à explorer de manière approfondie les
stratégies spécifiques aux familles francophones dans un contexte
migratoire anglophone.
f. Plan du mémoire
12
Afin de répondre à notre problématique et
de comprendre les mécanismes et les stratégies
déployées pour le maintien du français parmi les familles
francophones aux U.A.E, ce mémoire est structuré en trois
chapitres principaux, allant de la théorie à l'analyse des
données recueillies.
Le premier chapitre établit le cadre théorique
de l'étude. Il examine les concepts fondamentaux liés au
bilinguisme, à la relation entre langue et identité en contexte
d'expatriation, ainsi qu'aux politiques linguistiques familiales (PLF) en
contexte migratoire. Ce chapitre permettra de situer notre recherche dans le
cadre des études sur la transmission linguistique, le bilinguisme et le
rôle de la famille dans des contextes plurilingues.
Dans le deuxième chapitre, nous exposerons la
démarche méthodologique. Nous détaillerons le choix d'une
approche qualitative basée sur des entretiens semi-directifs et des
questionnaires destinés aux parents francophones des E.A.U. Nous
présenterons le processus de sélection des enquêtés,
les critères d'éligibilité, ainsi que les outils de
collecte de données utilisés. De plus, nous discuterons des
défis rencontrés lors de la collecte des données,
notamment les contraintes liées à l'accessibilité aux
familles et à la diversité des contextes sociolinguistiques.
Le dernier chapitre sera consacré à l'analyse
des données recueillies et à leur interprétation. Nous y
explorerons les pratiques linguistiques observées dans les foyers
francophones, les stratégies employées par les parents pour
encourager l'usage du français, ainsi que les obstacles et contraintes
auxquels ils font face dans un environnement anglophone. Enfin, nous
discuterons des implications de nos résultats pour la
préservation du français comme langue d'héritage dans un
contexte international et mettrons en lumière les pistes
éventuelles qui pourraient soutenir davantage les familles dans leurs
efforts de transmission linguistique.
13
Partie 1 : Cadre théorique :
bilinguisme, mobilité et transmission linguistique Chapitre 1 :
Langues, migration et mobilité géographique :
le cas des E.A.U
Dans un contexte de mobilité internationale croissante,
les familles expatriées font face à un défi majeur : celui
du maintien de leur langue d'origine dans un environnement linguistique souvent
dominé par une autre langue. Pour les francophones vivant à
l'étranger, notamment aux Émirats arabes unis (EAU), cette
question revêt une importance particulière.
Aussi, la question du maintien du français en situation
d'expatriation est intrinsèquement liée aux enjeux de
l'identité linguistique. Comme l'a démontré Fishman
(1991), la langue ne constitue pas seulement un moyen de communication, mais
aussi un vecteur essentiel de l'identité culturelle et de la
cohésion familiale. La pression du passage à l'anglais, qui est
souvent perçu comme un outil indispensable d'intégration et de
réussite sociale, peut ainsi fragiliser la place du français au
sein des familles expatriées. Ce phénomène est d'autant
plus visible lorsque la scolarisation des enfants se fait en anglais, ce qui
réduit les occasions d'exposition au français en dehors du cercle
familial.
Dans cette perspective, plusieurs chercheurs se sont
penchés, nous le verrons, sur les stratégies familiales mises en
place pour résister à l'érosion linguistique. (Spolsky,
2012)( Guardardo, 2008) (Haque,2019). Les recherches sur la transmission des
langues minoritaires en contexte migratoire mettent en évidence le
rôle central des parents dans la pérennité d'une langue
minoritaire face à la pression linguistique dominante.
L'expatriation des familles francophones aux EAU pose la
question du maintien du français non seulement en tant que langue de
communication, mais aussi en tant qu'élément clé de
l'identité individuelle et collective. Ce chapitre propose d'examiner
ces enjeux en mobilisant les concepts de bilinguisme, de mobilité
géographique et de transmission linguistique. Nous analyserons les
défis auxquels font face les familles françaises
expatriées dans un environnement dominé par l'anglais et
explorerons les stratégies mises en place pour préserver le
français dans ce contexte.
1.1 Expatriation vs immigration : implications
L'expatriation et l'immigration, bien qu'associées
à la mobilité internationale, impliquent des dynamiques sociales
et linguistiques différentes. L'immigration implique souvent un
déplacement permanent ou de longue durée, ou l'on suppose une
intégration progressive dans la culture et la langue du pays d'accueil,
parfois au détriment de la langue d'origine (Pavlenko, 2004). En effet,
les immigrants sont soumis à une pression d'assimilation linguistique,
ce qui peut entraîner un phénomène de substitution
linguistique sur une ou deux générations (Fishman, 1991).
À l'inverse, l'expatriation est
généralement perçue comme temporaire, bien que la
durée varie considérablement. Les expatriés conservent
souvent une identité culturelle et linguistique forte liée
à leur pays d'origine. Ainsi, les stratégies linguistiques des
expatriés visent moins à s'assimiler qu'à s'adapter, tout
en préservant leur patrimoine linguistique et
14
culturel. Ces différences fondamentales influencent les
trajectoires bilingues des enfants et la manière dont les familles
perçoivent et valorisent le bilinguisme.
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