1.4. Mobilité, contacts de langue et attrition
linguistique
Dans le cadre de la dynamique multilingue et des migrations
internationales, les concepts d'attrition linguistique, de langue
d'héritage et de loyauté linguistique permettent
d'éclairer les processus de transformation des compétences
linguistiques en fonction de l'environnement sociolinguistique. Ces notions
sont interconnectées et permettent de mieux comprendre les
mécanismes qui influencent le maintien ou la perte du français
dans un contexte dominé par l'anglais.
Le terme « loyauté linguistique » apparait
pour la première fois dans le livre Languages in contact : findings and
problems d'Uriel Weinreich, dans la section intitulée « The
sociocultural setting of language contact » (1963, p.99). Fishman a repris
le concept dans le livre qu'il a dirigé et intitulé Language
loyalty in the United States : the maintenance and perpetuation of non-English
mother tongues by American ethnic and religious groups (1966)
Le concept de « loyauté linguistique »,
considérée elle-même comme une expression identitaire,
désigne l'attitude consciente et explicite ou le sentiment d'une
communauté à maintenir l'usage de sa langue maternelle dans des
situations mettant en contact des communautés linguistiquement
différentes. (Fishman,1966)
L'attrition linguistique désigne le
phénomène de perte ou de détérioration progressive
d'une langue première (L1) sous l'influence d'une langue dominante (L2),
souvent en raison d'un manque d'usage prolongé (Schmid & Köpke,
2007 : p197). Ce processus peut toucher différents niveaux linguistiques
(phonétique, syntaxe, lexique) et se manifeste notamment chez les
enfants bilingues lorsque leur langue première est peu sollicitée
au quotidien. L'attrition peut être partielle, affectant certains aspects
du langage, ou plus marquée, pouvant conduire à une
quasi-disparition de la compétence active dans la langue d'origine.
Nous trouvons la notion de langue d'héritage (Heritage
language) surtout dans la littérature anglo-saxonne, les termes
langue primaire ou de langue non-sociétale semblent
être privilégiée par les chercheurs francophones. Il s'agit
d'une langue minoritaire en contexte migratoire
transmise au sein du cadre familial (Fishman, 1991 ; Montrul,
2016). Contrairement aux langues officielles ou sociétales, la langue
d'héritage est souvent cantonnée à l'usage domestique et
ne bénéficie pas toujours d'un soutien institutionnel. Dans le
cas des familles francophones aux E.A.U, le français peut être
considéré comme une langue d'héritage, car
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il est principalement transmis dans l'espace familial, tandis
que l'anglais domine dans les interactions sociales et éducatives.
La loyauté linguistique est un facteur clé du
maintien de la langue d'héritage. La loyauté linguistique
(language loyalty), un concept introduit par Weinreich (1953) et
développé par Fishman (1991), fait référence
à l'attachement des locuteurs à leur langue d'origine et aux
efforts déployés pour en assurer la transmission
intergénérationnelle. La loyauté linguistique se manifeste
par des choix linguistiques conscients (parler exclusivement la langue
minoritaire à la maison, inscrire les enfants dans des activités
en français, etc.) et peut être influencée par des facteurs
socioculturels et identitaires. Une forte loyauté linguistique favorise
le maintien de la langue minoritaire, tandis qu'un relâchement des
pratiques familiales peut accélérer son érosion.
Ces trois concepts sont très liés aux parcours
linguistiques des enfants qui parlent français dans un environnement
où l'anglais domine.
L'attrition linguistique peut être ralentie ou
évitée par une loyauté linguistique forte et des pratiques
familiales cohérentes. Inversement, une exposition insuffisante à
la langue d'héritage et une faible valorisation de celle-ci peuvent
favoriser son déclin progressif.
Les nombreux travaux réalisés en sociolinguistiques
sur les langues en contexte de diaspora /migration témoignent en effet
de la difficulté à maintenir la langue d'héritage dans un
contexte où cette langue est minoritaire.
Apprendre la langue familiale dans un pays différent de
celui d'origine peut entraîner des particularités linguistiques,
notamment dans le vocabulaire et la grammaire. Ces différences peuvent
se manifester par une érosion progressive de la langue (attrition)
ou par une acquisition partielle (acquisition différentielle)
(Paradis et al., 2021). Cela signifie que l'enfant pourrait ne jamais
maîtriser certains aspects de la langue comme le ferait un enfant
grandissant dans un environnement où cette langue est à la fois
celle de la maison, de l'école et de la société.
Cependant, ni l'attrition ni l'acquisition différentielle ne sont
systématiques ou définitives (Albirini, 2018), et elles ne
signifient pas forcément un niveau de langue plus faible. Le bilinguisme
des enfants vivant en situation de mobilité peut être
marqué par des inégalités, car leur langue familiale est
souvent en position de minoration. Elle est rarement enseignée à
l'école, principalement utilisée à l'oral, et son usage se
limite souvent au cadre familial ou à une communauté linguistique
parfois éloignée.
Selon diverses études menées dans des pays
d'immigration comme le Canada, les États- Unis ou l'Australie,
jusqu'à 90 % des enfants d'immigrants perdent leur langue maternelle ou
voient sa maîtrise considérablement réduite d'une
génération à l'autre. Ces auteurs ont étudié
différents aspects du maintien et de la perte des langues minoritaires,
notamment l'impact du contexte scolaire et familial sur la transmission
intergénérationnelle. En Australie, par exemple, une étude
de Clyne (2003) a montré que seulement 13 % des enfants de
deuxième génération parlent couramment la langue
maternelle de leurs parents.
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Une autre étude menée en 2006 par l'institut Pew
Hispanic Research a révélé qu'environ 71 % des enfants de
première génération immigrée (nés à
l'étranger) continuent à parler espagnol à la maison.
Cependant, ce chiffre tombe à 49 % pour la deuxième
génération (nés aux États-Unis de parents
immigrés) et à 25 % pour la troisième
génération.
Guardado (2002), dans son étude sur les familles
hispanophones au Canada, analyse les facteurs influençant la
transmission de l'espagnol dans un environnement où l'anglais domine. Il
met en évidence que le maintien de la langue d'héritage
dépend non seulement de l'exposition et de l'usage de cette langue au
sein du foyer, mais aussi de beaucoup de l'attitude des parents envers cette
transmission. Il souligne également que la pression de l'assimilation
linguistique peut mener à un abandon progressif de la langue
d'héritage, en particulier si elle est perçue comme moins
valorisée socialement que la langue dominante. Comme mentionné
précédemment, il semble que la pression de l'assimilation
linguistique soit atténuée dans notre cas, en raison du contexte
spécifique des E.A.U.
Bernard Lüdi et Georges Py précisent qu'il est
plutôt rare que la langue apportée avec la migration se maintienne
à long terme, « sauf dans des circonstances particulières
» (Lüdi et Py, 2013, p. 17). En France (Héran et al., 2002),
et ailleurs (Carreira et Kagan, 2011), des études montrent l'abandon des
langues d'origine, dans le cercle familial, au bout de trois
générations.
D'autres recherches présentent cependant des
résultats plus positifs, comme l'étude dirigée par S. AKIN
en 2018 sur la communauté kurde de France, qui montre qu'une langue
minoritaire, même après plusieurs générations peut
maintenir une bonne vitalité. S. Akin, pour expliquer ce
phénomène, met en avant le concept de loyauté
linguistique, qu'il définit comme « une attitude favorable des
locuteurs envers leur langue maternelle ou leur langue d'héritage,
manifestée par des efforts pour maintenir son usage et en assurer la
transmission intergénérationnelle, malgré la pression
exercée par une langue dominante dans leur environnement sociétal
».
La loyauté linguistique (language loyalty) est un
concept qui examine la manière dont une communauté linguistique
choisit de résister à l'érosion de sa langue, notamment
par des pratiques et des stratégies de préservation qui sont
souvent associées à des considérations identitaires et
culturelles. (Fishman, 1991)
Henri Boyer (1997), qui s'appuie sur les travaux de Uriel
Weinreich (1953), met en avant le concept de loyauté linguistique
comme un élément fondamental pour comprendre la dynamique
des langues dans des contextes de minoration. Il souligne que, dans des
situations de minoration linguistique, le sentiment de loyauté envers
une langue peut jouer un rôle fondamental dans l'évolution des
dynamiques sociolinguistiques.
Dans la deuxième partie de notre mémoire, nous
chercherons à analyser le rôle, l'importance de la loyauté
linguistique chez les expatriés français résidant aux
E.A.U, en mettant en lumière les raisons qui influencent leur
attachement à la langue française.
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