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Le maintien du francais en contexte d expatriation


par Julie Horel
Universite de Rouen Normandie - Master Sciences du langage 2025
  

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1.4. Mobilité, contacts de langue et attrition linguistique

Dans le cadre de la dynamique multilingue et des migrations internationales, les concepts d'attrition linguistique, de langue d'héritage et de loyauté linguistique permettent d'éclairer les processus de transformation des compétences linguistiques en fonction de l'environnement sociolinguistique. Ces notions sont interconnectées et permettent de mieux comprendre les mécanismes qui influencent le maintien ou la perte du français dans un contexte dominé par l'anglais.

Le terme « loyauté linguistique » apparait pour la première fois dans le livre Languages in contact : findings and problems d'Uriel Weinreich, dans la section intitulée « The sociocultural setting of language contact » (1963, p.99). Fishman a repris le concept dans le livre qu'il a dirigé et intitulé Language loyalty in the United States : the maintenance and perpetuation of non-English mother tongues by American ethnic and religious groups (1966)

Le concept de « loyauté linguistique », considérée elle-même comme une expression identitaire, désigne l'attitude consciente et explicite ou le sentiment d'une communauté à maintenir l'usage de sa langue maternelle dans des situations mettant en contact des communautés linguistiquement différentes. (Fishman,1966)

L'attrition linguistique désigne le phénomène de perte ou de détérioration progressive d'une langue première (L1) sous l'influence d'une langue dominante (L2), souvent en raison d'un manque d'usage prolongé (Schmid & Köpke, 2007 : p197). Ce processus peut toucher différents niveaux linguistiques (phonétique, syntaxe, lexique) et se manifeste notamment chez les enfants bilingues lorsque leur langue première est peu sollicitée au quotidien. L'attrition peut être partielle, affectant certains aspects du langage, ou plus marquée, pouvant conduire à une quasi-disparition de la compétence active dans la langue d'origine.

Nous trouvons la notion de langue d'héritage (Heritage language) surtout dans la littérature anglo-saxonne, les termes langue primaire ou de langue non-sociétale semblent être privilégiée par les chercheurs francophones. Il s'agit d'une langue minoritaire en contexte migratoire

transmise au sein du cadre familial (Fishman, 1991 ; Montrul, 2016). Contrairement aux langues officielles ou sociétales, la langue d'héritage est souvent cantonnée à l'usage domestique et ne bénéficie pas toujours d'un soutien institutionnel. Dans le cas des familles francophones aux E.A.U, le français peut être considéré comme une langue d'héritage, car

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il est principalement transmis dans l'espace familial, tandis que l'anglais domine dans les interactions sociales et éducatives.

La loyauté linguistique est un facteur clé du maintien de la langue d'héritage. La loyauté linguistique (language loyalty), un concept introduit par Weinreich (1953) et développé par Fishman (1991), fait référence à l'attachement des locuteurs à leur langue d'origine et aux efforts déployés pour en assurer la transmission intergénérationnelle. La loyauté linguistique se manifeste par des choix linguistiques conscients (parler exclusivement la langue minoritaire à la maison, inscrire les enfants dans des activités en français, etc.) et peut être influencée par des facteurs socioculturels et identitaires. Une forte loyauté linguistique favorise le maintien de la langue minoritaire, tandis qu'un relâchement des pratiques familiales peut accélérer son érosion.

Ces trois concepts sont très liés aux parcours linguistiques des enfants qui parlent français dans un environnement où l'anglais domine.

L'attrition linguistique peut être ralentie ou évitée par une loyauté linguistique forte et des pratiques familiales cohérentes. Inversement, une exposition insuffisante à la langue d'héritage et une faible valorisation de celle-ci peuvent favoriser son déclin progressif.

Les nombreux travaux réalisés en sociolinguistiques sur les langues en contexte de diaspora /migration témoignent en effet de la difficulté à maintenir la langue d'héritage dans un contexte où cette langue est minoritaire.

Apprendre la langue familiale dans un pays différent de celui d'origine peut entraîner des particularités linguistiques, notamment dans le vocabulaire et la grammaire. Ces différences peuvent se manifester par une érosion progressive de la langue (attrition) ou par une acquisition partielle (acquisition différentielle) (Paradis et al., 2021). Cela signifie que l'enfant pourrait ne jamais maîtriser certains aspects de la langue comme le ferait un enfant grandissant dans un environnement où cette langue est à la fois celle de la maison, de l'école et de la société. Cependant, ni l'attrition ni l'acquisition différentielle ne sont systématiques ou définitives (Albirini, 2018), et elles ne signifient pas forcément un niveau de langue plus faible. Le bilinguisme des enfants vivant en situation de mobilité peut être marqué par des inégalités, car leur langue familiale est souvent en position de minoration. Elle est rarement enseignée à l'école, principalement utilisée à l'oral, et son usage se limite souvent au cadre familial ou à une communauté linguistique parfois éloignée.

Selon diverses études menées dans des pays d'immigration comme le Canada, les États- Unis ou l'Australie, jusqu'à 90 % des enfants d'immigrants perdent leur langue maternelle ou voient sa maîtrise considérablement réduite d'une génération à l'autre. Ces auteurs ont étudié différents aspects du maintien et de la perte des langues minoritaires, notamment l'impact du contexte scolaire et familial sur la transmission intergénérationnelle. En Australie, par exemple, une étude de Clyne (2003) a montré que seulement 13 % des enfants de deuxième génération parlent couramment la langue maternelle de leurs parents.

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Une autre étude menée en 2006 par l'institut Pew Hispanic Research a révélé qu'environ 71 % des enfants de première génération immigrée (nés à l'étranger) continuent à parler espagnol à la maison. Cependant, ce chiffre tombe à 49 % pour la deuxième génération (nés aux États-Unis de parents immigrés) et à 25 % pour la troisième génération.

Guardado (2002), dans son étude sur les familles hispanophones au Canada, analyse les facteurs influençant la transmission de l'espagnol dans un environnement où l'anglais domine. Il met en évidence que le maintien de la langue d'héritage dépend non seulement de l'exposition et de l'usage de cette langue au sein du foyer, mais aussi de beaucoup de l'attitude des parents envers cette transmission. Il souligne également que la pression de l'assimilation linguistique peut mener à un abandon progressif de la langue d'héritage, en particulier si elle est perçue comme moins valorisée socialement que la langue dominante. Comme mentionné précédemment, il semble que la pression de l'assimilation linguistique soit atténuée dans notre cas, en raison du contexte spécifique des E.A.U.

Bernard Lüdi et Georges Py précisent qu'il est plutôt rare que la langue apportée avec la migration se maintienne à long terme, « sauf dans des circonstances particulières » (Lüdi et Py, 2013, p. 17). En France (Héran et al., 2002), et ailleurs (Carreira et Kagan, 2011), des études montrent l'abandon des langues d'origine, dans le cercle familial, au bout de trois générations.

D'autres recherches présentent cependant des résultats plus positifs, comme l'étude dirigée par S. AKIN en 2018 sur la communauté kurde de France, qui montre qu'une langue minoritaire, même après plusieurs générations peut maintenir une bonne vitalité. S. Akin, pour expliquer ce phénomène, met en avant le concept de loyauté linguistique, qu'il définit comme « une attitude favorable des locuteurs envers leur langue maternelle ou leur langue d'héritage, manifestée par des efforts pour maintenir son usage et en assurer la transmission intergénérationnelle, malgré la pression exercée par une langue dominante dans leur environnement sociétal ».

La loyauté linguistique (language loyalty) est un concept qui examine la manière dont une communauté linguistique choisit de résister à l'érosion de sa langue, notamment par des pratiques et des stratégies de préservation qui sont souvent associées à des considérations identitaires et culturelles. (Fishman, 1991)

Henri Boyer (1997), qui s'appuie sur les travaux de Uriel Weinreich (1953), met en avant le concept de loyauté linguistique comme un élément fondamental pour comprendre la dynamique des langues dans des contextes de minoration. Il souligne que, dans des situations de minoration linguistique, le sentiment de loyauté envers une langue peut jouer un rôle fondamental dans l'évolution des dynamiques sociolinguistiques.

Dans la deuxième partie de notre mémoire, nous chercherons à analyser le rôle, l'importance de la loyauté linguistique chez les expatriés français résidant aux E.A.U, en mettant en lumière les raisons qui influencent leur attachement à la langue française.

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